Je pensais regarder un simple film historique, mais j’ai découvert que chaque image était une arme de propagande. En 1938, Staline a commandé à Eisenstein un film sur Alexandre Nevski pour…

Je pensais regarder un simple film historique, mais j'ai découvert que chaque image était une arme de propagande. En 1938, Staline a commandé à Eisenstein un film sur Alexandre Nevski pour...

Le cinéma, avec ses images fortes, s’est très vite emparé de la guerre. Mais aujourd’hui, pas de film hollywoodien plein d’effets spéciaux. Non, aujourd’hui, on parle d’un bijou de propagande soviétique : Alexandre Nevski, d’Eisenstein, sorti fin 1938. Le film raconte l’histoire d’Alexandre Nevski et de la bataille du lac Peïpous en 1242.

Thumbnail

Eisenstein, monstre sacré du cinéma russe, connu pour Le Cuirassé Potemkine ou Octobre, a reçu une commande de l’État communiste. Le but était clair : utiliser l’histoire comme allégorie de la guerre à venir contre l’Allemagne nazie. De bons moyens ont été alloués, et la musique est signée Prokofiev, que vous connaissez sûrement grâce à Pierre et le Loup ou encore La Danse des chevaliers. Pour bien comprendre, il faut remonter en 1240.

À cette époque, les régions de la Russie occidentale sont totalement morcelées. La Rus’ de Kiev a été balayée par les Mongols, et il ne reste que des États divisés, vassaux de la Horde d’Or du grand Khan. Alexandre Nevski est le prince élu de la ville de Novgorod. Après avoir battu les Suédois à la bataille de la Neva, il devient trop puissant et se fait bannir.

Pendant ce temps, plus à l’ouest, les chevaliers teutoniques montent en puissance. À l’origine, c’était un ordre de chevaliers croisés, appelés par les Polonais pour christianiser les Lituaniens. Ils prennent leurs aises : en moins de vingt ans, ils occupent une partie de la Prusse, la Livonie et l’Estonie. En 1240, ils tournent leur regard vers Novgorod et les États orthodoxes divisés.

Militairement, ils rassemblent une élite de chevaliers très bien structurée. Cette guerre vise clairement à profiter de la désorganisation des Russes. Très vite, ils occupent plusieurs villes, et Novgorod est directement menacée. Forcément, le prestige militaire prévaut, et Alexandre Nevski est rappelé par la ville.

Il réussit à redresser la situation et repousse pour un temps les Teutons. Au printemps 1242, les chevaliers relancent leurs attaques. Pour surprendre les Novgorodiens, ils décident de passer par le lac Peïpous, alors gelé. Mais Alexandre Nevski les attend de pied ferme.

Il les reçoit sur le lac, désirant avant tout les empêcher de revenir sur la terre ferme. Les Russes sont deux fois moins nombreux que les chevaliers teutoniques. Les sources fiables manquent, mais on estime généralement 1 500 chevaliers de différentes nationalités, appuyés par un petit millier de soldats à pied. Une cavalerie lourde, puissante, efficace et expérimentée.

En face, on aurait 3 000 miliciens légers, un petit millier de cavaliers nobles russes et 800 archers montés mongols. La présence des Mongols marque la volonté d’Alexandre d’accepter leur tutelle pour le bien de Novgorod. Pour la bataille, les Russes s’attendent à une charge. Alexandre place l’infanterie seule en première ligne pour tenir la position, et garde la cavalerie en réserve.

La bataille se déroule assez simplement : la charge teutonne réussit, mais ne rompt pas l’infanterie russe. Au bout de deux heures, les cavaliers d’Alexandre sont engagés et prennent en tenaille les chevaliers teutons. Leur infanterie prend peur et s’enfuit, puis c’est au tour des chevaliers de fuir. Une idée reçue sur cette bataille : il y a peu de chances que la glace ait rompu et que l’armée teutonne se soit noyée.

C’est très certainement le film qui a créé cette idée, en prenant beaucoup de libertés avec l’histoire. Toujours est-il que la bataille est un sacré coup d’arrêt pour les Teutons. On ne connaît pas les pertes, mais on sait que peu de chevaliers retourneront au bercail, et qu’il n’y aura pas d’invasion dans les années à venir. Côté russe, la victoire est célébrée, mais elle est peu utile : les Mongols vont raffermir leur contrôle, même s’ils ne forceront pas à des conversions religieuses.

La victoire a un sens culturel et unificateur pour les Russes, et Alexandre sera par la suite héroïsé et canonisé. Ce qui nous amène au film. Avant de commencer, deux choses : le film a mal vieilli, ce qui le rend drôle par moments, et c’est un film de propagande totalement assumé. Il est manichéen, et je ne résisterai pas à en rire un peu.

L’histoire est grosso modo la même, mais avec les corrections nécessaires pour filer les allégories chères à l’URSS. Le film commence en affirmant que les anciennes guerres avec les Mongols ont affaibli le pays. On retrouve des Russes en train de pêcher, et Alexandre, banni, a une stature d’homme simple, proche du peuple. Mais à peine le temps de chanter qu’ils ont battu les Suédois, des Mongols viennent parlementer avec Alexandre.

Ils veulent faire de lui un chef chez eux, mais il refuse. Cette discussion présente le Mongol comme un homme fourbe et donne l’occasion à Alexandre de désigner le véritable ennemi : les Teutons. Scène suivante : Novgorod apprend que les Teutons ont pris la ville de Pskov. Après quelques altercations entre le peuple et les riches, qui sont peu enclins à la guerre, on décide d’appeler à l’aide Alexandre Nevski.

Comme prévu, la solution viendra du peuple, et non de la bourgeoisie ou de la noblesse. Ensuite, on découvre les méchants, avec une esthétique très soignée. On y trouve un traître, des prisonniers russes, et des chevaliers inhumains qui envoient au bûcher des enfants. On note la présence très forte de prêtres et de croix catholiques à l’attitude plus que sataniste.

Le film en profite pour être anticlérical, un point habituel dans la Russie de Staline. Alexandre est retrouvé chez lui et accepte de rejoindre la guerre. Il en appelle au peuple, qui répond en masse. Encore une chanson pour dire à quel point ils sont fiers d’aller mourir pour défendre la Russie.

Il y a même un moment où le peuple sort littéralement de la terre. C’est donc une armée populaire galvanisée par Alexandre qui se met en marche. Ensuite, on a droit à une messe vraiment inquiétante de la part des Teutons, qui apprennent qu’ils peuvent prendre en embuscade l’avant-garde russe. Ce qu’ils se dépêchent de faire.

Alexandre découvre son avant-garde massacrée et décide de mener bataille sur le lac Peïpous, donc hors du territoire russe. Le film expose grossièrement leur tactique, en effaçant les Mongols de la bataille, et on a droit à une scène de combat de 25 minutes. La bataille se termine par la glace craquant sous les pieds des Teutons qui tentent de se rassembler. Une chanson à la gloire des morts fait la transition avec la libération de Pskov.

On juge les prisonniers : on libère les simples soldats, car ils ne sont pas ici de leur plein gré, et on est magnanime. Par contre, on échange les chevaliers contre du savon, et le traître, on le lynche. Il ne reste plus qu’à faire la fête et à dresser un message direct aux Allemands. À noter aussi que durant tout le film, on a droit à une intrigue amoureuse.

En gros, deux soldats courageux veulent la même femme, qui décide d’épouser celui qui survivra à la bataille. Ce qui donne un instant gênant quand elle découvre que les deux ont survécu. Mais tout se termine bien, parce que l’un des deux s’est battu aux côtés d’une femme durant la bataille et a apprécié son courage. Ils laissent donc la première à son ami et s’en va avec l’autre.

Ne vous inquiétez pas, les femmes ne sont là que pour obéir aux ordres des hommes dans ce film, et elles sont très dociles. Cela donne une idée de ce qu’on attendait des femmes en Russie en 1938. Autant vous le dire tout de suite : ce film n’est pas le meilleur d’Eisenstein. Mal écrit, mal joué, avec une patte trop forte du contrôle stalinien.

Son manichéisme est tellement poussé que cela empêche d’y croire du début à la fin. Reste qu’on peut accorder deux ou trois choses à ce film. Le message est clair et facile à interpréter pour la totalité du peuple russe auquel il s’adresse. L’esthétique des chevaliers teutoniques est puissante et parfaitement travaillée.

Enfin, la bataille est une première technique, même si elle est aujourd’hui totalement dépassée. Dites-vous qu’elle a été filmée en été : l’environnement a été manipulé pour donner une impression hivernale. Des images dantesques répondent à la symbolique générale de l’ennemi : les casques des soldats proches du casque allemand, le catholicisme diabolisé. Côté russe, les points chers à l’URSS sont tous présents : le peuple sera la clé, le chef est bienveillant, juste, mais sait être dur, et on n’a pas besoin de Dieu pour gagner.

Enfin, notons l’emploi de la musique pour insuffler l’ambiance de chaque scène, avec un montage combiné à l’œuvre de Prokofiev. Cela, combiné à l’imagerie dont nous avons déjà parlé, permet d’obtenir un film qui, même aujourd’hui, est assez fort à voir. Il a influencé plein de films dans la manière de montrer une bataille ou de faire monter la pression. Et oui, pour ceux qui se demanderaient, Stupeflip en a gardé quelques éléments.

Voilà, c’est un film à voir pour l’histoire du cinéma et pour l’exercice de style de propagande, mais il faut en accepter les longueurs, le jeu d’acteur et le manichéisme. Il me reste à parler de la trajectoire de ce film. En 1938, la tension est palpable entre la Russie stalinienne et l’Allemagne nazie, d’où la commande de ce film. Mais en 1939, c’est le pacte de non-agression germano-soviétique qui est signé.

Tout à coup, le film devient gênant pour Staline, qui le retire discrètement jusqu’en juin 1941 et l’attaque surprise des Allemands. Le film est alors ressorti et même envoyé en Occident. C’est d’ailleurs cette année-là que le film gagnera un prix Staline. Voilà, c’est la fin de cet épisode.

J’espère qu’il vous a plu. En attendant, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.