C’était censé être un simple geste pour célébrer la croissance de ma chaîne. « Je préférerais que tu me payes mieux », a répondu mon patron quand je lui ai proposé de m’offrir une maquette de…

C’était censé être un simple geste pour célébrer la croissance de ma chaîne. « Je préférerais que tu me payes mieux », a répondu mon patron quand je lui ai proposé de m’offrir une maquette de...

« Vu que la chaîne avance bien, qu’est-ce que tu dirais que je t’offre une petite maquette de l’Arc de Triomphe ? » demandai-je. « Je préférerais que tu me payes mieux », répondit mon patron. « Pardon ?

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Qu’est-ce que tu as dit là ? »

« Non, non, rien. L’Arc de Triomphe, c’est très bien. »

Aujourd’hui, nous allons parler d’une œuvre architecturale hautement symbolique : l’Arc de Triomphe, construit de 1806 à 1836 sur la place de l’Étoile à Paris.

Son histoire complexe est liée à l’histoire contemporaine de la France. S’il est toujours aujourd’hui un symbole national, il convient d’en questionner la nature : patriotique, étatique, populaire, voire sacrée. Il a été sujet à beaucoup de récupérations. Mais pour comprendre pourquoi il est si profondément lié à l’histoire du pays, il faut en décrypter les objectifs successifs, les messages et les emplois.

Suite à la victoire d’Austerlitz en 1806, Napoléon veut rendre hommage à son armée en lui offrant un objet de prestige : un arc de triomphe d’ascendance très latine. Les arcs de triomphe marquaient le retour des armées victorieuses à Rome. Remis à la mode au XVIIe siècle, Louis XIV s’en fait construire un à Paris. Napoléon n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il est lui-même à l’origine de l’Arc de triomphe du Carrousel, devant le Louvre.

Initialement prévu pour remplacer la Bastille, détruite avec la Révolution, le chantier est finalement placé place de l’Étoile, que les rois précédents n’avaient su occuper malgré quelques projets fantasques. C’est l’architecte Chalgrin qui obtient le chantier, commencé le 15 août 1806, mais qui n’ira que jusqu’aux voûtes à la chute de Napoléon. On notera tout de même une version en bois pour le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, donnant une idée de la forme initiale du projet. Avec la Restauration et le retour des Bourbons à la tête de la France, personne ne sait trop quoi faire de cette structure nue et encore incomplète.

Jusqu’en 1823, où Louis XVIII décide de récupérer le monument et de le détourner de sa commémoration initiale des armées victorieuses napoléoniennes. Car oui, forcément, le roi de France, Bourbon descendant direct de Louis XV, n’allait pas terminer une œuvre à la gloire de Napoléon l’usurpateur. Heureusement pour lui, les armées françaises viennent de remporter la campagne d’intervention en Espagne en 1823, ce qui lui donne une occasion de célébrer une victoire de la royauté et non de l’Empire. Cependant, le temps de terminer la structure, la Restauration est renversée par la Révolution de Juillet 1830, qui voit l’avènement de la monarchie de Juillet et de Louis-Philippe.

Ce dernier a besoin d’être plus conciliant. La Révolution de Juillet est un rappel de la possible résurgence d’une République et du besoin du roi de s’inscrire non dans un droit divin mais dans le cadre d’une nation et d’un peuple français. En gros, « l’État c’est moi », c’est fini. Le roi doit construire sa légitimité et lâcher un peu d’absolu.

Ainsi Louis-Philippe cherche-t-il à réconcilier la nation et le peuple français, et accepte de s’inscrire dans une relative continuité de l’héritage de la Révolution et de l’Empire. Les travaux reprennent donc en 1830 pour donner haut et bas relief à l’Arc de Triomphe, mais en intégrant la Première République. Le monument commémore donc la période 1792-1815. C’est le 29 juillet 1836 qu’est inauguré l’Arc de Triomphe, le jour anniversaire de la Révolution de Juillet qui était à l’origine du régime de l’époque.

Continuité, tout ça, tout ça. Si l’arc devait être surmonté d’une immense statue, il ne le sera que très brièvement, pour finalement être décoiffé. Ainsi, à part quelques noms sur les façades, l’inauguration présente la version finale. Vous sentez déjà que ce bâtiment, récupéré par trois régimes, a des objectifs variés, dont on retiendra la volonté d’unifier et de rassembler, quitte à ce qu’un roi consacre l’héritage républicain et napoléonien dans la construction de la nation française.

Le monument a d’ailleurs été financé pour environ un tiers par chacun des régimes. Il est temps pour nous d’en décrypter chacun des éléments. L’Arc de Triomphe est une porte pour l’armée de départ sur une face, de retour sur l’autre. Ainsi, la frise du grand entablement représente d’un côté le départ des armées, sur laquelle on voit de grands noms de la Révolution et de l’Empire, pas nécessairement militaires d’ailleurs.

De l’autre côté, on trouve le retour des armées. L’ensemble des représentations cherche à symboliser des épisodes de l’époque 1792-1815. Des choix ont forcément été faits pour désigner les plus glorieux. Je vais bien devoir faire le tour, je m’excuse par avance de l’aspect liste de ce qui va venir.

Sur les piliers de l’arc, on a six bas-reliefs. Les funérailles du général Marceau, héroïsé par la République française après sa mort au combat à 27 ans pour stopper une armée du Saint-Empire romain germanique. On a donc une figure révolutionnaire héroïsée et déjà une notion de sacrifice. Dans ce bas-relief, on trouve également la bataille d’Aboukir et la prise d’Alexandrie, un hommage ici à la campagne égyptienne associée à la fois à la République et à Bonaparte.

La bataille de Jemappes célèbre une victoire française en Belgique en 1792, donc purement républicaine et sans l’ombre de Napoléon. Enfin, le passage du pont d’Arcole et la bataille d’Austerlitz célèbrent deux victoires de Napoléon : une en tant que général de la République, l’autre en tant qu’Empereur. On voit déjà que si Louis-Philippe laisse une place à Napoléon, il lui fait côtoyer la Révolution et la République, détournant ainsi le bâtiment de son but originel. En bonus, on notera la présence du roi sur le bas-relief de Jemappes, bataille à laquelle il a effectivement participé.

Les 30 boucliers sur le pourtour de l’attique portent le nom de 30 grandes victoires de la Révolution et de l’Empire. Sur les arches, dites et coinçons, deux bas-reliefs représentent Victoires et Renommées. À l’intérieur, les arcades sont habillées des allégories de l’infanterie, de la cavalerie, de l’artillerie et de la marine. On trouve les 158 batailles victorieuses de 1793 à 1814 gravées à l’intérieur des arcades, ainsi que le nom de 160 officiers y ayant pris part.

La sélection des noms a duré un certain temps, je ne peux pas vous en faire la genèse ici. Notez cependant que les noms soulignés sont ceux des morts au combat. Au-dessus de ces listes de noms, on trouve quatre bas-reliefs regroupant les attributs des victoires : du Nord, Allemagne ; de Russie ; du Sud, Italie ; de l’Est, Égypte ; et de l’Ouest, Belgique. Ouais, l’Ouest, c’est un peu rentré au forceps.

Voilà pour le tour d’horizon des symboliques. On rajoutera les 100 plots autour de l’Arc de Triomphe représentant les 100 jours de reprise de pouvoir de Napoléon en 1815. Nous reste à parler des quatre hauts-reliefs, dont on notera l’iconographie très latine. Ces derniers représentent les quatre grandes phases de l’époque 1792-1815.

Le départ des volontaires, ou la Marseillaise de 1792, représente l’élan entier de la France dans la guerre, avec des soldats plus ou moins jeunes montrant l’union de la nation dans cette épreuve. C’est l’épisode de la République. Le triomphe de 1810 représente Napoléon en empereur romain au sommet de la gloire, montrant l’Europe vaincue et les réformes impériales. C’est l’épisode de l’Empire victorieux.

La résistance de 1814 parle de la défaite durant la campagne de France, mais en présentant la douleur et le sacrifice du peuple français dans la lutte plutôt que la chute de Napoléon. C’est l’épisode de l’Empire déchu. La paix de 1815 représente la fin de cette époque et la réintégration de la France dans le concert des nations. L’abondance et les naissances reviennent tandis que le peuple français se relève par le travail de la terre.

C’est l’épisode du retour de la royauté. Avec ces quatre épisodes, l’arc arrive à joindre République, Empire et Royaume. C’est bien la volonté de Louis-Philippe, qui cherche à noter l’aspect victorieux de cette aventure ainsi que la construction de l’esprit de la nation avec le peuple français durant cette période. La paix de 1815 inscrit la royauté dans la continuité de la République et de l’Empire.

L’absence de symbole royal vient de la dispute entre Orléans et Bourbon, qui se disputent le trône, mais ça n’est qu’une hypothèse. En tout cas, la symbolique de l’Arc de Triomphe est tellement réussie qu’elle lui donne une grande popularité. Mais s’il vante le courage et la gloire d’un peuple en guerre, il reste un symbole de pouvoir. L’arc est en effet le symbole de la nation et devient vite une proie de choix pour les régimes et gouvernements successifs.

Napoléon III se l’approprie et fait ouvrir par Haussmann la place de l’Étoile, lui donnant cette position si centrale. Mais c’est la Troisième République qui le donnera à des cérémonies plus populaires, comme la veillée du corps de Victor Hugo. En réalité, la République aura énormément de mal à récupérer ce symbole. En effet, l’arc mélange la Révolution et le peuple, donc une certaine volonté démocrate, à un patriotisme et un nationalisme autoritaire, donc une certaine volonté césariste.

Par exemple, les antidreyfusards et nationalistes se sont emparés de l’Arc de Triomphe pour manifester contre l’enterrement de Zola au Panthéon. Également, les Parisiens ont tout fait pour empêcher les Prussiens de défiler après la défaite de 1870. C’est par l’hommage au soldat inconnu, avec sa tombe mise à ses pieds à partir de 1920, que l’arc est véritablement récupéré par la République. Grâce à la cérémonie quasi religieuse du ravivage de la flamme, la commémoration du 11 novembre et sa position de départ du défilé du 14 juillet ont fini d’intégrer l’arc dans la symbolique républicaine.

Mais sans effacer son côté nationaliste, et avec une tendance quasi religieuse. La flamme du soldat inconnu et son ravivage furent un point de résistance passive des Parisiens à l’occupation nazie. En tant que symbole national, il est également un passage obligé de bien des délégations diplomatiques, avec certains gestes comme le dépôt d’une gerbe nazie sur la tombe du soldat inconnu par Ribbentrop le 6 décembre 1938, avec l’aval du gouvernement de l’époque. À noter également qu’en tant qu’objet de commémoration militaire, plusieurs plaques ont été rajoutées dans les alentours afin de rappeler certains épisodes de l’armée française, comme l’appel du 18 juin ou la guerre d’Indochine.

Alors attends, que je résume. L’Arc de Triomphe, c’est un bâtiment d’empereur romain prévu pour célébrer la gloire de l’empereur Napoléon, récupéré par les Bourbons puis par les Orléanais pour finalement commémorer la naissance de la Nation française durant 1792-1815. Il continue ensuite pour devenir un symbole républicain à travers une certaine sacralisation, le tout en n’effaçant ni le nationalisme ni l’autoritarisme que certains voulaient lui donner. Oui, pour finalement être un outil de commémoration militaire et politique.

C’est à peu près ça en fait. La seule constante de l’Arc de Triomphe, c’est sa matérialisation de l’idée d’une nation unie à travers l’expérience révolutionnaire et impériale. Aujourd’hui, du fait de la distance temporelle de ses origines, il est plus souvent interprété comme un simple bâtiment du patrimoine avec un aspect militaire à travers les commémorations et l’effort de mémoire. Et voilà, c’est la fin de cet épisode.

J’espère qu’il vous a plu. Étant donné le marquage très politique du bâtiment, je vais vous faire une seconde vidéo dans laquelle on va parler plus politique, histoire de définir le nationalisme, une partie du roman national, et de questionner certains prérequis qu’on utilise souvent dans les médias et qui ne sont pas une évidence. En attendant, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.