Le texto est arrivé un mardi à 7h42, cinq jours après l’enterrement de mon père. « Vendu, 38 000 €, je m’occupe de tout, ne t’en fais pas. » C’était mon frère Julien, qui parlait de la Citroën DS que papa et moi avions restaurée boulon par boulon pendant six ans. Il pensait avoir fait une affaire en or.

Il ne savait pas que cette voiture n’était pas entièrement à lui. Il l’a découvert trois jours plus tard, par un coup de téléphone qu’il n’a jamais vu venir. Six ans plus tôt, mon père, Roger Fabre, était garagiste depuis 32 ans. Un homme silencieux, les mains toujours tachées de graisse, même le dimanche.
À sa retraite en 2018, il avait acheté une carcasse de Citroën DS 23 Palace de 1974, complètement rouillée, pour 4 200 €. Ma mère avait levé les yeux au ciel : « Encore un projet qui va prendre la poussière. » Elle avait tort. Mon frère, lui, n’est jamais venu au garage.
Julien avait 39 ans, vendeur automobile, des rêves de grandeur et un crédit à la consommation de 15 000 € qu’il ne mentionnait jamais à table. Papa avait déjà injecté 20 000 € dans sa société de location d’utilitaires, sans jamais les revoir. Mais Julien était celui qui avait « de l’ambition ». Moi, j’étais la sérieuse, celle qui aimait les papiers.
Un compliment qui sonnait toujours comme une consolation. Les samedis matin, je retrouvais mon père dans le garage, une tasse de café froid posée sur l’établi. On démontait la suspension hydropneumatique, on cherchait des pièces sur des forums de passionnés. Un jour de février 2019, il m’avait dit : « Tu sais, Camille, cette voiture, c’est la première chose que je fais juste pour le plaisir depuis trente ans.
» J’avais répondu : « Et c’est moi que tu as choisi pour t’aider. » Il avait souri sans rien dire. C’était sa manière à lui de parler. En septembre, papa a reçu un diagnostic de cancer du pancréas.
Stade avancé. Il me l’a annoncé un samedi dans le garage, en essuyant ses mains avec un chiffon. J’ai pleuré. Il n’a pas pleuré.
Il a posé sa main sur le capot de la Déesse et a dit : « On continue le week-end prochain. » On a continué. Trois semaines plus tard, il m’a annoncé quelque chose que je n’attendais pas : « Je veux te mettre sur la carte grise en indivision avec moi. » J’ai protesté : « Papa, c’est ta voiture.
» Il a secoué la tête. « C’est notre voiture. Et je préfère que ce soit fait maintenant, proprement, plutôt que plus tard dans la précipitation. » En novembre 2019, le certificat d’immatriculation est sorti : Roger Fabre et Camille Fabre, titulaires en indivision.
Papa est mort en avril 2025. Maître Lefort, le notaire, a ouvert un dossier scellé que papa avait déposé chez lui six mois avant sa mort, avec instruction de me le remettre après la succession. Ce dossier contenait un carnet d’entretien avec des notes manuscrites. Des notes que Julien n’avait jamais vues.
Le soir du coup de téléphone, j’ai rappelé mon frère. « Tu as vendu la voiture sans me demander. » Il a ri. « Elle est à moi, Camille.
Papa me l’a toujours dit. » J’ai pris une inspiration. « Non, Julien. Elle est à nous deux.
Et j’ai des papiers qui le prouvent. » Il y a eu un long silence. Puis il a dit : « Tu blagues. » Je n’ai pas répondu.
Le lendemain, je suis allée au garage de mon père. Je savais exactement quoi chercher. Le carnet était à moitié caché sous l’établi, dans une boîte en fer rouillée. À l’intérieur, une lettre manuscrite de papa, datée de six mois avant sa mort.
Il y avait écrit : « Camille, si tu lis ceci, c’est que je suis parti. La DS est à toi, mon cœur. Julien a eu assez. Ne le laisse pas tout prendre.
»
Je n’ai pas pleuré. J’ai posé la lettre sur le capot de la Déesse, celle qui restait encore dans le garage parce que l’acheteur de mon frère n’était pas venu la chercher. J’ai pris mon téléphone. J’ai composé le numéro de Maître Lefort.
Puis j’ai appelé mon frère. « Julien, la voiture n’est pas vendue. Elle est à moi. Papa me l’a donnée.
»
Il a crié. Il a parlé d’avocat, de justice, de trahison. J’ai écouté. Puis j’ai dit : « Fais ce que tu veux.
J’ai la lettre. J’ai la carte grise. Et j’ai le temps. »
Le soir même, j’ai reçu un message de l’acheteur de mon frère, un homme de Nantes furieux.
Il avait versé une avance de 10 000 € à Julien. Il menaçait de porter plainte. Mon frère m’a supplié de le couvrir, de dire qu’on avait trouvé un arrangement, de ne pas le laisser dans cette merde. J’ai regardé la lettre de papa, posée sur la table de la cuisine, et j’ai répondu : « Non.
»
Le jeudi suivant, j’ai reçu une convocation chez le notaire. Julien avait assigné la succession en référé pour contester la validité de l’indivision. Je suis allée au rendez-vous seule, avec le carnet, la carte grise et la lettre de papa. Maître Lefort a tout examiné en silence.
Puis il a dit : « Mademoiselle Fabre, les documents sont parfaitement en règle. Votre frère n’a aucun droit sur ce véhicule. »
Julien était devenu livide. Il a frappé du poing sur la table.
« Elle t’a manipulé, Papa, elle t’a influencé, t’étais vieux, malade ! » Maître Lefort a levé la main. « Votre père a signé des documents en présence de deux témoins. Il était parfaitement lucide.
Si vous contestez, vous perdrez, et vous paierez les frais. »
Mon frère a quitté le cabinet en claquant la porte. Je ne l’ai plus revu depuis. Il a vendu sa société trois mois plus tard pour une bouchée de pain.
L’acheteur de Nantes a porté plainte contre lui pour escroquerie. L’affaire a été classée sans suite, mais Julien a remboursé les 10 000 € à un prêt rapide. La DS est toujours là, dans le garage de mon père, que j’ai racheté avec mes économies. Je l’ai restaurée.
Elle roule encore, avec son moteur d’origine, le tissu usé, la peinture peinte à la main. Aujourd’hui, quand je tourne la clé et que le moteur démarre, j’entends encore papa dire : « C’est notre voiture, Camille. » Alors je souris. Et je roule.
La route est longue, mais je sais qui je suis, et ce que je porte avec moi.


