Ce soir-là, j’ai trouvé un téléphone que j’aurais dû laisser dormir pour toujours. Un vieux Nokia caché tout au fond d’un tiroir que je n’avais pas ouvert depuis des années. Le téléphone de mon mari, Théodore, mort il y a six ans. Je l’ai branché pour revoir son visage sur quelques photos, pour entendre peut-être le son de sa voix sur un vieux message.

Mais quand l’écran s’est allumé, il y avait une notification : un message non lu, reçu il y a trois jours. Trois jours. Mon cœur s’est arrêté. « Elle ne sait toujours rien.
Continue selon le plan. » J’ai relu ces mots dix fois, vingt fois. Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli lâcher le téléphone. Comment un mort pouvait-il recevoir des messages six ans après son enterrement ?
J’ai composé le numéro. Je ne sais même pas pourquoi. Peut-être par colère, peut-être par peur, peut-être parce qu’après soixante-neuf ans de vie, on finit par vouloir la vérité, même quand elle fait mal. La sonnerie a raisonné une fois, deux fois.
Puis une voix d’homme a répondu, une voix que je connaissais très bien : le docteur Renault Marveau, le cardiologue de Théodore. Et quand j’ai entendu ces mots : « Il m’avait promis que vous ne sauriez jamais. » Tout est devenu noir. Je me suis réveillée sur le carrelage froid de ma cuisine, le téléphone encore serré dans ma main.
Je m’appelle Odette Chastin. J’ai soixante-neuf ans et je vis seule dans un appartement du 15e arrondissement de Paris depuis la mort de mon mari. Enfin, depuis ce que je croyais être sa mort. Pendant quarante-deux ans, j’ai été l’épouse de Théodore Chastin, architecte respecté, homme élégant et discret.
Nous avions une vie tranquille, bourgeoise, sans éclat mais sans drame. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à ce soir de novembre où j’ai ouvert ce tiroir et où j’ai compris que j’avais passé six ans à pleurer un fantôme. Je me souviens encore de notre premier appartement, rue de Vairard, un trois-pièces modeste avec une petite cuisine où Théodore aimait me regarder préparer le dîner en buvant son thé. Il avait cette façon de poser sa main sur mon épaule quand il passait derrière moi, ce geste doux, protecteur qui me faisait sentir aimée.
Nous n’avons jamais eu d’enfant. Ce n’était pas un choix, c’était la vie. Mais nous suffisions l’un à l’autre, du moins je le pensais. Le dimanche, nous allions déjeuner chez sa mère à Neuilly.
Elle était stricte, froide parfois, mais elle respectait notre union. Théodore était son fils unique, son trésor. Théodore dessinait. Moi, je lisais.
Le soir, nous regardions les informations ensemble, puis nous allions dormir sans bruit dans cette routine confortable qui ressemble au bonheur quand on ne connaît rien d’autre. Il y avait une bague que je portais tous les jours, une alliance en or blanc avec une petite émeraude. Il me l’avait offerte pour nos vingt ans de mariage. « Pour toi, ma fidèle Odette », avait-il dit ce jour-là, en glissant l’anneau à mon doigt dans ce petit restaurant de Montmartre où nous aimions aller.
Ma fidèle. Ce mot me hante encore aujourd’hui parce que pendant que j’étais fidèle, lui, il vivait une autre vie. Les premières fissures sont toujours silencieuses. C’était environ trois ans avant sa mort.
Théodore avait commencé à avoir des problèmes cardiaques. Rien de grave, disait-il, juste de la fatigue, du stress lié au travail. Il avait trouvé un excellent cardiologue, le docteur Renault Marveau. Un homme brillant, la cinquantaine, toujours impeccable dans ses costumes sombres.
Une poignée de main ferme, un regard franc. Théodore l’aimait beaucoup. « C’est plus qu’un médecin, Odette. C’est un ami maintenant », me disait-il souvent.
Je trouvais ça étrange. Mon mari n’était pas du genre à se confier facilement. Il avait peu d’amis. Mais avec ce médecin, il semblait différent, plus détendu, presque complice.
Parfois, le docteur Marveau venait dîner chez nous. Il m’apportait des fleurs, toujours des lys blancs, et me complimentait sur ma cuisine. Il avait ce sourire poli, professionnel qui ne laissait rien transparaître. Et moi, naïve, je servais le Bordeaux en les écoutant parler de voyage, de musique, de restaurants à la mode.
Ils riaient ensemble comme deux vieux complices. Un soir, en rangeant le manteau de Théodore, j’ai trouvé un bout de papier froissé dans sa poche, une adresse que je ne connaissais pas, un code d’immeuble et un horaire griffonné à la hâte. Jeudi quinze heures. Quand je lui ai demandé ce que c’était, il a souri sans me regarder vraiment.
« Oh, ça, c’est pour un rendez-vous médical. Le docteur Marveau me fait des examens complémentaires dans une clinique privée à Boulogne. Rien d’inquiétant, ma chérie, juste de la prévention. » J’ai hoché la tête.
Je l’ai cru. Je l’ai toujours cru. Parfois, on fait confiance à ceux qui ne la méritent pas. Et vous, avez-vous déjà été déçu par quelqu’un que vous aimiez ?
Racontez-moi votre histoire dans les commentaires. J’aimerais vous lire. Mais cette nuit-là, en me retournant dans le lit, j’ai senti quelque chose dans mon ventre, une petite voix qui murmurait : « Quelque chose ne va pas. » Je l’ai ignorée.
Comme on ignore toujours les premières alertes parce qu’on préfère croire que tout va bien, parce que la vérité fait trop peur. Quelques semaines plus tard, Théodore a commencé à partir plus souvent. Rendez-vous médical, examen de routine. « Le docteur Marveau veut surveiller mon cœur de près.
» Toujours le jeudi, toujours à quinze heures. Et il revenait différent, plus léger, presque heureux. Je me disais qu’il devait être soulagé, que les résultats étaient bons. Aujourd’hui, je sais qu’il revenait d’ailleurs, d’une autre maison, d’une autre femme, d’une autre vie.
Une vie où je n’existais pas. Quand je me suis relevée du sol, j’avais mal partout, pas seulement au corps, partout à l’intérieur. J’ai regardé le téléphone posé sur la table. Cet objet que j’avais cru inoffensif, ce Nokia gris anthracite que Théodore gardait toujours dans sa poche de veste.
« Il m’avait promis que vous ne sauriez jamais. » Ces mots tournaient dans ma tête comme une prière à l’envers. J’ai rappelé le numéro. Une fois, deux fois, dix fois.
Personne n’a décroché. Le docteur Marveau savait que j’avais découvert quelque chose et maintenant il se cachait. Je me souviens de notre dernière année ensemble, celle avant sa mort supposée. C’était l’année où Théodore était devenu quelqu’un d’autre.
Il rentrait tard le soir avec ce parfum différent sur sa veste. Pas du parfum de femme. Non, c’était plus subtil que ça. C’était l’odeur d’une autre maison, d’un autre savon, d’une autre vie.
Il ne me regardait plus vraiment quand il me parlait. Ses yeux glissaient toujours ailleurs, vers la fenêtre, vers son téléphone, vers un endroit où je n’étais pas. « Tu sembles fatigué », lui disais-je parfois. « C’est le cœur, ma chérie.
Le docteur Marveau dit que je dois me ménager. » Toujours cette excuse, toujours ce médecin. Un jeudi après-midi, c’était toujours le jeudi, j’ai décidé de le suivre. Je sais, c’est mesquin.
C’est indigne d’une femme de mon âge, de mon éducation, mais j’avais besoin de savoir. J’ai pris le métro jusqu’à Boulogne, l’adresse que j’avais trouvée sur le papier froissé. Un immeuble haussmannien, élégant, avec des balcons en fer forgé et des volets bleu nuit. Ce n’était pas une clinique, c’était un immeuble résidentiel.
J’ai attendu sur le trottoir d’en face, cachée derrière un kiosque à journaux. Je me sentais ridicule, une vieille femme qui espionne son mari comme dans un mauvais roman. Et puis je l’ai vu sortir. Théodore, mais pas seul.
Il tenait la main d’une petite fille. Elle devait avoir sept ou huit ans, des cheveux châtains, un cartable rose sur le dos. Elle riait. Et lui aussi.
Pendant que je raconte tout cela, je me demande d’où vous m’écoutez. Écrivez le nom de votre ville en commentaire. Derrière eux, une femme est apparue, la trentaine, peut-être quarante ans, belle, blonde, avec ce genre d’élégance naturelle qui ne demande aucun effort. Elle a embrassé Théodore sur la joue, pas comme on embrasse un ami, comme on embrasse quelqu’un qu’on attend tous les jours.
Ils sont montés tous les trois dans une voiture, une Audi grise que je ne connaissais pas, et ils sont partis. Moi, je suis restée là, debout, paralysée. Le monde tournait autour de moi mais je ne bougeais plus. Je n’ai rien dit ce soir-là quand Théodore est rentré, ni le lendemain, ni la semaine suivante.
Je ne savais pas quoi dire, comment dire, par où commencer. Alors, j’ai fait ce que j’ai toujours fait. J’ai continué. J’ai préparé le dîner, j’ai souri, j’ai posé ma main sur la sienne comme avant.
Mais à l’intérieur, quelque chose s’était brisé. Trois mois plus tard, un matin de février, le téléphone a sonné. C’était le docteur Marveau. Sa voix tremblait légèrement, professionnelle mais émue.
« Madame Chastin, je suis navré. Théodore a eu un arrêt cardiaque ce matin à la clinique. Nous avons tout fait pour le réanimer. » Mais le reste, je ne l’ai pas entendu.
Le combiné m’a échappé des mains. Théodore était mort. Mon mari était mort. Les obsèques ont eu lieu une semaine plus tard.
Crémation, comme il l’avait demandé dans ses papiers. « Il ne voulait pas de cercueil », m’avait expliqué le docteur Marveau en me serrant la main, le regard fuyant. « Il me l’avait dit plusieurs fois. » J’ai hoché la tête.
J’ai tout accepté parce qu’on accepte tout quand on est en état de choc. Le docteur Marveau était là au crématorium, debout au fond de la salle, les mains jointes, le visage grave. Il m’a regardée une seule fois et dans ce regard, aujourd’hui je le sais, il y avait de la culpabilité. Pas celle d’un médecin qui a perdu un patient, celle d’un complice qui a trahi une femme.
Pendant six ans, j’ai porté le deuil. J’ai porté cette alliance en or blanc avec son émeraude. Tous les jours. J’ai rangé ses vêtements, ses livres, ses dessins.
J’ai gardé son parfum dans la salle de bain pour sentir son odeur de temps en temps. J’ai pleuré seule la nuit en silence parce que c’est ce qu’on fait quand on perd quelqu’un. Sauf que je n’avais rien perdu. Théodore m’avait quittée.
Il avait choisi de disparaître, de me faire croire qu’il était mort pour pouvoir vivre ailleurs avec elle, avec cette petite fille, avec une vie qui n’était pas la nôtre. Et le docteur Marveau l’avait aidé. Il avait signé un faux certificat de décès. Il avait organisé cette comédie macabre.
Pour de l’argent, par amitié, par pitié, je ne sais pas encore, mais je vais le découvrir. Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai passé des heures assise dans le salon, les rideaux tirés, la lumière éteinte, le téléphone de Théodore posé sur mes genoux comme une bombe qui pourrait exploser à tout moment. Dehors, Paris dormait mais moi, je ne pouvais pas fermer les yeux.
Chaque fois que j’essayais, je revoyais cette scène. Théodore sortant de cet immeuble, la petite fille, la femme blonde, leur rire, et cette voix au téléphone. « Il m’avait promis que vous ne sauriez jamais. » Jamais quoi ?
Que j’avais été remplacée, que ma vie entière n’était qu’un mensonge, que pendant quarante-deux ans, j’avais aimé un homme qui ne m’aimait pas vraiment. À six heures du matin, j’ai pris une décision. J’allais retourner à Boulogne, j’allais sonner à cette porte et j’allais comprendre. Peu importait la douleur, peu importait la honte, je ne pouvais plus vivre avec ce poids sur le cœur.
J’ai enfilé mon manteau gris, celui que Théodore m’avait offert il y a longtemps. J’ai glissé l’alliance dans ma poche. Je ne pouvais plus la porter à mon doigt. Pas maintenant.
Et je suis partie. Le trajet en métro m’a semblé interminable. Ligne neuf jusqu’à Michel-Ange Auteuil, puis correspondance. Les visages autour de moi étaient fermés, fatigués, des gens qui partaient travailler, des vies ordinaires.
Moi, j’allais sonner chez la femme pour qui mon mari avait choisi de mourir. Quand je suis arrivée devant l’immeuble, mon cœur battait si fort que j’ai dû m’asseoir sur un banc. C’était un matin de novembre, froid. Le ciel était gris, lourd, comme avant la pluie.
J’ai regardé les fenêtres du troisième étage, celle de l’appartement où j’avais vu Théodore entrer ce jeudi-là six ans plus tôt. Les volets étaient ouverts. Il y avait de la lumière à l’intérieur. Quelqu’un vivait là.
Peut-être elle, peut-être la petite fille qui devait avoir treize ou quatorze ans maintenant. Peut-être lui. J’ai traversé la rue, j’ai poussé la porte de l’immeuble. Le code était simple, 1987.
Je l’avais noté dans un carnet il y a six ans sans savoir pourquoi. Comme si une partie de moi savait déjà que j’en aurais besoin un jour. L’ascenseur sentait le bois ciré et le parfum discret. Tout était propre, élégant, bourgeois.
Troisième étage, porte de droite, une plaque dorée : famille Lacroix. Pas Chastin. J’ai respiré profondément une fois, deux fois, puis j’ai sonné. Des pas se sont approchés.
Légers, rapides. La porte s’est ouverte. Une jeune fille adolescente, cheveux châtains coupés au carré, grands yeux verts, un pull beige trop grand pour elle. Elle m’a regardée avec curiosité, sans méfiance.
« Bonjour madame, vous cherchez quelqu’un ? » Sa voix était douce, polie, bien élevée. Je ne savais plus quoi dire. C’était elle, la petite fille que j’avais vue six ans plus tôt.
Elle avait grandi et elle ressemblait à Théodore. « Je cherche madame Lacroix, c’est pour une affaire personnelle. » La jeune fille a hésité. « Maman n’est pas là.
Elle revient ce soir. Vous voulez laisser un message ? » Maman ? Ce mot m’a transpercée.
« Non, c’est bon. Je reviendrai. Merci. » J’ai fait demi-tour.
Trop vite. Mes mains tremblaient. « Madame ? » Je me suis arrêtée.
La jeune fille me regardait avec un mélange de curiosité et d’inquiétude. « Vous allez bien ? Vous êtes toute pâle. » J’ai forcé un sourire.
« Oui, oui, ne t’inquiète pas, ma petite. » Elle a souri à son tour. Ce sourire, celui de Théodore. Je suis redescendue par les escaliers.
Mes jambes ne me portaient plus. Dans le hall, je me suis assise sur une marche. J’avais besoin de reprendre mon souffle. C’est là que je l’ai vu.
Sur un mur, près des boîtes aux lettres, il y avait un panneau avec les noms des résidents. Troisième étage droite : Lacroix, Marianne et Louise. Marianne, la femme blonde. Louise, la petite fille.
Pas de nom d’homme, pas de Théodore. Mais sous le panneau, quelqu’un avait punaisé une affichette, une photo de groupe prise lors d’une fête de l’immeuble. Je me suis approchée et là, au centre, je l’ai vu. Théodore, plus vieux, les cheveux grisonnants, des rides autour des yeux, mais c’était lui.
Il souriait, un bras autour des épaules de Marianne, l’autre main posée sur la tête de Louise. Il était vivant. Il était là avec elle. Mes jambes ont cédé.
Je me suis accrochée au mur pour ne pas tomber. Une voisine est sortie de l’ascenseur et m’a regardée avec inquiétude. « Madame, vous avez besoin d’aide ? » J’ai secoué la tête.
« Non merci, j’attendais quelqu’un. » Elle a hésité puis elle est partie. Je suis restée là encore quelques minutes à fixer cette photo. Cet homme qui m’avait fait croire qu’il était mort.
Cet homme que j’avais pleuré pendant six ans. Cet homme qui vivait ici, à vingt minutes de chez moi, avec une autre femme et une autre fille. Pendant que moi, je visitais son urne au columbarium tous les dimanches. En sortant de l’immeuble, j’ai aperçu une boulangerie de l’autre côté de la rue.
Je suis entrée. J’avais besoin de m’asseoir, de boire quelque chose de chaud. La vendeuse m’a servi un café. Je me suis installée près de la vitrine d’où je pouvais voir l’entrée de l’immeuble.
« Vous habitez le quartier ? » m’a demandé la vendeuse en essuyant le comptoir. « Non, je cherche quelqu’un. » « Ah, vous connaissez les Lacroix peut-être ?
Ils sont clients ici depuis des années. » Mon cœur s’est arrêté. « Oui, enfin un peu. » Elle a souri.
« Marianne est adorable et sa fille Louise aussi. Elles viennent tous les matins chercher des croissants. » J’ai serré ma tasse entre mes mains. « Et le père de Louise, il vient aussi ?
» La vendeuse a haussé les épaules. « Ah, monsieur Lacroix. Non, lui on ne le voit presque jamais. Il voyage beaucoup pour son travail, je crois.
Architecte, il me semble. Il part souvent plusieurs semaines d’affilée. » Architecte. Bien sûr.
Théodore n’avait même pas changé de métier. « Mais Marianne dit toujours qu’il revient bientôt. Elle l’attend à chaque fois. C’est touchant, vous savez.
Après toutes ces années ensemble, elle l’aime encore comme au premier jour. » J’ai baissé les yeux. Toutes ces années. Combien ?
Dix ans ? Quinze ? Combien de temps Théodore avait-il mené cette double vie avant de choisir de mourir pour moi ? Je suis restée dans cette boulangerie jusqu’à midi à observer, à attendre, à espérer voir quelque chose qui m’aiderait à comprendre.
Et puis vers treize heures, Louise est sortie de l’immeuble. Sac à dos sur les épaules, écouteurs dans les oreilles. Elle est entrée dans la boulangerie. « Bonjour madame Dupont.
Un sandwich jambon-beurre, s’il vous plaît. » « Bien sûr, ma petite Louise. Pour manger à l’école ? » « Non, maman m’a donné de l’argent pour déjeuner ici.
Elle a une réunion importante cet après-midi. » Louise s’est assise à une table, pas loin de moi. Elle a sorti un livre de son sac, Le Petit Prince. Je l’ai regardée lire, tourner les pages lentement, sourire à certains passages.
Elle avait quatorze ans, peut-être. L’âge où on commence à poser des questions. L’âge où on commence à comprendre que les adultes mentent. J’ai voulu partir, me lever, fuir, mais quelque chose me retenait.
« Excuse-moi », ai-je dit doucement. Louise a levé les yeux. « Oui ? » « Je t’ai vue tout à l’heure chez toi.
Je cherchais ta maman. » « Ah oui, c’est vrai. Elle rentre vers dix-neuf heures ce soir si vous voulez repasser. » J’ai hoché la tête.
« Merci. Tu ressembles beaucoup à ton père. » Elle a souri. Un sourire triste.
« Tout le monde me dit ça, mais je ne le vois presque jamais. Il est toujours en déplacement. » « Il te manque ? » Elle a haussé les épaules.
« Je ne sais pas. On ne peut pas manquer quelqu’un qu’on ne connaît pas vraiment. » Ces mots m’ont frappée comme une gifle. Louise a repris sa lecture.
Moi, je suis restée là, silencieuse, et j’ai compris quelque chose. Théodore avait choisi cette vie, mais cette vie ne l’avait pas rendu heureux. Il n’était jamais là, toujours absent, toujours ailleurs. Parce qu’un homme qui fuit ne peut jamais vraiment s’installer nulle part.
Je me demande encore si j’ai fait le bon choix ce jour-là de ne rien dire, de ne pas crier, de ne pas révéler qui j’étais. Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? En sortant de la boulangerie, j’ai croisé une femme blonde, élégante, un sac en cuir sur l’épaule. Marianne.
Elle marchait vite, le téléphone collé à l’oreille. « Oui, oui, je sais. Je te rappelle ce soir. Bisous.
» Elle a raccroché et est entrée dans l’immeuble sans me voir. Je suis restée là sur le trottoir à quelques mètres de la femme pour qui mon mari m’avait abandonnée. La femme qui l’avait choisi. Je suis rentrée chez moi en métro, les mains vides, le cœur lourd.
Ce soir-là, j’ai sorti l’alliance de ma poche. Je l’ai posée sur la table de la cuisine et j’ai pleuré. Pas sur Théodore, sur moi, sur toutes ces années perdues à aimer quelqu’un qui ne méritait pas mon amour. J’ai passé trois jours à tourner en rond dans mon appartement, trois jours à regarder cette photo que j’avais prise en cachette avec mon téléphone.
Théodore, vivant, souriant, entouré de sa vraie famille. Trois jours à me demander comment j’avais pu être aussi aveugle. Et puis le quatrième jour, j’ai pris une décision. J’allais voir le docteur Marveau.
Pas pour crier, pas pour pleurer, pas pour le supplier de m’expliquer. Non, j’allais lui montrer cette photo et j’allais le regarder mentir. Parce que les menteurs, quand on les met face à la vérité, finissent toujours par se trahir. Le cabinet du docteur Marveau se trouvait dans le 8e arrondissement, une rue calme, bordée d’arbres, avec ses immeubles parisiens aux façades immaculées.
J’avais téléphoné le matin même pour prendre rendez-vous. « Madame Chastin », avait dit la secrétaire d’une voix surprise. « Cela fait longtemps. Le docteur sera ravi de vous revoir.
» Ravi. Ce mot m’avait fait sourire amèrement. « Quinze heures, c’est possible ? » « Parfait !
À cet après-midi. » En entrant dans la salle d’attente, j’ai senti mon cœur s’emballer. Tout était comme avant. Les mêmes fauteuils en cuir beige, les mêmes magazines empilés sur la table basse, cette odeur de désinfectant mêlée au parfum discret d’un diffuseur à la lavande.
Combien de fois étais-je venue ici avec Théodore ? Dix fois. Vingt fois ? Combien de fois avais-je attendu dans cette pièce pendant que le docteur Marveau examinait mon mari en sachant très bien qu’il n’y avait rien à examiner ?
La secrétaire m’a souri. « Madame Chastin, le docteur va vous recevoir dans quelques minutes. Asseyez-vous, je vous en prie. » Je me suis assise.
J’ai croisé les mains sur mes genoux pour qu’elles cessent de trembler. Sur le mur, il y avait des diplômes encadrés, des photos du docteur Marveau serrant la main de personnalités lors de congrès médicaux. Un homme respecté, respectable. Un homme qui avait aidé mon mari à me détruire.
La porte du cabinet s’est ouverte. « Madame Chastin. » Le docteur Marveau se tenait sur le seuil. Costume gris anthracite, cravate bleu marine, ce même sourire poli, professionnel.
Mais quand nos regards se sont croisés, j’ai vu quelque chose passer dans ses yeux. De la gêne ? Non, pire que ça, de la peur. « Entrez, je vous en prie.
» Son bureau était exactement comme dans mon souvenir, grand, lumineux, une bibliothèque remplie de livres médicaux, un fauteuil en cuir noir derrière un bureau en acajou. Il m’a invitée à m’asseoir. « Comment allez-vous, madame Chastin ? Cela fait si longtemps.
» « Six ans, n’est-ce pas ? Depuis… » Il n’a pas terminé sa phrase. « Depuis la mort de mon mari.
» Il a hoché la tête, mal à l’aise. « Oui, toutes mes condoléances. Encore une fois, Théodore était un homme exceptionnel. » Je l’ai regardé droit dans les yeux.
« Était-il vraiment exceptionnel, docteur ? Ou était-il simplement un excellent menteur ? » Le silence s’est abattu sur la pièce. Le docteur Marveau a cligné des yeux.
Une fois, deux fois. « Je ne suis pas sûr de comprendre. » « Oh, je pense que vous comprenez très bien. » J’ai sorti mon téléphone de mon sac.
J’ai affiché la photo, celle prise dans le hall de l’immeuble de Boulogne, et je l’ai posée sur son bureau. « Bah, expliquez-moi ça. » Le docteur Marveau a regardé la photo. Son visage est devenu livide.
Pendant quelques secondes, il n’a rien dit. Il fixait l’écran comme si c’était une sentence de mort. Puis il a reculé dans son fauteuil. Il a enlevé ses lunettes, s’est frotté les yeux.
« Mon Dieu. Mon Dieu. » Il a relevé la tête. Il ne souriait plus.
« Comment avez-vous… ? » « J’ai trouvé son téléphone. Un vieux Nokia qu’il avait gardé.
Il y avait un message reçu il y a quelques jours. Un message qui disait :


