Le message est arrivé un dimanche soir, alors que je recousais la patte d’un chat après une opération de routine. Une inconnue, Camille Roussel, m’écrivait sur Facebook : « Je crois que j’ai eu votre chien pendant 11 ans. » J’ai relu la phrase trois fois avant de comprendre. 11 ans plus tôt, ma mère m’avait annoncé que Nougat s’était enfuie pendant une promenade.

Je l’avais crue. J’avais pleuré pendant des mois, puis j’avais passé des années à consulter les annonces des refuges le dimanche soir, sans jamais rien trouver. Ce que ma mère ignorait, c’est que j’avais gardé le carnet de santé de Nougat, avec son numéro d’identification écrit à la main sur la première page. Et ce que j’ignorais, c’est que ce numéro allait, 11 ans plus tard, me ramener une vérité que ma mère avait construite phrase par phrase pendant plus d’une décennie.
Je reviens en arrière. Mes parents se sont séparés en 2011, quand j’avais 14 ans. Le divorce a été calme en apparence, juste une maison qui s’est vidée pièce par pièce. Je suis restée chez ma mère, et mon père venait me chercher un week-end sur deux.
Pour mes 15 ans, en février 2012, il m’a emmenée à la SPA de Rillieux-la-Pape. « Choisis celle que tu veux », m’a-t-il dit. J’ai désigné une chienne croisée labrador, brune, avec une oreille qui tombait plus que l’autre. Elle avait 18 mois et s’appelait déjà Nougat.
Le vétérinaire du refuge m’a tendu un carnet de santé bleu. Mon père a pris un stylo et a écrit sur la première page : « Cadeau pour les 15 ans d’Élise, 18 février 2012. » Je garde encore ce carnet aujourd’hui. Nougat a dormi dans ma chambre tous les soirs pendant 3 ans.
Quand mes parents se disputaient au téléphone à propos de la pension alimentaire, je fermais ma porte et je m’allongeais contre elle. Elle sentait le pain grillé. Je ne sais toujours pas pourquoi. En 2014, ma mère a épousé Thierry Guérin, cadre commercial dans une compagnie d’assurance.
Il avait une fille, Manon, 11 ans, timide, qui venait un week-end sur deux, exactement comme moi chez mon père. Manon avait une vraie phobie des chiens. Elle montait sur les chaises dès que Nougat entrait dans la cuisine. Un soir de mars 2015, Nougat a aboyé fort près d’elle pour un ballon qui roulait.
Manon a crié, a reculé et s’est ouvert le genou sur le coin de la table basse. Rien de grave, quatre points de suture. Ma mère m’a dit ce soir-là : « Il va falloir qu’on trouve une solution, Élise. » J’ai répondu : « La solution, c’est d’apprendre à Manon à ne pas courir vers un chien qu’elle ne connaît pas.
» Ma mère n’a rien dit de plus. Mais elle a gardé cette phrase quelque part, je crois. Elle allait s’en servir. Le 14 septembre 2015, j’ai quitté Villeurbanne pour intégrer l’école vétérinaire de Nantes.
490 km, 5 heures de route, dans la camionnette de chantier de mon père, chargée de cartons. Avant de partir, je me suis agenouillée devant Nougat dans l’entrée. Elle avait 3 ans et demi. Je lui ai dit : « Je reviens à la Toussaint, je te le promets.
» Elle m’a léché la joue une fois. Ma mère se tenait dans le couloir, les bras croisés. Elle n’a rien dit. Mon père, lui, a passé la main sur la tête de Nougat et m’a lancé, en montant dans la camionnette : « Prends soin de tes cours.
Elle sera là à Noël. » Il ne savait pas encore qu’il se trompait. 12 jours plus tard, le 26 septembre 2015, ma mère a signé une fiche de cession à la SPA de Rillieux-la-Pape. Je ne l’ai appris que cette année.
Le 3 décembre 2015, ma mère m’a appelée un jeudi soir vers 20h. J’étais dans ma chambre étudiante, 9 m², en train de réviser mes fiches d’anatomie. Sa voix tremblait un peu trop. Je m’en souviens encore.
« Élise, j’ai une mauvaise nouvelle. Nougat s’est échappée pendant sa promenade dimanche. On a cherché partout avec Thierry pendant 3 jours. On a même mis des affiches.
Rien. » Je me suis assise par terre, le téléphone contre l’oreille. « Vous avez appelé la SPA ? » « Bien sûr », a dit ma mère.
« Rien n’est paru. Je suis vraiment désolée, ma chérie. » « Elle avait sa médaille au moins, son numéro ? » « Je ne sais plus, Élise.
J’étais tellement bouleversée. » Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Pendant des années, chaque dimanche soir, j’ouvrais le site de la SPA de Rillieux-la-Pape et de deux autres refuges du Rhône, juste pour vérifier. Je n’ai jamais rien trouvé.
Parce que je cherchais une chienne prénommée Nougat. Camille avait rebaptisé Praline le jour même de l’adoption. Un an plus tard, à Noël 2016, ma grand-mère paternelle Odette a eu une phrase étrange en découpant la bûche : « Ta mère a fait ce qu’elle a pu avec Thierry, tu sais. Ce n’est pas facile un remariage.
» Je lui ai demandé de quoi elle parlait. Elle a haussé les épaules. « Rien, ma belle, mange ta part. » Je n’ai pas insisté.
Mon père, lui, devenait bizarre chaque fois que je prononçais le nom de Nougat. Il changeait de sujet en 2 secondes, presque trop vite pour être naturel. Je mettais ça sur le compte de la tristesse. Ma mère ne prononçait plus jamais son nom.
Pas une fois en 11 ans. Même quand je parlais de mon métier, des chiens que je soignais à la clinique, elle détournait la conversation vers autre chose. Je ne l’ai remarqué que bien plus tard, en y repensant vraiment. Les années ont passé vite.
J’ai obtenu mon diplôme en 2021, j’ai enchaîné 2 ans de remplacement, puis j’ai été embauchée en CDI à la clinique vétérinaire du Tonkin à Villeurbanne, à 15 minutes en tram de la maison où j’avais grandi. Je voyais ma mère environ une fois par mois, un dimanche midi. Des repas polis. Jamais un mot sur le chien.
Une distance propre, bien rangée, comme un tiroir qu’on referme sans bruit. Le 12 avril 2026, le message de Camille Roussel est arrivé sur mon téléphone. J’ai répondu le lendemain matin. On s’est donné rendez-vous 3 jours plus tard, le 15 avril, dans un café près de la Part-Dieu.
Camille avait 41 ans, infirmière à l’hôpital de la Croix-Rousse. Elle est arrivée avec un sac en papier kraft. « Merci d’être venue », m’a-t-elle dit. « Je ne savais pas si vous alliez me prendre pour une folle.
» « Racontez-moi », j’ai dit. « Depuis le début. » Elle a sorti un carnet de santé bleu écorné et l’a posé sur la table. C’était le carnet de Nougat.
Le mien. Je croyais que c’était le seul exemplaire, alors que le refuge en avait fait une copie pour la nouvelle adoptante. « Je l’ai adoptée le 19 octobre 2015 à la SPA de Rillieux-la-Pape », a dit Camille.
« Sa fiche disait :


