Deux jours après avoir enterré mon père, je suis rentrée chez moi, encore vêtue de ma robe noire, le drapeau plié de la cérémonie serré contre ma poitrine. J’ai vu un camion de déménagement garé devant la maison. Sur le perron, ma sœur Éveline poussait des cartons comme si elle était chez elle. Elle n’avait pas parlé à papa depuis des années.

Pourtant, elle s’est retournée, m’a souri d’un air narquois et a lancé : « Cette maison est à moi maintenant. » J’ai failli éclater de rire, parce que mon père m’avait préparée à ce jour bien avant qu’elle ne réapparaisse. Nous avions grandi sous le même toit, mais nous étions des étrangères. Maman est morte quand j’avais huit ans.
Papa a tout tenu : la quincaillerie, mes devoirs, les crêpes du dimanche. Éveline, elle, s’est volatilisée à dix-huit ans, laissant juste un mot pour dire qu’elle devait trouver sa propre voix. Elle n’est revenue que deux heures, cinq ans plus tard, pour se plaindre du mobilier. Quand son médecin a annoncé qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps, papa m’a prise par la main et m’a conduite chez un avocat.
Il a posé sa main sur mon épaule, comme il le faisait toujours, et a dit : « La maison, les économies, tout te reviendra. Personne ne peut te les enlever. » Je l’ai cru. Je voulais le croire.
Mais ce matin-là, en voyant Éveline vider la maison de toutes ses affaires, j’ai compris qu’elle ne savait pas ce que papa avait préparé. Elle croyait avoir gagné. Moi, je savais que la partie ne faisait que commencer. Je suis restée sur le trottoir, le drapeau toujours dans les mains, et je l’ai laissée s’enfoncer dans ses cartons.
Parce que dans ma poche, il y avait le document que l’avocat m’avait remis, celui qui prouvait que cette maison n’avait jamais été à elle. Elle allait bientôt le découvrir. Et cette fois, ce ne serait pas moi qui devrais quitter les lieux.


