« Non, je te dis que c’est impossible de charger une unité d’infanterie bien en place. Le cheval prendra forcément peur. »
« Et l’instinct, alors ? Il y a d’autres comportements qui pourraient expliquer une charge… »
« Je regrette, mais c’est impossible.

»
« Ça coûte rien de reconsidérer. Il y a plein de choses possibles. Tiens, par exemple : est-ce que tu crois qu’on peut être tous les deux en même temps sur le plan ? »
« Non, tu sais très bien que non.
»
« OK, ben regarde… et voilà. Bon, je veux bien reconsidérer, mais ne me refais jamais un coup aussi pourri. »
Nous sommes en 338 avant notre ère. La bataille de Chéronée vient d’opposer l’armée macédonienne de Philippe II à une coalition de cités grecques.
Mais pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut d’abord saisir un point crucial : la cavalerie macédonienne n’avait rien à voir avec celle des siècles précédents. Jusqu’alors, dans l’art de la guerre grec, la cavalerie servait surtout à harceler. On lançait des javelots, on tournait autour de l’ennemi, mais on ne cherchait jamais le contact direct avec une formation dense. La cavalerie macédonienne, elle, était différente.
Armée d’une lance plus longue, la xyston, et organisée en escadrons lourds comme les Compagnons, elle était conçue pour percuter. Pas pour tourner autour : pour frapper de face. Mais voilà le problème. Tout le monde s’accorde à dire qu’un cheval, même entraîné, refusera instinctivement de foncer dans un mur de lances hérissées.
Alors comment expliquer que la cavalerie d’Alexandre ait pu jouer un rôle décisif à Chéronée ? Certains historiens pensent qu’elle n’a fait qu’achever une ligne déjà brisée. D’autres, qu’elle a réellement réussi une charge de rupture. Les sources sont rares et tardives.
Mais il existe une piste : les ossements retrouvés sous le lion de Chéronée, monument érigé en mémoire des morts thébains. On y a découvert les restes de 254 soldats, rattachés au fameux Bataillon sacré, une unité d’élite de 300 hommes. En étudiant les blessures, on a relevé des traces de coups d’épée sur trois crânes. Des coups portés d’en haut, par des cavaliers.
Ce qui suggère que les cavaliers macédoniens ont bien réussi à pénétrer dans les rangs ennemis, même brièvement. Mais comment ? Pour le comprendre, il faut regarder la formation en coin. Contrairement à un rectangle, cette disposition en triangle permettait au commandant, placé en tête, de guider sa troupe facilement.
Chaque cavalier suivait celui de devant. Et surtout, le cheval, placé au sommet du coin, voyait une ouverture se créer devant lui, car les fantassins, par réflexe, s’écartaient pour éviter la pointe. Une brèche se formait presque naturellement, avant même le contact. Ensuite, il y a l’instinct grégaire du cheval.
Les Macédoniens plaçaient des chevaux dominants à l’avant et à l’arrière de la formation, imitant la structure d’un troupeau sauvage. Les chevaux subordonnés suivaient, portés par la dynamique du groupe, sans même penser à s’arrêter. Ajoutez à cela un entraînement intensif et un lien fort entre le cavalier et sa monture, et la charge devenait plausible. Mais une charge ne se fait pas à plein galop.
Au contraire, elle devait être menée avec une grande maîtrise de la vitesse, peut-être même au pas, chaque rang devant éliminer son vis-à-vis pour permettre au suivant d’avancer. Le choc moral était immense : le bruit des sabots, la poussière, la masse qui approche… Beaucoup de hoplites, non préparés à cette menace, lâchaient prise avant même le contact. Alors, oui ou non, la cavalerie macédonienne a-t-elle chargé à Chéronée ? Difficile de l’affirmer avec certitude.
Mais une chose est sûre : Philippe et Alexandre ont compris que la cavalerie pouvait être bien plus qu’un outil de harcèlement. Elle pouvait décider d’une bataille. Et même si le doute persiste, les ossements sous le lion et les innovations tactiques des Macédoniens laissent penser que la charge était possible, bien plus que ce qu’on a longtemps cru. Quant à savoir si Alexandre, âgé de seulement 18 ans à l’époque, a réellement mené cette charge, là encore, les récits divergent.
Certains le placent à la tête de la cavalerie, d’autres à la tête d’une phalange. Une chose est certaine : la question reste ouverte, et c’est peut-être ce qui rend cette bataille si fascinante.


