« Cette fois-ci, tu y vas. Moi, je ne te suis pas. » Ce sont les mots que j’ai entendus de mon propre officier alors que nous étions face aux fusils autrichiens, à Solférino, en 1859. Nous avions…

« Cette fois-ci, tu y vas. Moi, je ne te suis pas. » Ce sont les mots que j’ai entendus de mon propre officier alors que nous étions face aux fusils autrichiens, à Solférino, en 1859. Nous avions...

La bataille s’annonçait comme une formalité. Les ordres étaient clairs : charger, baïonnette au canon, et écraser l’ennemi par notre élan et notre courage. Mais face à nous, les Autrichiens étaient retranchés, leurs fusils longs pointés vers nous. Mon officier hurlait : « À l’attaque !

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» Je l’ai regardé, incrédule. « Cette fois-ci, tu y vas. Moi, je ne te suis pas. » Il a voulu invoquer le courage, mais il n’y avait plus de courage qui tienne.

Il fallait du temps, prendre du temps. Je lui ai offert du thé pour calmer ses nerfs. Nous sommes en 1859, en pleine deuxième guerre d’indépendance italienne. Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter à la chute de Napoléon.

L’Europe avait été redessinée, et l’Italie, morcelée en plusieurs royaumes, subissait la tutelle autrichienne en Lombardie et en Vénétie. Les nationalistes italiens, royalistes comme républicains, voyaient en l’Autriche l’occupant qui bloquait leur unification. Le pape, de son côté, se sentait menacé par ces aspirations. Les soulèvements de 1848 avaient été écrasés, mais le royaume de Sardaigne, sous la houlette de son roi, cherchait désormais des alliés extérieurs.

Napoléon III, empereur des Français, nourrissait une certaine sympathie pour la cause italienne, mais il hésitait à intervenir. Une alliance ouverte avec les nationalistes italiens aurait déstabilisé toute l’Europe, encore méfiante envers un nouveau régime napoléonien. Mais l’occasion se présenta : un attentat manqué contre l’empereur, des intérêts territoriaux alléchants – la France convoitait la Savoie et Nice. En 1858, une alliance secrète fut scellée entre la France et la Sardaigne.

Les Sardes, enhardis, se firent plus provocateurs envers l’Autriche. Celle-ci, informée de l’alliance, décida de frapper la première. Le 26 avril 1859, la guerre éclatait. Les Autrichiens avaient l’initiative.

Ils s’élancèrent contre le Piémont, menaçant Turin, la capitale sarde. Mais craignant soudain d’être trop exposés, ils se replièrent sur des positions défensives le long du fleuve Mincio. Ce mouvement leur permit d’échapper à un piège, et aux Français de rejoindre leurs alliés à temps. Les Autrichiens alignaient environ 220 000 hommes, les Sardes 70 000, mais la France réussit, en moins de trois semaines, à acheminer près de 170 000 soldats par les nouveaux chemins de fer.

Une prouesse logistique, mais la campagne restait une improvisation totale. Les mouvements étaient chaotiques, le commandement désuni, et les armées se surprenaient mutuellement à chaque rencontre. Les Franco-Sardes s’élancèrent en Lombardie, remportant des victoires à Palestro et à Magenta, contraignant les Autrichiens à abandonner Milan et à se replier. Ils voulaient s’appuyer sur leur quadrilatère de forteresses, mais les alliés avançaient vite.

Le 23 juin, les Autrichiens firent volte-face, décidés à attaquer un adversaire qu’ils croyaient en pleine traversée de rivière. Ni l’un ni l’autre camp ne savait qu’il faisait face à l’armée ennemie tout entière. Le 24 juin, à 4h30 du matin, les troupes alliées s’élancèrent sur trois positions : San Martino, Solférino et Medole. Elles découvrirent une armée autrichienne solidement retranchée, prête à les accueillir.

S’engagea alors une bataille sans plan tactique réel, opposant 170 000 Franco-Sardes à 150 000 Autrichiens. Personne ne savait vraiment ce qui se passait. Au nord, les divisions sardes tentaient de prendre la colline de San Martino, profitant d’un avantage numérique. Au centre, les corps d’armée français, avec la garde en réserve, convergeaient vers Solférino et Cavriana.

Au sud, deux autres corps français se concentraient sur Medole. La bataille, qui dura plus de quinze heures, fut une succession d’attaques et de contre-attaques sur les collines et les villages environnants, qui passaient de main en main. Les deux armées firent un usage très faible de la cavalerie et de l’artillerie. C’était un véritable bras de fer d’infanterie.

Le front se scinda en trois théâtres indépendants, chacun ayant ses propres combats. Le premier qui craquait risquait d’entraîner les autres dans sa chute. C’est sans doute pourquoi chaque troupe s’accrocha si farouchement à ses positions. Au nord, les Sardes enchaînaient des attaques mal coordonnées contre des Autrichiens en sous-nombre mais bien organisés en défense.

Leurs rares succès étaient immédiatement annulés par des contre-attaques. Au sud, les Autrichiens tentaient de percer les lignes françaises, mais se heurtaient à des tirs nourris dès qu’ils approchaient des collines tenues par les Français. Le point crucial était le centre. Les Français, après plusieurs assauts, parvinrent à prendre Solférino à 15 heures, interdisant toute contre-attaque autrichienne.

Le centre ennemi était percé, et le dispositif autrichien commença à se désagréger, forçant leurs troupes à se replier. Le lendemain, elles étaient déjà de l’autre côté du Mincio. La bataille fut longue, épuisante. La victoire était franco-sarde, mais elle ne rapporta finalement qu’un terrain limité.

Les pertes, bien qu’élevées en chiffres absolus, ne dépassaient pas 13 % des troupes engagées : environ 5 000 morts et surtout 20 000 blessés, soignés dans des conditions sanitaires désastreuses. Ce succès en demi-teinte convenait à Napoléon III. L’Autriche, elle, préférait arrêter les frais : la Prusse commençait à mobiliser ses armées de manière inquiétante, et les catholiques français protestaient contre une expédition qui risquait de faire advenir une Italie unifiée, et avec elle la fin des États pontificaux. Trois semaines après Solférino, l’armistice de Villafranca était signé, suivi du traité de Zurich.

La Lombardie était cédée à la France, qui la rétrocédait au royaume de Sardaigne. L’unification italienne restait incomplète ; il faudrait une troisième guerre d’indépendance pour voir advenir presque l’Italie que nous connaissons. La France n’obtiendrait la Savoie et Nice qu’en 1860, et la Sardaigne annexerait la Toscane et l’Émilie-Romagne en compensation de la Vénétie jamais conquise. La bataille de Solférino mettait fin à une campagne mal menée par tous, avec un résultat qui ne satisfaisait personne.

Pourtant, elle reste dans les mémoires, souvent décrite comme une véritable boucherie. Parmi les témoins de la bataille se trouvait un certain Henri Dunant, qui écrivit en 1862 *Un souvenir de Solférino*, un livre empli de scènes de barbarie, de combats au corps à corps et de blessures à la baïonnette, destiné à émouvoir l’opinion publique pour militer en faveur d’un corps de médecins volontaires. En 1863, il participait à la fondation du Comité international de secours aux militaires blessés, qui deviendrait treize ans plus tard le Comité international de la Croix-Rouge. Son livre avait fortement influencé l’opinion publique internationale.

Mais voilà le problème : malgré une intention louable, le récit de Dunant était en totale contradiction avec les observations des soldats, des officiers et des médecins militaires sur le terrain. Les statistiques révélaient qu’il n’y avait quasiment aucune perte causée par la baïonnette ou le sabre. Le faible usage de la cavalerie expliquait les rares blessures au sabre, mais l’absence de blessures à la baïonnette était surprenante, surtout quand on connaissait la pensée tactique de l’époque. Autrichiens comme Français considéraient le corps à corps et le choc comme le cœur du métier du soldat, qui devait, par son élan et son courage, surpasser le feu ennemi et vaincre au combat rapproché.

Solférino avait pourtant été une bataille d’attaques, de contre-attaques et de reflux, sans presque aucune blessure de corps à corps. Le récit de Dunant arrangeait cette pensée militaire qui fantasmait la baïonnette. Pour comprendre ce décalage, il fallait se tourner vers un penseur militaire : Charles Ardant du Picq. Officier de l’armée française de 1842 jusqu’à sa mort en 1870, pendant la guerre franco-prussienne, il avait connu la guerre de Crimée, Solférino, et les combats coloniaux en Algérie et en Syrie.

Son expérience du terrain lui donnait une approche radicalement différente de celle des théoriciens de son époque, encore prisonniers des modèles napoléoniens du choc et de la masse. Il avait remarqué qu’en tant qu’officier, il était incapable de tenir le commandement de son régiment une fois la menace du feu devenue trop grande. Loin d’imaginer un soldat parfait, courageux et obéissant, le principal problème était de retarder au maximum ce moment inéluctable de perte de commandement. Dans une approche quasi sociologique, il envoya des questionnaires à des officiers, sous-officiers et hommes du rang ayant connu le combat.

Les réponses étaient à mille lieues de l’image de la colonne d’attaque emportant tout sur son élan. Dans son livre, publié à titre posthume sous le titre *Études sur le combat*, Ardant du Picq opérait de nombreux renversements conceptuels. Son idée centrale était simple : il ne faut pas imposer un modèle tactique aux soldats, mais accepter le soldat comme un modèle tactique. Plutôt que de décrire le soldat parfait, courageux et discipliné, il se demandait ce que faisait réellement le soldat une fois sous le feu.

Tenait-il son rang ? Se cachait-il ? À quel point la chaîne de commandement maintenait-elle son emprise sur lui ? Il critiqua violemment la masse, les gros bataillons et même le choc physique, dont il niait l’existence.

Pour lui, le choc était la force morale appliquée par une troupe sur une autre en prévision du choc physique possible. Le choc d’un bataillon, c’était la peur qu’il créait chez l’ennemi quand il semblait chercher le contact. De même, il bouleversa la notion de rang. Ce n’était plus une ligne de soldats prêts à faire feu, mais l’ensemble des éléments permettant aux soldats de dépasser leur peur et de se sentir plus forts : la proximité des camarades de campagne, la musique, un commandement ferme, tous les éléments qui agressaient moralement l’unité adverse.

En intégrant la confiance, le moral et la psychologie comme variables essentielles du combat, il imposait une nouvelle lecture de la guerre. Ses propos pouvaient être mal interprétés, comme on le verrait plus tard, mais ce qu’il cherchait était un moyen d’améliorer l’encadrement, quitte à accepter ce que le soldat imposait par son attitude instinctive sur le champ de bataille. Ses observations étaient confirmées par les témoignages de Solférino. Il rapportait lui-même avoir complètement perdu le contrôle de son régiment une fois arrivés à une centaine de pas de l’ennemi.

Un ordre lancé par un homme suffisait pour que ses troupes s’éparpillent et mènent un combat plus proche de celui des tirailleurs que de l’infanterie de ligne. Les tirailleurs, les zouaves et les voltigeurs, habitués à combattre de manière éparse, privilégiant le tir individuel et la recherche de couvertures, étaient les plus efficaces. Les Autrichiens, eux, se battaient encore dans des formations extrêmement denses, alignés, ce qui était très peu efficace face à une centaine de soldats éparpillés qui se cachaient derrière des arbres ou des murets. Soumis à un feu sporadique mais constant, voyant de plus en plus de leurs hommes tomber, les formations autrichiennes finissaient par se briser moralement et s’enfuyaient dès que les tirailleurs faisaient mine de les charger.

Finalement, peu de combats avaient véritablement dégénéré en mêlée. La pensée d’Ardant du Picq expliquait donc bien mieux le déroulement de la bataille que les théories de colonnes d’attaque et de baïonnette. La nouvelle létalité du feu rendait impossible le maintien du moral et du commandement dans une unité une fois menacée. La solution émergeait naturellement du champ de bataille : des troupes plus éparpillées, des positions plus sûres, une plus grande initiative individuelle.

Malheureusement, Ardant du Picq ne fut pas écouté par ses contemporains et sera même très mal lu par la suite. Ses observations menaient à un dilemme : si l’on acceptait la dilution des troupes dans l’espace, le commandement devenait impossible. Or, la menace du feu détruisait justement la possibilité pour un officier de tenir ses troupes. Les premières solutions apportées se penchaient donc vers un commandement plus fort, une exaltation du courage pour garder les troupes proches.

Les théoriciens militaires n’arrivaient pas à intégrer le soldat dans leur grille de lecture et continuaient à lui imposer un modèle tactique. La bataille de Solférino avait pourtant démontré que le temps des charges massives était révolu. Le feu avait changé la nature du combat, et il faudrait encore des décennies pour que la réalité du terrain s’impose enfin aux états-majors. Mais un autre bouleversement se préparait, bien plus profond : les nouveaux moyens logistiques, ces centaines de milliers d’hommes acheminés en quelques semaines par les chemins de fer, avec leur matériel, leurs munitions et leur nourriture.

Car si les armées grandissaient, utilisaient plus de munitions et se déplaçaient plus vite, elles devenaient aussi plus vulnérables. C’est ce dont nous parlerons dans le prochain épisode.