Le clic du stylo d’Thodè résonna dans le silence du cabinet d’avocats. Isatis restait immobile sur le fauteuil en cuir, ses mains posées calmement sur ses genoux, comme si elle assistait à une scène qui ne la concernait qu’à moitié. Son jumpsuit en soie blanche attirait pourtant tous les regards sur sa peau brune et lisse. Thodè posa devant elle une chemise cartonnée puis se laissa tomber dans le fauteuil opposé.

Son costume noir impeccablement coupé contrastait avec le foulard rouge soigneusement plié dans sa poche. Il se pencha en avant avec un sourire qui ressemblait davantage à un triomphe qu’à une politesse. « Tout est prêt. Il ne manque plus que ta signature.
Ce sera mieux pour nous deux », dit-il d’un ton faussement doux. Isatis leva les yeux vers lui. Elle avait vécu cinq ans à ses côtés. Elle connaissait ce ton.
C’était celui qu’il utilisait quand il se sentait supérieur. Elle ne répondit pas tout de suite, laissant ses doigts effleurer la couverture du dossier. Elle vit son reflet dans la surface noire de la table. Son visage restait calme, mais ses pensées s’agitaient.
Thodè reprit un peu plus sec. « Il faut avancer, tu le sais. Nos vies ne vont plus dans la même direction. Tu deviens ennuyeuse.
Tu n’as plus l’énergie pour suivre mon rythme. »
Il parlait comme s’il lui offrait un cadeau. Dans son regard, il y avait cette certitude insolente, celle que seuls les hommes persuadés de leur propre génie possèdent. Elle posa enfin sa main sur le stylo.
Le léger bruit du capuchon qu’elle retira fit frémir l’air. « Très bien », dit-elle simplement. Son calme le déstabilisa un instant. Il avait probablement imaginé une scène dramatique, quelques larmes, peut-être une supplication.
Mais Isatis ne lui offrit rien de tout cela. Elle signa d’un geste net, précis, sans hésitation, comme si elle paraphait un document banal et non l’acte qui allait redéfinir leur vie. Quand elle releva la tête, ses cheveux ondulés glissèrent tendrement sur ses épaules. La barrette en perle retint une mèche rebelle.
Elle observa Thodè avec une douceur presque ironique. Dans son regard brillait une forme de tendresse éteinte, celle qu’on réserve à quelqu’un qu’on a déjà laissé partir depuis longtemps. « Tu n’as rien à dire ? » demanda-t-il.
Peut-être attendait-il un merci, un reproche, quelque chose qui confirmerait qu’il avait encore un pouvoir sur elle. « Non », répondit-elle. Il haussa les épaules. « Parfait.
J’ai une réunion importante. Je dois filer. »
Elle savait qu’il mentait. Il évitait son regard, pressé comme un adolescent qui s’enfuit après une bêtise.
Il sortit déjà son téléphone, probablement pour prévenir Léona, la jeune femme avec qui il passait ses soirées depuis des mois. Isatis ne bougea pas. Elle le regarda traverser la pièce, son cœur battant calmement dans sa poitrine. Il ouvrit la porte du showroom, mais s’arrêta net sur le seuil.
Une silhouette familière se tenait là, dans l’encadrement, tout de noir vêtue avec élégance. Léona. Elle portait une robe signée, manifestement trop chère pour ses revenus habituels. Ses talons claquaient sur le marbre quand elle entra, un sourire triomphant aux lèvres.
Thodè se tourna vers Isatis, soudainement pâle. « Qu’est-ce qu’elle fait là ? » murmura-t-il. Isatis ne répondit pas tout de suite.
Elle observa Léona qui se campa devant Thodè, une main posée sur sa hanche. Sa voix était aiguë, presque théâtrale. « Alors, c’est fait ? Tu as signé ?
»
Thodè hocha la tête, mais son regard était devenu fuyant. Il faisait les cent pas dans la pièce, une tension nerveuse dans chaque mouvement. Ce n’était pas censé se passer comme ça. Il s’attendait à ce qu’Isatis s’effondre, qu’elle supplie, qu’elle pleure.
Mais elle restait assise, calme, presque sereine. Elle regardait Léona puis Thodè, comme si elle observait deux étrangers. « J’ai fait ce qu’il fallait », finit-il par lâcher. Léona s’approcha de la table, ses doigts effleurant le dossier signé d’un geste possessif.
Elle se tourna vers Isatis avec un sourire glacial. « Je suis désolée que tu prennes ça si durement. Mais c’est la vie. »
Elle sortit un téléphone de son sac, les yeux brillants.
Thodè, lui, restait immobile, une étrange expression sur le visage, comme s’il commençait à réaliser quelque chose. Son regard allait de Léona à Isatis, et quelque chose dans son attitude avait changé. Il avait cessé de faire les cent pas. « Léona, attends », dit-il soudain.
Elle releva les yeux de son téléphone, agacée. « Quoi ? »
Thodè avait la tête inclinée, les yeux plissés, comme s’il cherchait une réponse dans les traits de son ex-femme. Sa voix était plus basse, presque hésitante.
« Tu as dit que tu étais designer. Que tu travaillais dans une marque de luxe. Laquelle, exactement ? »
Léona haussa les épaules.
« Je t’ai déjà dit. Une maison prestigieuse. Je ne peux pas tout dévoiler, c’est confidentiel. »
Thodè ne semblait pas convaincu.
Il savait qui était à la tête de la maison pour laquelle Léona prétendait travailler. Il connaissait le nom du directeur artistique, celui qui décidait de tout, celui qui choisissait les créateurs. Et ce nom, il l’avait vu écrit partout dans les documents du dossier que Léona venait de signer. Sauf que ce nom était un pseudonyme.
Un masque. Il regarda Isatis, et quelque chose dans son regard avait changé. La certitude arrogante avait laissé place à un doute. Un doute profond, déstabilisant, qui se lisait sur son visage.
« Le directeur artistique de ta maison… comment s’appelle-t-il déjà ? »
Léona hésita. « Écoute, on en parlera plus tard. Je dois partir, j’ai une réunion pour la collection.
»
Elle se dirigea vers la porte, mais Thodè la rattrapa, la retenant par le bras. Son ton était plus pressant, presque suppliant. « Réponds-moi. Dis-moi son nom.
»
Le silence qui suivit fut lourd. Isatis les observait, toujours immobile, ses mains posées sur ses genoux. Sa respiration restait régulière, son regard ne trahissait aucune émotion. Léona se dégagea, irritée.
« Son nom n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est que nous soyons ensemble maintenant, non ? »
Mais Thodè ne lâchait pas prise. Il la regardait, fixement, comme s’il essayait de comprendre quelque chose qui lui échappait.
Son regard glissa alors vers Isatis. Un long regard, chargé de questions qui montaient à la surface. « Tu ne travaillais pas comme designer, n’est-ce pas ? commença-t-il lentement.
C’est moi qui t’ai dit que tu ne valais rien. Qui t’a comparée aux autres, qui t’a fait douter de toi. Et pourtant… »
Il se tut, la gorge serrée. Sa mâchoire se crispait sous l’émotion.
Il regarda Isatis, ses yeux brillants d’une lueur inhabituelle. « C’est toi. C’est toi derrière tout ça ? »
Léona laissa échapper un rire sec.
« Arrête avec tes histoires. Elle ne peut même pas… »
Mais Thodè l’interrompit, d’une voix qui semblait venir d’ailleurs, comme s’il venait de comprendre une vérité qu’il avait refusé de voir. « Tu ne m’as jamais parlé de ton travail. Tu disais que tu avais un job alimentaire.
Tu ne voulais jamais en dire plus. Tu te moquais de mes réunions, de mes succès. Tu faisais semblant d’être une femme simple, sans ambition. »
Isatis se leva enfin.
Elle lissa son jumpsuit, ses mouvements lents et mesurés. Puis elle ouvrit son sac, en sortit une carte de visite, et la posa sur la table, face visible. La carte était blanche, sobre, avec un nom gravé en lettres discrètes. Léona se pencha pour la lire, et son visage pâlit soudainement.
Elle recula d’un pas. « Ce n’est pas possible », murmura-t-elle. Thodè prit la carte avec précaution. Il la lut, puis la relut, comme s’il doutait de ses yeux.
Le silence s’installa, épais et lourd. Il regarda Isatis, puis Léona, puis la carte. « Tout ce temps », dit-il enfin, la voix étranglée. « C’était toi.
Tu créais tout. La maison entière porte ton nom, et moi je n’ai jamais rien su. »
Il laissa échapper un rire amer, l’air dévasté. Sa main tremblait légèrement en tenant la carte.
Il regarda Léona, qui devenait de plus en plus pâle à chaque seconde, dévorée par une inquiétude grandissante.


