Je croyais que la plus grande bataille navale de l’histoire était une légende, jusqu’à ce que je découvre les chiffres : près de 300 000 hommes sur l’eau, au cap Ecnome, en 256 avant J.-C. Les…

Je croyais que la plus grande bataille navale de l'histoire était une légende, jusqu'à ce que je découvre les chiffres : près de 300 000 hommes sur l'eau, au cap Ecnome, en 256 avant J.-C. Les...

On a longtemps cru que la plus grande bataille navale de l’histoire s’était jouée entre Romains et Carthaginois, au cap Ecnome, en 256 avant Jésus-Christ. Près de trois cent mille hommes se seraient affrontés ce jour-là. C’est plus que la population de Nantes, mais sur l’eau. Et pourtant, personne ne sait vraiment si ces chiffres sont exacts.

Thumbnail

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter en 264 avant Jésus-Christ, au début de la première guerre punique. Rome venait de vaincre Pyrrhus et contrôlait presque toute l’Italie. Carthage, elle, régnait sur la Méditerranée occidentale : la Corse, les Baléares, la Sardaigne, le sud de l’Espagne et la côte africaine. Le point de friction, c’était la Sicile, longtemps grecque, avec Syracuse comme ville phare.

Carthage y gagnait du terrain, et Rome, qui venait de prendre le sud de la botte italienne, voyait la Sicile comme une cible naturelle. De l’autre côté du détroit de Messine, des mercenaires italiens s’étaient emparés de la ville de Messine. Pris en étau entre Carthage et Syracuse, ils se placèrent sous la protection de Rome. Carthage assiégea la ville, et Rome fut obligée d’intervenir.

La guerre éclata. Pendant huit ans, les combats se concentrèrent en Sicile, et les Romains avancèrent sérieusement. Leur objectif était clair : conquérir l’île. Mais pour y parvenir, ils pensaient qu’une diversion en Afrique, menaçant Carthage directement, leur permettrait de sécuriser leurs gains.

Il y avait un problème de taille : Rome n’avait presque pas de flotte. Au début de la guerre, elle ne possédait que quelques bateaux pour surveiller les côtes contre la piraterie. Rien à voir avec la marine carthaginoise, excellente, conçue pour le commerce et la guerre. Les Carthaginois utilisaient des quinquérèmes, des navires longs et pontés, avec trois rangées de rames pour cinq rameurs par section.

Deux rangées étaient actionnées par deux rameurs chacune, ce qui augmentait la puissance et permettait d’embarquer plus de soldats. Un quinquérème transportait environ trois cents rameurs, cinquante marins et cent vingt soldats. C’était un navire conçu pour le combat au corps à corps. Les Romains, eux, n’avaient aucune expérience maritime.

Leurs soldats étaient d’excellents combattants à terre, mais sur l’eau, ils étaient perdus. Alors ils firent preuve d’ingéniosité. Ils inventèrent le corbeau : un ponton mobile qui se fichait dans le pont du navire adverse une fois abaissé. Une fois accroché, si la mer était calme, les deux ponts se stabilisaient et permettaient l’abordage.

Les légionnaires pouvaient alors combattre comme sur terre ferme. C’est ainsi que les Romains construisirent une flotte de quinquérèmes, moins maniables que celles de Carthage, mais parfaitement adaptées à leur tactique favorite : le combat rapproché. En 256 avant Jésus-Christ, après huit ans de guerre, les Romains préparèrent une flotte pour débarquer en Afrique et menacer Carthage. Les Carthaginois réagirent en mer, préférant affronter l’ennemi sur l’eau plutôt que sur leur propre sol.

Les deux flottes se rencontrèrent au cap Ecnome. Selon l’historien Polybe, les Romains alignaient trois cent trente navires, les Carthaginois trois cent cinquante. Cela ferait près de trois cent mille hommes engagés. Mais ces chiffres sont contestés.

À l’époque, la population de l’Italie ne dépassait pas six millions d’habitants. Comment Rome aurait-elle pu envoyer cent cinquante mille hommes dans un domaine où elle n’avait aucune expérience ? Les rameurs n’étaient pas des esclaves, mais des citoyens de second rang. Leur recrutement et leur formation en si peu de temps restent un mystère.

Et la logistique ? Comment nourrir une telle flotte ? Les Romains ne connaissaient pas encore la tomate, venue d’Amérique du Sud. On peut supposer que des cités alliées plus maritimes ont fourni des rameurs, mais on n’en sait rien.

Il faut garder un doute constructif. Sur le champ de bataille, les Romains adoptèrent une formation inspirée de la tactique terrestre. Leur flotte était disposée en pointe, avec une ligne en arrière, les deux ailes raccourcies pour profiter de la côte à droite et de la haute mer à gauche. Cette pointe devait empêcher une ligne perpendiculaire de percer leur centre.

Les transports, chargés de provisions et d’armement, étaient protégés au centre. Les Carthaginois, eux, se mirent en ligne classique, avec deux ailes. Mais leur ligne s’étirait tellement que leur aile droite atteignait la haute mer. Le commandant carthaginois avait un plan : attirer le centre romain par une retraite feinte de son propre centre, laissant ainsi le champ libre à ses ailes pour attaquer les transports plus faibles.

Le mouvement fonctionna. Le centre carthaginois recula, aspirant la pointe romaine plus loin. Les deux ailes carthaginoises passèrent alors et se retrouvèrent face à la seconde ligne de défense romaine, qui avait su garder sa formation. La bataille se déroula sur trois fronts séparés.

À gauche, les Romains repoussèrent l’attaque carthaginoise. À droite, ils abandonnèrent les transports et s’appuyèrent sur la côte pour conserver une formation compacte. Les Carthaginois avaient des navires plus maniables, mais les corbeaux romains bloquaient leurs bateaux, et le combat au corps à corps tournait clairement à l’avantage des Italiens. Le centre carthaginois finit par s’enfuir.

De l’autre côté, les ailes carthaginoises prenaient le dessus, mais trop lentement. La pointe romaine, libérée du centre vaincu, revint et prit en tenaille ce qui restait de la flotte africaine. Les jeux étaient faits. Les deux camps perdirent entre vingt et trente bateaux chacun, mais les Romains capturèrent pas moins de soixante-quatre navires carthaginois, soit vingt pour cent de la flotte ennemie.

Ils les réparèrent et les intégrèrent à leur propre marine. La victoire était nette. Après une escale de ravitaillement en Sicile, le débarquement en Afrique devint possible. Les Romains prirent Aspis, dans l’actuelle Tunisie, et menacèrent Carthage.

Mais la campagne fut un échec militaire. L’année suivante, l’expédition fut abandonnée, avec de lourdes pertes. La guerre, elle, continua encore quinze ans. Malgré leur manque d’expérience, les Romains avaient brillamment transposé leurs connaissances militaires terrestres au domaine maritime.

On retrouve dans cette bataille des concepts tactiques comme le déploiement, la lecture du terrain et l’engagement. Bien sûr, la guerre navale a ses propres règles, mais les Romains venaient de prouver qu’ils savaient les apprendre. Et ils allaient continuer à le faire pendant des siècles.