Ce jour-là, j’avais le spleen, je me demandais si je faisais fausse route, jusqu’à ce qu’on me rappelle que notre force, c’est notre communauté. Mais cette histoire de bataille oubliée m’a fait…

Ce jour-là, j’avais le spleen, je me demandais si je faisais fausse route, jusqu’à ce qu’on me rappelle que notre force, c’est notre communauté. Mais cette histoire de bataille oubliée m’a fait...

Aujourd’hui, j’ai un peu le spleen. Je fatigue, je me demande si je fais fausse route. Mon pote me remonte le moral : « Tu vois pas qui te suit, qui te soutient depuis un an ? Servez-vous de ça comme d’une force.

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» Ouais, il a raison. On a la meilleure communauté de YouTube. Mais faut pas prendre le melon non plus. Le premier qui nous critique, on lui envoie la communauté sur la figure ?

Non, attends, pas quand même. Bientôt, on lèvera une armée d’abonnés, et avec tout ce qu’on leur a appris, ce sera pas difficile de s’imposer. Ça va, je vais mieux. Aujourd’hui, on parle d’un concept naturel mais étonnamment peu étudié : l’esprit de corps.

C’est une notion un peu bâtarde, entre plusieurs idées, que personne ne nie ni dans son existence ni dans ses effets, mais qui reste floue dans sa définition. Pour l’illustrer, on va parler de la bataille d’Almiros, aussi appelée bataille du Céphissus ou du lac Copaïs. Les Catalans ont battu les Francs dans le duché d’Athènes en 1311. Attends, la Catalogne, c’est en Espagne, et la France, c’est en Europe occidentale.

T’as tout juste. Mais on n’a pas pu battre des Francs au XIVe siècle, si ? C’est pour parler des Croisés, on utilise ces termes. Tu vas encore nous sortir un contexte tout pété.

C’est pas faux. En réalité, cette bataille a opposé une troupe de mercenaires catalans à leur propre compte, installés dans le duché d’Athènes, un reste d’une croisade un peu particulière. Pour tout comprendre, il faut parler de l’origine des deux belligérants séparément. Le duché d’Athènes trouve son origine dans la quatrième croisade en 1198.

Après l’échec de la troisième, un nouvel appel est lancé, moyennement suivi, mais une armée finit par se constituer. Elle fait appel aux Vénitiens pour être transportée par bateau jusqu’au Moyen-Orient, mais elle n’a pas de quoi les payer. Les Vénitiens demandent quelques petits services en chemin. En 1202, les Croisés reprennent Zara, une ville hongroise catholique, pour le compte des Vénitiens.

Le pape menace d’excommunication, mais un certain Alexis IV propose aux Croisés de payer leurs dettes aux Vénitiens s’ils l’aident à récupérer le trône de l’Empire byzantin pour son père Isaac II, alors entre les mains de son oncle Alexis III. Une bonne manière de se faire pardonner auprès du pape et de régler les affaires de tout le monde. Ce projet d’imposer une tête couronnée à Constantinople ne déplaît pas non plus aux Vénitiens, qui y voient une occasion de récupérer des avantages commerciaux. La flotte vénitienne et les Croisés se dirigent vers Constantinople.

Ils ne prennent pas la ville, mais parviennent à réinstaller Isaac II comme empereur avec Alexis IV comme co-empereur en 1203. Évidemment, je résume violemment une affaire diablement compliquée. Des tensions apparaissent rapidement entre les Grecs byzantins orthodoxes, qui n’acceptent pas Alexis IV, et les Latins croisés catholiques, qui n’acceptent pas Isaac II, car il a déjà négocié avec Saladin, un ennemi mortel des Croisés. Comme les Byzantins ne paient pas, il y a rupture.

Quand Alexis IV est assassiné par le futur Alexis V, les Croisés assiègent Constantinople une nouvelle fois, prennent la ville et la mettent à sac de manière généralisée en 1204. Cela change complètement les équilibres de la région. Plutôt que de continuer leur croisade, les Latins fondent l’Empire latin de Constantinople et le royaume de Thessalonique. Les Vénitiens obtiennent plusieurs îles et fondent le duché de Naxos.

Le reste de l’Empire byzantin se divise entre l’Empire de Nicée et celui de Trébizonde. Le despotat d’Épire parvient à échapper à la mainmise des Croisés. S’ensuit une période d’instabilité inextricable. Mais l’Empire byzantin parviendra finalement à reprendre le dessus, l’Empire latin disparaît et celui de Thessalonique perd pied, laissant le duché d’Athènes indépendant.

Si vous croyez qu’on a fini de voir l’Empire byzantin souffrir, vous avez tort. Il faut désormais parler de la Compagnie catalane et des Almogavres. Ces derniers apparaissent au XIIIe siècle dans la péninsule Ibérique, divisée entre royaumes catholiques et musulmans. Il est difficile de savoir comment ils sont apparus, mais ils se seraient constitués spontanément, des paysans de Castille et d’Aragon qui se sont formés pour se protéger des ravages des guerres.

Ils ne vivent que de rapines, mais se mettent sous l’autorité de la couronne d’Aragon. Les Almogavres deviennent une sorte de bug dans l’art militaire médiéval européen. Ce sont des fantassins, ce qui commence à obtenir quelques victoires au début du XIVe siècle, comme à Courtrai ou au pont de Stirling. Mais contrairement aux formations d’infanterie de piquiers, les Almogavres misent tout sur la mobilité, le harcèlement et les coups de main.

Ils ne vivent que sur la campagne en pillant, n’attaquent qu’à l’aube ou au crépuscule, se déplacent en montagne et n’ont jamais une seule position à tenir. Ils ne sont pas loin d’inventer ou de réinventer la guérilla. Ils sont tellement efficaces que Pierre III, roi d’Aragon, en engagera jusqu’à 15 000 dans ses campagnes, notamment en Sicile contre les Angevins. En 1302, une paix est signée à Caltabellotta, qui donne la Sicile aux Aragonais.

Les Almogavres n’ont plus de guerres à mener. Si une bonne partie retourne en Aragon, 6 000 d’entre eux se constituent en bande de mercenaires et fondent la Compagnie catalane. Leurs premiers employeurs seront les Byzantins. L’Empire byzantin ayant repris du poids dans les Balkans, il cherche à repousser les Turcs d’Asie mineure, mais pour ménager ses troupes et sa démographie, l’emploi de mercenaires est une bonne alternative.

Entre 1303 et 1304, la Compagnie catalane fait un excellent travail et repousse les Turcs avec une efficacité jamais égalée. Mais après ça, ça se complique. Les Byzantins ont des problèmes avec un autre adversaire, les Bulgares. Battus une première fois, ils lèvent une nouvelle armée et demandent à la Compagnie de leur prêter main forte.

Elle débarque à Gallipoli, mais quand on lui demande de retourner en Asie mineure, les généraux byzantins ne sont pas trop chauds pour la voir se rapprocher de Constantinople. La Compagnie, usée par les ordres et contre-ordres, décide de rester sur place et demande à être payée comptant. Son chef, Roger de Flor, a eu droit à plusieurs titres honorifiques, dont celui de César, mais à la fin, le plus important, c’est l’argent. Pour ne rien arranger, la couronne d’Aragon commence à faire de l’ingérence, ce qui tend encore plus les relations.

Les Byzantins craignent un retournement, et de fait, les Catalans fortifient Gallipoli. On pense alors les renvoyer contre les Turcs en leur proposant de meilleures récompenses, une mission qui semble acceptée en échange de belles concessions de terres en Asie mineure. Mais coup de théâtre : Roger de Flore et une trentaine d’officiers almogavres sont assassinés par les Byzantins. Ces derniers attaquent même la Compagnie à Gallipoli, une première, une deuxième, puis une troisième fois.

À chaque fois, la Compagnie résiste. Elle devient véritablement autonome, avec sa propre flotte, et se lance dans une vendetta d’une ampleur démentielle. Plusieurs expressions existent encore dans les Balkans, comme « passage de tueur camp catalan ». La Compagnie ravage les régions autour de la mer de Marmara, puis de la Thrace.

Elle fera même un siège symbolique de Constantinople. De 1305 à 1308, elle met en échec les différentes armées et flottes byzantines, ainsi que génoises, recrutées comme mercenaires pour régler le problème des mercenaires. À partir de là, la Compagnie se scinde pour des raisons obscures de commandement et d’allégeance. Si les deux parties se dirigent vers la Thessalie, l’une d’elles finit par être quasiment entièrement détruite, et ses restes se réfugient à Constantinople où ils seront intégrés.

Les autres reprennent leur métier de mercenaires et finissent par louer leurs services au duc d’Athènes, Guy de la Roche. Ils reprennent en son nom une trentaine de forteresses, puis passent au service de Gautier de Brienne, nouveau duc d’Athènes en octobre 1308, qu’ils aident à vaincre le despotat d’Épire. Comme les Byzantins, le nouveau duc d’Athènes finit par trouver cette compagnie un peu gênante. Elle a intégré au fil de ses aventures des Grecs et même des Turcs, et compte entre 6 000 et 7 000 hommes, dont 2 000 cavaliers légers turcopoles.

Fin 1310, Brienne rassemble les chevaliers du duché et engage des troupes de Naples et de Morée. Impossible de connaître leur nombre exact, mais ils sont plus nombreux, c’est certain. Les chroniqueurs catalans donnent des chiffres exagérés, mais les estimations byzantines parlent de 8 000 fantassins et 6 400 cavaliers. Brienne donne 500 hommes de la Compagnie et renvoie les autres afin de les diviser.

Raté : les 500 demandent à rejoindre leurs camarades, ce qu’ils obtiennent. Après un hiver à se préparer, les Catalans menacent la capitale du duché d’Athènes. La bataille est engagée non loin du fleuve Céphissus ou du lac Copaïs. Le lieu n’est pas véritablement connu, et le déroulé de la bataille est très mal connu, mais semble assez simple.

Conscients de leur incapacité à tenir le choc de la cavalerie lourde, les Catalans se placent en posture défensive derrière un marais. Ils auraient même détourné une rivière pour inonder le terrain devant eux. Les Francs, eux, se déploient en deux lignes de cavalerie, la plus lourde devant, suivie par leur infanterie. La cavalerie turcopole de la Compagnie, craignant que ce combat ne soit qu’une mise en scène pour se débarrasser d’eux, se tient en arrière.

Je ne vous cache pas que ça fait vraiment partie de ces batailles où finalement on ne sait pas grand-chose. On a bien trois chroniques qui en parlent, mais avec très peu de détails et même des éléments un peu perturbants, comme la précision d’une charge de 200 chevaliers avec des éperons d’or, exactement comme à la bataille de Courtrai neuf ans plus tôt. Autant à Courtrai, la bataille est même nommée en anglais la bataille des éperons d’or, autant là, ça ressemble à un embellissement. Le récit que je vous en fais est plus une espèce de reconstitution, dont seules les conséquences sont véritablement certaines.

Ce qui est sûr, c’est que les Francs commencent par une charge de leurs chevaliers. Cette dernière échoue, soit en s’embourbant lamentablement dans le marais, soit en étant assez ralentie pour perdre son impact. Les Almogavres peuvent alors les contre-charger avec leur technique habituelle de harcèlement. Voyant cela, le reste des troupes françaises se porte au secours de leurs chefs, qui avaient chargé avec leurs chevaliers, mais qui finissent par être tués.

Les Turcopoles, voyant que la bataille était loin d’être du chiqué, rejoignent la mêlée, qui selon tous les chroniqueurs est violente. Au bout d’un moment, privés de leurs chevaliers, les troupes franques, bien moins expérimentées, se débandent. C’est une bataille brutale. À la fin, le duché d’Athènes n’a plus d’armée, plus de chevalerie et plus de duc.

La Compagnie catalane décide alors de s’approprier le duché d’Athènes, saupoudré d’une petite politique de mariage avec les veuves des seigneurs morts dans la bataille. Elle obtiendra des terres qu’elle administrera avec ses propres méthodes, un phénomène fort intéressant que je vous invite à étudier. Malgré tout, elle se réclame de la couronne d’Aragon et transmet le titre de duc d’Athènes à cette dernière. D’ailleurs, ce titre est toujours revendiqué par le roi d’Espagne actuel.

Comment est-il possible qu’une compagnie n’ayant jamais dépassé les dix mille hommes puisse s’imposer en terrain hostile pendant presque sept ans, et même vaincre les meilleures armées de l’époque malgré une infériorité numérique et matérielle ? C’est là qu’intervient l’esprit de corps. Les Almogavres sont très rustiques. On ne repère que très peu d’armures.

Ils sont armés d’une lance, souvent avec deux javelots, des fléchettes et un long couteau. Certains ont même une massue. Côté armure, c’est léger : ils sont en charge avec des sandales, des jambières, un casque et parfois des mailles pour protéger la tête et le cou. Leur équipement est facilement remplaçable.

Ils ont une très grande facilité à abandonner des armes qui leur sont inutiles au vu de la situation. Leur comportement est redoutablement pragmatique : ils se concentrent sur les chevaux bien plus que sur les cavaliers, et n’hésitent pas à casser leurs lances pour mieux les abattre et éviter de rester coincés. Leur relation avec les piques est très relâchée, et ils multiplient les jets de petites armes. Pourtant, ils n’hésitent pas à charger, profitant du moindre relâchement dans la formation adverse et passant d’un harcèlement à un choc souvent brutal.

Leurs cris de guerre, combinés à la frappe de leur pierre à feu contre le métal de leurs lances pour créer des étincelles, pouvaient clairement effrayer et concentrer l’effort en faisant passer le message à chaque Almogavre qu’il était temps d’augmenter la densité de la formation. Au-delà d’une expérience de combat énorme, la Compagnie catalane montre surtout une unité et une solidarité durant les combats et en dehors, un véritable esprit de corps. Cette notion est difficile à définir, mais on peut proposer ceci : l’esprit de corps, c’est un sentiment d’appartenance partagé au sein d’un groupe, qui fait que chaque individu valorise ce groupe ainsi que chacun de ses autres membres, mais surtout, il fait que cet individu est assuré que tous les autres camarades en font de même pour lui. L’esprit de corps est un entre-deux.

Il ne faut pas le confondre avec d’autres effets psychologiques ou moraux. Ce n’est pas une simple loyauté qui ne va que dans un sens, ni un sentiment de supériorité du fait de l’appartenance. Ce n’est pas non plus un oubli de soi dans un concept dépassant l’individu. C’est surtout un phénomène collectif.

Il ne suffit pas pour l’individu de préférer le groupe à lui-même, il faut aussi qu’il y ait une confiance dans la protection que ce groupe lui donne. Mais il ne faut pas non plus en faire un corporatisme. L’esprit de corps est un phénomène relativement local de camaraderie qui se construit autour des difficultés vécues ensemble. Ce phénomène est plus souvent étudié à travers les ports administratifs ou les grandes écoles de commerce et d’ingénieurs.

Côté armée, on cherche pourtant en permanence à faire émerger cet esprit de corps dans chaque régiment. L’esprit de corps naît d’expériences communes qui créent une proximité psychologique, et ces expériences sont plus souvent difficiles que bienheureuses. On parle de faire la guerre ensemble. Il est possible de le renforcer autour de symboles communs, construisant une forme d’identité pas forcément excluante.

La Compagnie catalane offre de nombreux exemples : sa langue catalane et sa religion catholique sont des éléments importants, mais elle crée aussi petit à petit un ensemble de symboles et d’institutions, une bannière spécifique, des cris de guerre, un conseil de guerre de capitaines pour prendre des décisions. Ces symboles et institutions permettront d’intégrer de nouvelles populations qui, malgré leurs différences culturelles ou régionales, arriveront à obtenir cet esprit de corps. Un certain principe d’égalité semble s’installer : les conditions de vie sont dures pour tout le monde, et le mérite est plutôt reconnu à travers des élections pour les rangs des capitaines, plutôt que la simple appréciation des titres. Les femmes et les enfants sont parfaitement intégrés dans cette mini-société, et si besoin, les femmes peuvent prendre les armes et sont reconnues pour leur efficacité, notamment durant les défenses successives de Gallipoli.

Pour ce qui est des effets de l’esprit de corps, on peut dire qu’il crée une discipline sans obéissance, un cadre moral extrêmement important pour l’individu comme pour le corps lui-même. La proximité créée fait que chaque autre membre est un camarade, oserait-on dire un frère d’armes, qu’il faut absolument soutenir et dont le soutien nous est assuré. Cette discipline acquise par l’expérience commune a l’intérêt d’être un réflexe permettant d’éviter les tergiversations mortelles durant les temps forts, quitte à régler ses comptes plus tard en présence du reste de la compagnie. En bref, l’esprit de corps permet à une unité composée d’individus de faire corps en tant qu’unité, sans contrainte.

Pourtant, il ne faut pas en oublier la part sombre. L’esprit de corps peut parfois devenir un esprit de corporations, passant d’une relation collective et inclusive à un sentiment de supériorité exclusif. Se sentir appartenir à un corps peut nous faire rejeter les individus en dehors de ce corps. Du point de vue de la Compagnie catalane, cela ne pose pas vraiment de problème puisqu’elle n’a pas besoin de coopérer avec d’autres corps.

Mais ses anciens membres, qui ont écrit des chroniques, parlent sans aucune difficulté des vols, des massacres de populations et des destructions comme d’une évidence sans conséquence. Un signe qu’il n’y avait pas beaucoup de valeur donnée aux populations extérieures au corps, et ce même pour l’époque. Cela peut poser de véritables problèmes pour une armée dotée de plusieurs régiments si ces derniers ne peuvent pas fonctionner ensemble. Dans l’histoire, on voit des rivalités entre différents corps d’une armée rendant cette dernière inefficace.

On peut également observer ça dans différentes administrations, où la compétition entre les corps peut devenir un véritable enjeu. L’esprit de corps, c’est bien, mais on ne sait pas exactement ce que c’est, on ne sait pas exactement comment le faire apparaître, et il ne faut pas en faire trop non plus. C’est la fin de cet épisode. J’espère qu’il vous a plu.

En attendant, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.