Ce jour-là, j’étais sur le pont, et j’ai vu la flotte japonaise se déployer en silence. Mon capitaine a crié : « Ils vont nous barrer le T ! » Mais personne n’a compris ce que ça voulait dire….

Ce jour-là, j'étais sur le pont, et j'ai vu la flotte japonaise se déployer en silence. Mon capitaine a crié : « Ils vont nous barrer le T ! » Mais personne n'a compris ce que ça voulait dire....

Le 27 mai 1905, au large de l’île de Tsushima, la flotte japonaise de l’amiral Togo attendait la flotte russe de la Baltique. Après huit mois d’un voyage chaotique, les navires russes, alourdis par les algues et les moules accumulées sur leurs coques, arrivaient enfin, épuisés et mal entretenus. Les Japonais, eux, avaient eu le temps de réparer leurs navires et de se préparer. Ils connaissaient leur tactique sur le bout des doigts : barrer le T.

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Cette tactique, les Japonais l’avaient développée bien avant la guerre, grâce à des wargames et des essais en mer. Inspirés par les Britanniques, ils avaient compris que pour prendre l’avantage sur une flotte ennemie, il fallait se présenter perpendiculairement à sa route. Ainsi, tous leurs canons pouvaient tirer sur les navires adverses, tandis que ceux-ci ne pouvaient répondre qu’avec une partie de leur artillerie. C’était le « crossing the T » des Britanniques, que les Japonais appelaient « taissempo », la tactique du T.

Mais les Japonais ne s’étaient pas arrêtés là. Ils avaient aussi imaginé une variante, la tactique en L, pour s’assurer de barrer le T même si l’ennemi tentait de l’éviter. En divisant leur flotte en deux escadres, ils pouvaient s’adapter aux manœuvres adverses et maintenir leur avantage. Tout ce bagage théorique avait été consigné dans des manuels distribués aux officiers avant la guerre.

La guerre russo-japonaise avait commencé en février 1904 par une attaque surprise japonaise contre la flotte russe de Port-Arthur. Les Russes, qui méprisaient les Japonais, n’avaient pas de plan clair. Ils pensaient pouvoir envoyer la flotte de la Baltique en renfort si nécessaire. Mais cette flotte, partie en octobre 1904, avait connu une série de mésaventures : un incident avec des pêcheurs danois, le refus des Britanniques d’ouvrir leurs ports, et un long voyage qui avait épuisé les hommes et le matériel.

Pendant ce temps, les Japonais avaient neutralisé la flotte russe du Pacifique. Port-Arthur était tombé en janvier 1905, et la flotte de Vladivostok avait été mise hors de combat. La flotte de la Baltique, rebaptisée deuxième escadre du Pacifique, était leur dernier espoir. Mais elle était lente, mal entretenue et manquait de charbon.

Les Russes n’avaient d’autre choix que de passer par le détroit de Tsushima pour rejoindre Vladivostok. L’amiral Togo, qui avait appris de ses erreurs lors de la bataille de la mer Jaune, où il avait tenté de barrer le T de trop loin, avait positionné sa flotte pour intercepter les Russes. Le 27 mai, vers 13h30, les Japonais repérèrent la flotte russe. Togo tenta de barrer le T, mais les Russes étaient plus lents que prévu, et la manœuvre échoua.

Il décida alors de se rapprocher en effectuant un virage risqué, que les artilleurs russes ne surent pas exploiter. À 14h15, les deux flottes se faisaient face et engageaient un combat de ligne. Les navires japonais, plus rapides, commencèrent à dépasser les Russes. À 14h45, deux navires russes, touchés, quittèrent la ligne, désorganisant la formation russe.

Les Japonais tentèrent de barrer le T à 15 heures, mais sans grand succès. Ils firent demi-tour pour recommencer, et le chaos s’installa. À partir de 15h30, les Japonais perdirent la trace de la flotte russe, qui se dispersait. Un navire russe coula.

Les Japonais cherchèrent la flotte ennemie, qui tentait de se restructurer. Vers 18h30, ils retrouvèrent une partie de la flotte russe, qui se dirigeait vers le nord-ouest. Un nouveau combat de ligne s’engagea, totalement dominé par les Japonais. À la tombée de la nuit, sept navires russes avaient coulé, et beaucoup d’autres étaient gravement endommagés.

Mais la bataille ne s’arrêta pas là. Pendant toute la journée du 28 mai, les torpilleurs japonais traquèrent les navires russes dispersés. Certains se battirent et coulèrent, d’autres se sabordèrent. Un groupe de quatre navires fut capturé.

Au total, seuls trois navires russes atteignirent Vladivostok : une corvette et deux destroyers. Trois autres se réfugièrent à Manille, deux à Shanghai, et un à Madagascar. Les Japonais, eux, ne perdirent que trois torpilleurs. Ce fut une victoire écrasante pour les Japonais, qui anéantirent la flotte de la Baltique et tout espoir russe de renverser le cours de la guerre.

Le traité de Portsmouth, signé trois mois plus tard, donna aux Japonais le Liaodong, une partie de Sakhaline et le contrôle de la Corée. Mais les conséquences de Tsushima allèrent bien au-delà de ces gains territoriaux. Pour la première fois, une puissance non occidentale avait vaincu une grande puissance européenne dans une bataille navale majeure. Les Occidentaux, qui méprisaient les Japonais, furent forcés de les reconnaître comme une nation capable.

On parla de « péril jaune », et de nombreux mouvements nationalistes en Asie, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient célébrèrent cette victoire comme un espoir de libération. En Russie, la défaite fut perçue comme un signe de décadence du régime tsariste, et elle alimenta les révolutions de 1905 et de 1917. Au Japon, elle nourrit un courant militariste et nationaliste, qui justifiait la supériorité japonaise par une approche morale, en mobilisant des concepts comme le bushido. D’un point de vue tactique, la bataille de Tsushima fut analysée de manière complexe.

Certains y virent la confirmation de la tactique de barrer le T, mais en réalité, les Japonais avaient surtout gagné grâce à leur supériorité en vitesse, en artillerie, en formation et en expérience. Les Russes, eux, n’avaient aucun plan tactique, seulement l’objectif de rejoindre Vladivostok. La bataille consacra surtout la vision stratégique de l’Américain Alfred Thayer Mahan, qui prônait la concentration de cuirassés pour rechercher la bataille décisive et contrôler les mers. Cette vision s’imposa face à celle de la « jeune école » française, qui misait sur des navires légers et nombreux comme les torpilleurs.

Le lancement du Dreadnought par les Britanniques en 1906 scella définitivement cette évolution. Ainsi, Tsushima devint un modèle de tactique navale, et le « barrer le T » resta une manœuvre classique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Mais la leçon la plus importante était peut-être stratégique : la maîtrise des mers pouvait décider de l’issue d’une guerre.