Le 18 juin 1855, à trois heures du matin, on m’a ordonné de donner l’assaut contre la tour de Malakoff. Tout avait été planifié pour six heures, mais le commandant a tout changé à la dernière…

Le 18 juin 1855, à trois heures du matin, on m'a ordonné de donner l'assaut contre la tour de Malakoff. Tout avait été planifié pour six heures, mais le commandant a tout changé à la dernière...

Le 18 juin 1855, à l’aube, les troupes françaises et britanniques s’apprêtent à donner l’assaut contre la tour de Malakoff, verrou du dispositif russe à Sébastopol. La date n’a pas été choisie au hasard : c’est l’anniversaire de Waterloo, et pour Napoléon III, il s’agit de sceller la réconciliation entre la France et l’Angleterre. Mais ce symbole politique se révèle être une lourde erreur tactique. Les Russes, qui connaissent parfaitement la signification de cette date, s’attendent à une attaque.

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Et pour couronner le tout, le commandant français Pélissier, pressé par les circonstances, décide de précipiter le plan. Le plan initial prévoyait une attaque massive à six heures du matin, après un bombardement d’artillerie intensif. Mais à la dernière minute, Pélissier ordonne de lancer l’assaut à trois heures, pour profiter de l’obscurité. Ce changement d’horaire sème une pagaille indescriptible dans les rangs alliés.

Les troupes, qui n’avaient pas été préparées à cette avance, se retrouvent désorganisées. Pire encore, le signal convenu pour lancer l’attaque – trois fusées éclairantes – est mal interprété. Deux régiments français, croyant que le signal est donné, partent à l’assaut du Petit Redan avant l’heure prévue, déclenchant une attaque prématurée et désordonnée. Les Russes, eux, ont parfaitement compris que l’arrêt des tirs d’artillerie annonçait l’assaut.

Ils sont prêts. Les troupes alliées, qui doivent parcourir quatre cents mètres de terrain découvert, sont fauchées par les tirs croisés des batteries russes et des navires positionnés dans la rade. La première division, lancée contre Malakoff, est décimée. La cinquième division, qui devait attaquer le Petit Redan, est mal organisée et subit de lourdes pertes.

La réserve, engagée en renfort, ne parvient pas à compenser l’échec initial. À droite de Malakoff, une partie de l’attaque progresse grâce à des couverts, mais elle est rapidement prise à revers par les renforts russes, qui se concentrent sur les troupes françaises en difficulté. Les Britanniques, qui devaient attaquer le Grand Redan, voient l’échec français et comprennent que leur assaut est voué à l’échec. Pourtant, leur commandant décide de lancer ses hommes malgré tout.

Il justifie cette décision par des raisons diplomatiques : si les Britanniques restaient dans les tranchées, les Français attribueraient leur défaite à leur refus de participer. Cette décision coûte la vie à mille cinq cents soldats britanniques, qui sont pris sous le feu en enfilade et doivent battre en retraite. À cinq heures du matin, la retraite est sonnée. Les pertes alliées s’élèvent à cinq mille hommes, contre moins de deux mille côté russe.

Le moral est en berne, et les tensions entre Français et Britanniques s’exacerbent. Mais cette défaite cuisante sert de leçon. Pélissier, qui avait imposé un calendrier précipité, accepte de prendre le temps nécessaire pour préparer le prochain assaut. Pendant trois mois, les Alliés rapprochent méthodiquement leurs tranchées, passant de quatre cents mètres à vingt-cinq mètres des positions russes.

Ils installent des places d’armes pour permettre aux troupes de se masser avant l’attaque. Les tirs d’artillerie sont régulièrement interrompus pour feinter une attaque et épuiser psychologiquement les défenseurs. Cette fois, la date du 8 septembre ne revêt aucun symbole particulier, et l’heure de l’assaut est fixée à midi, en plein jour. Les Russes ne pourront pas réparer les dégâts causés par le bombardement pendant la nuit.

Le 8 septembre 1855, à midi, l’assaut est lancé. Cinquante mille Français et dix mille Britanniques sont déployés. Les tirs d’artillerie s’arrêtent brusquement, et les troupes donnent l’assaut. Les Russes sont pris par surprise.

Malakoff est envahi par deux régiments français avec une rapidité fulgurante. L’artillerie russe est réduite au silence. Le Petit Redan est attaqué par deux divisions, et les combats se déroulent au corps à corps dans le fort. À douze heures dix, le drapeau français flotte sur la tour de Malakoff.

Les Britanniques, eux, rencontrent une résistance farouche sur le Grand Redan et ne parviennent pas à avancer. Les contre-attaques russes sont violentes, et le Petit Redan est repris. Mais la prise de Malakoff permet aux Français de renforcer leurs positions et de tenir bon. À dix-sept heures, les Russes ont repris toutes leurs positions, sauf Malakoff.

Mais ils n’ont plus de réserves. Le commandant russe comprend que la ville est devenue intenable : l’artillerie alliée peut désormais se déployer sur Malakoff et bombarder toute la ville. Il ordonne l’évacuation de Sébastopol et fait brûler les magasins. La chute de Malakoff est décisive.

Le port ne sera entièrement pris que le 2 septembre, mais la guerre est désormais à l’avantage des Alliés. Elle ne se terminera qu’en mars 1856. Le siège de Sébastopol a immobilisé cent quarante mille hommes côté allié contre soixante mille côté russe. Les deux assauts de Malakoff ont coûté onze mille hommes aux Français, quatre mille aux Britanniques et treize mille aux Russes.

En France, la victoire de Malakoff est célébrée, et le nom de Malakoff sera donné à un quartier de Paris, qui deviendra une commune au sud-ouest de la capitale. Cette bataille illustre parfaitement l’importance de la planification et de la coordination dans une opération militaire. Le premier assaut, précipité et mal coordonné, a été un désastre. Le second, préparé méthodiquement, a été un succès.

Pélissier a appris de ses erreurs et a écouté ses subordonnés. La planification ne se limite pas à dessiner des mouvements sur une carte : elle implique d’étudier le terrain, de préparer les chemins, de comprendre le rôle de chaque position adverse, de mettre en place des zones de rassemblement, d’estimer les points faibles de l’ennemi et de s’assurer que chaque soldat connaît son rôle. Le second assaut de Malakoff est d’ailleurs l’un des premiers à avoir été mené avec des montres synchronisées entre les troupes, une innovation qui allait devenir essentielle dans les conflits futurs.