Ce matin-là, sur la plage de Calabre, j’ai vu les bateaux britanniques arriver à l’horizon, et j’ai compris qu’on était seuls, sans poudre, sans renforts, à des centaines de kilomètres de Naples….

Ce matin-là, sur la plage de Calabre, j'ai vu les bateaux britanniques arriver à l'horizon, et j'ai compris qu'on était seuls, sans poudre, sans renforts, à des centaines de kilomètres de Naples....

Quelque 68 ici, tant mieux, non ? Ça veut dire qu’on ne risque pas notre peau. Howe est certes tout souvenir. On est tellement peu que si l’ennemi décidait d’intervenir ici, on ne pourrait pas faire grand-chose.

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C’est quoi ces bateaux là-bas ? J’aurais mieux fait de me taire. Aujourd’hui, nous continuons notre série sur les faiblesses du système de guerre napoléonien en abordant le contrôle du territoire. Dans le dernier épisode, nous avons vu que le projet diplomatique impérial imposait aux armées françaises une supériorité militaire.

Mais ici, nous allons parler d’une autre limite, que nous allons illustrer à travers la bataille de Maida, le 4 juillet 1806, opposant les Britanniques aux Français dans le sud de l’Italie. À trop se concentrer sur les grandes campagnes, on finit par oublier le reste. Mais on va y revenir. D’abord, essayons de comprendre comment on en arrive à une telle bataille.

Elle advient après une première partie réussie d’une invasion contre le royaume de Naples par les Français, invasion rendue possible par les victoires d’Ulm et d’Austerlitz contre la troisième coalition. Je vous invite à aller voir la vidéo sur Ulm pour avoir une idée du théâtre continental, car ici nous allons nous concentrer sur le théâtre méditerranéen. Quand commence la guerre de la troisième coalition, fin août 1805, l’Italie du Nord est aux mains des Français, une partie par annexion, le reste par des États vassaux, dont des républiques sœurs et des royaumes sous domination française comme le royaume d’Italie, ou sous domination espagnole comme le royaume d’Étrurie. Ne reste que la Vénétie aux mains de l’Autriche, les États pontificaux neutres, et le royaume de Naples qui a rejoint la troisième coalition en 1805.

L’armée d’Italie, commandée par Masséna, résiste et parvient même à avancer en Vénétie contre les Autrichiens. Mais dès décembre, après la bataille d’Austerlitz, l’armistice est signé. Bon, je résume évidemment, mais en gros, toute cette affaire fait que désormais le royaume de Naples est isolé. Ah oui, petite note tout à fait intéressante : les deux couronnes de Sicile et de Naples ne sont pas unifiées, mais elles sont tenues par la même personne, Ferdinand de Bourbon, Ferdinand III en Sicile et Ferdinand IV à Naples.

Bref, on a le royaume de Naples pour simplifier, et je le répète, il est isolé. Certes, il a reçu entre-temps des renforts par les Britanniques et les Russes, mais cela ne dépasse pas dix mille hommes, auxquels on peut ajouter les quinze à vingt mille soldats de l’armée napolitaine. En face, l’armée d’Italie reçoit des renforts, ce qui la monte à 43 000 hommes, dont on notera qu’un quart ne sont pas français, entre Suisses, Polonais ou Italiens. Et cette armée est renommée après l’armistice l’armée de Naples, ce qui donne une idée de ce que l’Empire compte en faire.

Mais avant d’entrer dans la campagne, il s’agirait de comprendre pourquoi le royaume de Naples attire ainsi l’attention des Français et des Britanniques. En fait, du point de vue de ces deux pays, l’Italie du Sud est la clé de la Méditerranée et de son commerce. Si les Français ont déjà envahi l’Italie du Sud, c’est ainsi qu’a été fondée la République parthénopéenne, mais ça n’a pas duré six mois, notamment du fait d’un soulèvement populaire. Le royaume de Naples, qui contrôle la Sicile, est un proche des Britanniques, qu’ils intègrent dans leur réseau commercial mondial sans souci, un peu dépendant pour maintenir une position dans la Méditerranée.

Si on regarde la carte, la dernière position britannique dans la région, c’est l’île de Malte, qui fait le lien avec les options commerciales orientales. Si la bataille de Trafalgar maintient les routes jusqu’à l’Atlantique avec Gibraltar, Malte est très dépendante de la Sicile, donc du royaume de Naples, pour se nourrir. De l’autre côté, ce même royaume est dépendant économiquement du Royaume-Uni, qui fait près de 5 % de ses exportations. Bref, une relation importante que l’Empire français aimerait bien rompre.

Suite à Trafalgar, il ne reste comme option que d’étouffer économiquement la Grande-Bretagne. En envahissant le royaume de Naples, c’est sans pareil : la Sicile, c’est non seulement priver cet ennemi d’un soutien continental, mais surtout rendre la position de Malte intenable, et donc à terme expulser la Grande-Bretagne de la Méditerranée. Et puis, accessoirement, c’est expulser les Bourbons d’un trône pour y mettre un membre de la famille politique, tout ça, tout ça. Le royaume de Naples, de son côté, s’était engagé auprès de la troisième coalition pour maintenir ses relations commerciales avec la Grande-Bretagne, mais aussi sous condition de recevoir un soutien en troupes, notamment de la part des Russes.

Mais des 25 000 hommes promis, on dépasse difficilement les 10 000 présents à Naples fin 1805. Et suite à Austerlitz, l’isolement va encore empirer. En effet, dès que les nouvelles arrivent à Naples et qu’une rumeur s’amplifie d’une avancée des forces françaises vers le sud de l’Italie, les Russes et les Britanniques décident d’évacuer. Une situation dramatique pour le royaume de Naples, mais une occasion pour les Français.

Dès début février, les troupes françaises passent la frontière napolitaine et foncent vers la capitale. Si une colonne est retenue par le siège de Gaète, la famille royale s’enfuit en Sicile, et le gouverneur laissé sur place en appelle un coup de feu dès le 14 février. Reste à terminer le siège de Gaète et à conquérir le sud du royaume. Je vous la fais courte, parce que ce n’est pas le sujet principal.

Une partie des forces françaises, commandées par Reynier, s’élance début mars vers le sud et se confronte à l’armée napolitaine à Campo Tenese, qui se débande complètement malgré une position défensive. Fin mars, les Français tiennent Reggio. Le royaume de Naples est entièrement sous leur contrôle, sauf les forteresses de Gaète et de Civitella del Tronto. Alors, cette campagne éclair est rendue possible par plusieurs facteurs.

Déjà, l’armée française est composée de troupes expérimentées qui enchaînent relativement facilement les marches forcées, de par leur rapidité. Ensuite, la monarchie napolitaine, de par son isolement, s’effondre totalement, avec son armée qui manque de motivation et d’expérience, mal réformée, assez féodale dans sa structure. Elle est peu soutenue par la population, qui laisse le champ libre aux Français, contrairement à 1799. Enfin, dans un premier temps, oui, parce que l’une des faiblesses des Français, ce sont leurs moyens logistiques et matériels très, très faibles.

Non seulement l’armée d’invasion venait de faire une campagne en Italie du Nord autrement plus difficile, mais en plus très peu de dépenses lui sont accordées par l’Empire. Aussi faut-il que cette armée de Naples s’appuie sur les territoires locaux pour se nourrir, se vêtir, etc. De nombreuses réquisitions, des achats à crédit qui ne sont pas remboursés. L’armée française devient très rapidement une charge pour la population.

En à peine deux mois, c’est plus de 600 000 francs de dettes qui sont contractés, grossièrement le salaire de 2 000 ouvriers pendant un an. Et on observe dès avril des soulèvements et des attaques de convois. Bref, il n’y a pas de soutien pour une armée de plus en plus isolée. En effet, il était certes prévu d’envahir la Sicile, mais le fait est qu’aucun moyen n’est à louer pour cet objectif.

Après Trafalgar et avec la nécessité de protéger les côtes françaises, l’Empire n’a pas de flotte à transmettre à Naples. Les Britanniques, au contraire, ont une vingtaine de navires, dont trois de ligne, en Sicile. Ainsi, non seulement l’invasion de l’île est abandonnée, mais en plus l’armée de Naples ne peut recevoir aucun soutien logistique par la mer, ce qui crée d’importantes pénuries de poudre. Bref, l’équilibre des Français dans la région est très précaire, du fait de la distance de l’Italie du Nord, mais également de la taille de la région à contrôler.

Les troupes de Reynier sont à plus de 300 kilomètres de Naples et doivent contrôler toute la Calabre. Il leur arrive de ne plus donner de nouvelles, ce qui a tendance à inquiéter. Et ça, ça n’échappe pas à l’attention des Britanniques, dont l’objectif est d’éloigner à tout prix la perspective d’une invasion de la Sicile. Au départ, les Britanniques se concentrent surtout sur le détroit de Messine, qu’ils bloquent avec leurs flottes.

Cette dernière se renforçant, ils finissent par se permettre des raids sur les côtes de Calabre, leur fournissant dans le même temps des informations. Enfin, la ligne Malte-Sicile est sécurisée, et des troupes sont acheminées en renfort. Dans le même temps, le Royaume-Uni fournit un soutien matériel et financier important : dix mille mousquets, un million de cartouches, 145 canons. Ainsi, à l’inverse des Français, les Britanniques ne manquent de rien et peuvent même se permettre de s’entraîner au tir en attendant.

Au total, entre huit et neuf mille Britanniques sont en Sicile. Le chef de ces forces, le contre-amiral Sidney Smith, finit par décider un débarquement plus massif en Calabre. Je vous passe les détails des différents plans. Certes, il aurait préféré ne pas risquer de troupes dans une manœuvre osée, mais l’idée est pourtant assez simple : frapper les forces isolées de Reynier et en profiter pour lancer une insurrection calabraise contre les Français.

Les troupes britanniques engagées sont environ 5 000 hommes. Le 30 juin 1806, les Britanniques feignent un débarquement à Reggio et débarquent réellement à Santa Eufemia. Les Français ne sont pas dupes et se dirigent vers la zone avec 5 000 troupes, tandis que leurs adversaires s’installent. Le 3 juillet, les Français sont à Maida, face aux Britanniques.

Les commandants des deux armées décident simultanément qu’ils attaqueront le lendemain. En fait, chacun a sa propre motivation. Le Britannique à la tête de l’expédition, Stuart, cherche à profiter de l’occasion pour obtenir une victoire qui motiverait la population à se soulever, tandis que Reynier craint que ce ne soit le début d’une opération de plus grande ampleur. Vaincre rapidement les Britanniques, c’est se prémunir d’une plus grande invasion.

Bon, alors 5 000 contre 5 000, vous allez voir, ce n’est pas exactement comme les grandes batailles napoléoniennes. Ceci dit, ça nous permet aussi de voir tout l’aspect moral du feu et du contact. Avantage français : des troupes expérimentées, de la cavalerie, mais on ne va pas se cacher qu’elles sont éprouvées et qu’elles manquent de tout, notamment de poudre. Un avantage britannique : plus d’artillerie et des troupes ayant reçu un entraînement intensif, notamment aux tirs.

Par contre, pas de cavalerie et peu d’expérience réelle du combat. On y reviendra un jour, mais il faut noter que, contrairement à ce que l’on pense, les troupes britanniques sont de bonnes troupes à partir de 1806. Bref, au matin du 4 juillet, les Français traversent la rivière Amato. Ils se placent en deux lignes, avec droite, centre et gauche.

Leur gauche est légèrement avancée, et leur droite est soutenue par la cavalerie et leur peu d’artillerie. Les Britanniques se placent en échelon, avec la droite en avant, plus une réserve. L’artillerie est répartie. Après une canonnade de peu d’intérêt, les deux camps commencent à avancer.

À noter un duel d’infanterie légère sur l’autre rive qui tourne à l’avantage des Britanniques, pas beaucoup de conséquences, si ce n’est que la gauche française s’avance plus vite pour compenser. La gauche française s’avance, mais la droite britannique la reçoit d’une salve visiblement très efficace. Sonnés, les Français avancent moins vite et encaissent une seconde salve d’assez près, les mettant en fuite. La deuxième ligne française, voyant cette débandade, s’enfuit également.

En quelques minutes, toute la gauche française s’est effondrée. Bon, là on voit bien l’efficacité du tir des troupes britanniques. Leur entraînement joue pour beaucoup, mais il faut noter également que les Français n’ont pas fait précéder leur marche par des tirailleurs, ce qui a facilité, ou en tout cas n’a pas désorganisé, un tir de salve forcément impressionnant. Oui, je sais, je devrais développer, on y viendra un jour sur les techniques de feu et de manœuvre.

En revanche, la droite française, soutenue par l’artillerie, perturbe son vis-à-vis, tandis que le centre britannique, composé de recrues plutôt jeunes, semble un peu fragilisé par la cavalerie qui l’impressionne. Un trou se forme ainsi entre le centre et la gauche britanniques, ce que les Français comptent exploiter en faisant charger la cavalerie. C’est alors qu’arrive en renfort un régiment qui vient de débarquer et qui s’est empressé de rejoindre la bataille en suivant le bruit des canons. La droite française doit se replier, la cavalerie ne peut finalement pas charger.

Il n’y a plus rien à faire pour les Français, et Reynier ordonne le repli, qui s’effectue en bon ordre. La bataille, au total, n’aura pas duré plus d’une heure, et la poursuite n’en fait pas plus de deux. Bon, voilà, c’était limité, mais ça n’a pas empêché les locaux de s’en prendre aux forces en repli. Au total, on estime à 1 500 les pertes françaises, contre à peu près 300 pour les Britanniques.

La victoire de ces derniers est claire, mais ne pouvant poursuivre efficacement, les Français parviennent à se replier. Mais les conséquences sont plus larges. En effet, suite à cette défaite, la région s’embrase. Dans le même temps, les Britanniques suivent tranquillement la côte vers le sud pour détruire le système de défense côtier français.

Ainsi, les nouvelles de la bataille de Maida se propageant, la région voit des insurrections se multiplier, en partant de Santa Eufemia, là où les Britanniques avaient débarqué, pour toucher Catanzaro, pour finalement concerner toute la Calabre. L’armée française se replie dans cette ambiance et doit par plusieurs fois prendre des villages, et voit même des garnisons ayant abandonné leur poste les rejoindre. Les Britanniques, eux, parviennent à prendre Reggio et même le fort de Scylla. Les Français de Reynier se stabilisent à Cassano.

Alors que début juin il y avait 9 000 troupes en Calabre, ce ne sont que 4 000 hommes qui rentrent début août à Cassano. Avec les pertes de Maida, ce sont surtout des garnisons capturées par des révoltés calabrais ou par les Britanniques. Les conséquences de Maida sont plus importantes à moyen terme. La région est totalement en insurrection, les préparatifs de l’invasion de la Sicile sont tombés entre les mains des Britanniques, et tout est à faire en termes de contrôle du territoire.

Il faut désormais reprendre la main dans la région, la reconquérir. Et là, on rentre dans un jeu de guérilla qui ne sera pas traitée dans cette série. La guérilla est un sujet à part, je le réserve pour plus tard, il faudra le traiter de manière très spécifique. Toujours est-il que nous avons ici un joli sujet à explorer : le contrôle du territoire.

En effet, sans même prendre en compte la guerre de Calabre, qui durera jusqu’à l’année prochaine, la bataille de Maida a tout de même occasionné près de 5 000 pertes pour les Français. Pour vous donner une idée, à Austerlitz, c’est moins de 9 000 pertes, dont 6 000 blessés. Et derrière, c’est carrément l’équivalent d’un corps d’armée qui devra rester sur place pour combattre la révolte. Autant de moyens fixés par ce théâtre secondaire.

On voit donc bien que, même si les chiffres sont moins impressionnants, il y a clairement la place pour user les forces militaires napoléoniennes. Et pour mieux comprendre ce coût militaire diffus, il faut revenir sur l’organisation en trois espaces de l’Empire français, dont nous avons parlé dans l’épisode précédent, c’est-à-dire l’espace national, l’espace en voie d’intégration et les marges, le tout évoluant au fil des années évidemment. Ces trois espaces étant gérés différemment et n’ayant pas la même proximité avec l’Empire, leur rapport aux différentes guerres et leur coût varient. Sur le territoire national, il s’agit surtout de mobiliser les hommes par la conscription et les moyens par la réquisition ou la production.

Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, les guerres de l’Empire sont loin de faire l’unanimité. De nombreuses fraudes sont observées. L’appel à la gloire, le discours patriotique n’est pas tout-puissant, ce qui est déjà une forme de faiblesse. La capacité de mobilisation de l’Empire, loin d’être totale, et son administration, ainsi que sa gendarmerie, n’ont pas les moyens de faire respecter les lois et décrets pour la guerre.

Par exemple, pour la conscription, on a 28 % de fraude à l’état civil de 1799 à 1805. Si cela descend à 13 % de 1806 à 1810, témoignant des efforts importants, ça reste énorme, et encore, là c’est les estimations basses, pendant les années victorieuses. De quoi relativiser l’idée d’une nation totalement unie par l’Empire et sa gloire militaire. D’ailleurs, la gendarmerie se développe aussi pour réagir aux différentes rébellions collectives, qui sont plusieurs centaines dans l’Empire, y compris dans les départements d’origine.

On a donc déjà ici un premier problème important pour l’outil militaire napoléonien : parvenir à mobiliser les forces de l’espace national pour ses guerres. Cela passe par un discours, une mise en avant de la gloire, disons une propagande, mais également par une augmentation du contrôle de la population par l’administration ou par la police, ce qui évidemment demande des moyens. Quand on passe au deuxième espace, celui en voie d’intégration, cela devient encore plus complexe. Dans ces régions, le but est de franciser le modèle administratif mais également culturel.

La formation des officiers, des ingénieurs par exemple, est faite sur le même modèle et en utilisant au maximum le français. L’intérêt est d’uniformiser l’encadrement, tant dans les outils intellectuels et tactiques que dans la langue, pour une armée qui emploie de plus en plus de troupes étrangères, comme c’est le cas pour l’armée de Naples. Cependant, cela concerne principalement une petite élite qui accepte le projet français. Ainsi, pour le reste de la population, la présence française se ressent plus à travers les réquisitions, le recrutement des troupes et la désindustrialisation, ce qui n’est pas forcément bien vécu.

On en revient aux projets diplomatiques français : le but n’est pas spécialement d’exciter, mais plutôt d’organiser un glacis défensif face aux autres grandes puissances. On se trouve donc entre une forme d’influence administrative et un régime d’occupation militaire, ce qui peut créer des mécontentements, ce qui demande une nouvelle fois des moyens pour gérer les conflits. Cela ne donne pas d’insurrection, mais ça fragilise l’édifice politique, d’autant plus que le modèle administratif centralisateur des Français s’appuie difficilement sur les administrations déjà présentes. On cherche plus ici à les transformer, ce qui peut désorganiser, ne pas forcément fonctionner, plutôt qu’à les intégrer, voire à les faire fonctionner.

Et in fine, l’administration française roule pour les Français et s’évertue à maintenir l’ordre et à s’assurer que ressources, hommes et industries sont bien concentrés vers l’effort militaire de la nation. Pire, cela se transforme progressivement en une exploitation pas forcément bien reçue. Bref, les Français imposent des lois, un fonctionnement centralisé et des fonctions économiques, tout ça au nom d’un projet politique impérial et des guerres à mener. Et là, on arrive à des dysfonctionnements très variés : en Suisse, c’est l’ancien aspect fédéral qui peut poser problème ; en Italie, le modèle féodal ; ou dans les Provinces-Unies, le système de taxation et de contrôle commercial.

Enfin, il reste les marges. Jusqu’ici, nous avons parlé d’efforts administratifs et policiers, mais pour les marges, les enjeux militaires sont plus directs. Bien que les régions concernées puissent sembler périphériques, ces espaces sont beaucoup plus difficiles à investir pour le contrôle administratif, soit parce que le développement de l’État y est trop faible, comme dans les régions polonaises avec le duché de Varsovie, soit parce que la population y est trop rétive et autarcique, on pensera au Tyrol, soit parce que la structure sociétale est encore trop féodale et peu modernisée, la Calabre ou l’Espagne par exemple. Ces espaces sont intégrés dans la stratégie diplomatique française par occasions, mais aussi par volonté défensive et de renforcement de l’assise française.

L’Espagne, bien qu’alliée à la France, semble trop faible et incapable de mettre au pas le Portugal. Le duché de Varsovie constitue une mise à distance de la Russie. Et la Calabre, ben, c’était censé être une étape pour la Sicile et donc la fermeture de la Méditerranée aux Britanniques, et accessoirement écarter leurs alliés continentaux qui étaient le royaume de Naples. Mais tout ça, c’est de l’espace en plus à contrôler, qui ne donne pas particulièrement de moyens supplémentaires.

Cela se fait directement aux frais des forces impériales. Le moindre soulèvement fixe facilement un corps d’armée tout entier, et dans le cas de l’Espagne, c’est carrément une armée toute entière, les effectifs variant entre 100 000 et 350 000 hommes. Et en plus des moyens utilisés pour imposer ou réimposer l’ordre impérial, ces phases de conflits usent les troupes, certes de manière moins impressionnante et glorieuse qu’une grande bataille, mais avec les mêmes ordres de grandeur. Ainsi, la campagne de Calabre pour pacifier la région après la bataille de Maida coûte près de 15 000 morts aux forces françaises, ce qui fait tout de même trois fois plus que Iéna ou Austerlitz, et le tout pour des gains quasi nuls.

Et je ne vous parle même pas du fait que ce sont des expériences de guerre à rebours du discours de gloire de la Grande Armée, ce qui sape le moral des troupes et des civils. Toujours est-il que cette fragilité sur les marges, qui dispersent et usent les forces militaires doucement mais sûrement, est bien perçue par les adversaires de la France, au premier rang desquels la Grande-Bretagne. Cette dernière s’évertue donc à nourrir ces conflits à la marge, à la fois par le discours et la politisation, mais aussi de manière très concrète en envoyant des soutiens financiers, matériels, et par moments par de petites interventions bien senties, comme Maida. Cela a un triple intérêt de son point de vue : conserver des accès commerciaux sur le continent, donc combattre le blocus ; disperser les forces de la France, à peu près ; mais surtout, surtout, mettre à jour les faiblesses de l’outil militaire impérial.

Oui, parce que dites-vous bien qu’à la bataille de Maida, ce ne sont certes que 5 000 hommes qui sont battus, mais c’est loin d’être de la bleusaille. Ce sont en bonne partie des régiments endurcis par pas mal de campagnes qui ont été mis en fuite. Alors, autant vous dire que ça en a parlé dans la presse britannique, et puis ça a montré aussi que l’entraînement intensif au feu, ça paye. Alors, vous pourriez me rétorquer que cette dispersion des forces françaises sur des théâtres de combat en marge, ça s’applique aussi aux Britanniques qui s’y projettent, ce qui n’est pas entièrement faux.

Mais en réalité, c’est surtout une manière pour le Royaume-Uni d’exploiter ces points forts : une flotte tellement hégémonique qu’elle peut se permettre de protéger la Sicile sans mettre en péril le système britannique. De fait, la Sicile fait partie du système britannique. Une puissance financière majeure, comparée aux Français, leur permettant d’arroser d’argent les troupes locales plutôt que d’engager les leurs, forcément limités par leur démographie. Et enfin, une industrie très productive qui permet de soutenir matériellement les différentes luttes, avec envoi de fusils, de poudre, de balles, de canons, etc.

Et ça, c’est fondamental. Si la dispersion des forces impériales en hommes est finalement compensable par un effort démographique, c’est la dispersion des moyens matériels qui va peser, un point où l’Empire est beaucoup plus fragile. Vous voyez où on va pour le prochain épisode. En tout cas, c’est la fin de celui-ci.

J’espère qu’il vous a plu. Quant à moi, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.