Imaginez la déculottée que les Anglais ont dû nous mettre pour récupérer tout ça. La France contrôlait un certain nombre de missions administratives auprès de ses alliés et protectorats, les bases d’une colonie, quoi. Et pourtant, en 1763, on s’en sort plutôt bien, vu la situation militaire. Cette seconde vidéo sur la guerre de Sept Ans traite des événements hors d’Europe.

À cette époque, cinq empires coloniaux existent : portugais, espagnols, hollandais, français et anglais. Les Portugais et les Espagnols n’interviennent que tardivement, les Hollandais restent hors du conflit, mais les Français et les Anglais s’affrontent en Amérique du Nord et en Inde. La différence de stratégie entre ces deux pays est flagrante. L’Angleterre, régnant presque sans partage sur l’océan, peut se permettre des attaques par les côtes, des renforts entre les différents théâtres d’opération et des blocus logistiques.
La France, elle, doit laisser les défenses locales se débrouiller, concentrant ses efforts sur le théâtre européen. Commençons par le continent américain. Le conflit y a commencé deux ans avant la guerre de Sept Ans, donc il a duré neuf ans. En 1754, la tension est à son comble : les colons américains se sentent étouffés par les territoires français, alors qu’ils aimeraient se développer vers l’ouest.
La France a ceinturé les treize colonies d’une série de fortins. Mais les visions stratégiques des deux pays sont radicalement différentes. Si l’Angleterre voit une opportunité de peuplement à développer et à contrôler, la France ne cherche qu’à exploiter les ressources du territoire sans spécialement maîtriser le terrain ni développer les villes. Cela se voit sur les populations : un million cinq cent mille colons du côté britannique, contre soixante-dix mille du côté français.
Sachant que les armées sont constituées sur un concept de milices s’appuyant principalement sur la population de colons, le rapport de forces est légèrement défavorable aux Français. Ils compensent donc avec un réseau de fortins et de gros efforts diplomatiques auprès des tribus indiennes, toutes alliées à l’exception des Iroquois. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les Indiens et les Français vont réussir à poser de sérieux problèmes aux Britanniques. De 1754 à 1756, ce sont principalement des escarmouches et des embuscades, chaque camp tentant de placer des efforts à des points stratégiques pour tenir des régions peu peuplées.
On notera tout de même une bataille pour le fort Duquesne, durant laquelle Indiens et Français auront opté pour des tactiques de tirailleurs avec succès. En 1756, la guerre devient officielle en Europe. En Amérique, le marquis de Montcalm commande les troupes françaises contre le général Campbell du côté britannique. Montcalm sait qu’il doit conserver le contrôle du lac Ontario s’il veut que le Québec et l’Ohio ne soient pas séparés.
Il prend le fort Oswego, capturant 1700 hommes et une centaine de canons. Si les renforts britanniques commencent à arriver, la stratégie globale de Montcalm parvient à ralentir les Anglais, qui échouent devant Louisbourg grâce à un effort de guérilla et d’embuscades. Les Français avancent même jusqu’au phare William Henry en 1757 et consolident leurs positions en terminant le fort Carillon. Campbell est alors remplacé par Abercrombie.
On peut dire qu’il s’est fait Campbell en se faisant scotcher ses troupes, il a pris une veste. En 1758, les renforts britanniques, combinés à la faiblesse de la population française, commencent à se faire sentir. Si jusque-là les armées ne dépassaient pas 3000 hommes, les Anglais sont désormais capables d’aligner sept mille professionnels et neuf mille miliciens. Montcalm résiste encore grâce à des tactiques indirectes, gagnant la bataille du fort Carillon à 3000 contre 15000, mais il ne peut plus défendre l’ensemble de sa frontière.
Abercrombie peut mener son attaque sur trois axes : forts Frontenac, Duquesne et Louisbourg tombent. Le Canada est isolé, et la position des Français devient indéfendable. On voit encore une fois la différence de vision des deux camps. Montcalm cherchait surtout à ralentir les Anglais, pensant que toute perte territoriale serait renégociée durant les traités de paix.
Les Britanniques, eux, cherchent très clairement à supprimer un concurrent encombrant qu’est la Nouvelle-France. C’est ainsi que les troupes anglaises enchaînent les prises de forts, dont le fort Carillon. Après la bataille des plaines d’Abraham, la ville de Québec tombe le 18 septembre 1759. Un an plus tard, c’est au tour de Montréal.
La perte de la Nouvelle-France ne sera actée qu’au traité de Paris, mais la France n’a jamais cherché à renforcer sérieusement ce théâtre d’opérations. Cet échec est également monstrueusement maritime : aucune flotte française n’est venue inquiéter les Amériques. La chute du Canada va permettre à la Navy de libérer ses efforts pour se tourner vers les Caraïbes. La Guadeloupe tombe en 1759.
Si l’Espagne entre en guerre en 1762, cela ne change rien : la Navy prend presque toutes les îles françaises, dont la Martinique, et prend même La Havane aux Espagnols. Et je n’ai pas parlé de l’Inde. On en parle très peu, mais la principale puissance européenne en Inde en 1756, c’est la France. Bien plus que ses cinq comptoirs, la France, à travers la Compagnie française des Indes orientales, est fortement implantée dans le Deccan et le Bengale.
Cela fait près de quarante ans que la France a étendu son influence avec des alliances et des protectorats auprès de seigneurs locaux. La reconnaissance des Français par les Moghols, principale puissance de l’Inde à l’époque, va même permettre à la Compagnie de battre sa propre monnaie et d’étendre son territoire, avec pour base Pondichéry. Les Anglais, eux, sont beaucoup plus limités, avec principalement deux comptoirs : Madras et Calcutta. En 1756, Français et Britanniques se préparent en massant troupes et matériels.
Mais le nabab du Bengale n’apprécie guère ce renforcement. C’est un souverain semi-indépendant indien musulman, et ce nabab réclame que ce renforcement cesse. Si les Français obtempèrent, les Anglais n’en font rien. Le nabab se range donc du côté des Français, tandis que les Anglais sont plus renforcés en termes de troupes et de matériel.
Dès le début de la guerre, le nabab prend et détruit Calcutta. Mais les Anglais ripostent et engagent la bataille de Plassey, non sans préparatifs bien sentis. Nous nous devons de faire cette bataille, car les Britanniques la gagnent en exploitant les dissensions dans le camp bengalais, en poussant à la trahison une partie de ses adversaires. Les Britanniques arrivent à renverser le nabab pro-français et installent à sa place Mir Jafar.
Ce dernier paie même les Anglais pour ce pouvoir. Cette bataille devient un coup de théâtre qui expulse les Français du Bengale, ces derniers ayant perdu Chandernagor après une attaque de la Navy. Mais il reste le Deccan, certes, mais ce n’est pas plus brillant. Les Français contre-attaquent en assiégeant Madras en 1758, mais ils sont incapables de bloquer la mer.
À partir de là, impossible d’étouffer la ville, et il devient rapidement évident qu’aucun soutien logistique ni militaire n’arrivera. Le 22 janvier 1760, les Français sont battus à Wandiwash, avec des troupes françaises sans soutien, piégées. Pondichéry tombe et est rasée en 1761. Les Français ne pourront plus rien faire en Inde jusqu’à la fin de la guerre.
C’est encore une fois une brillante victoire de la Navy, qui a su étouffer les territoires français tout en soutenant les troupes britanniques. Les Français l’ont tellement mauvaise qu’ils mettront à mort Lally-Tollendal, le chef des forces françaises en Inde, pour en faire un bouc émissaire. Cela va surtout choquer l’opinion et donner à Voltaire une autre occasion de s’attaquer à Louis XV et à son gouvernement. Notons également, pour terminer cette guerre, que la Navy s’emparera du comptoir de Gorée, une île aux abords du Sénégal, aux dépens des Français, et de Manille, aux Philippines, aux dépens des Espagnols.
Est-ce qu’il y a quelque chose que les Français n’ont pas raté dans cette guerre ? Oui, les négociations de paix. En 1763, les finances anglaises sont au plus mal. Si les Français ont abandonné toute volonté maritime, donc fait des économies substantielles, les Anglais, eux, ne peuvent rien retirer à la Navy pour conserver leur supériorité maritime.
Aussi sont-ils prêts à acheter la paix, quitte à rendre des territoires. Ce ne sera pas la panacée, mais la situation militaire en France en 1763 n’aurait jamais dû leur permettre de récupérer de tels points stratégiques. En effet, si la France doit abandonner ses possessions nord-américaines et quelques îles des Caraïbes, elle parvient à récupérer ses îles sucrières de Martinique, Guadeloupe et Saint-Domingue. Elle obtient également des droits sur Terre-Neuve et Saint-Pierre-et-Miquelon.
Et cela va avoir son importance : ces îles des Caraïbes sont les principales productrices de sucre, une denrée très rentable, et sont également des bases maritimes dont les Français se serviront abondamment durant la guerre d’indépendance américaine. Pour le reste, l’Espagne récupère Cuba, les Philippines et l’ouest du Mississippi, en échange de la Floride qui va aux Anglais. En Inde, la France récupère ses cinq comptoirs, dont Pondichéry et Chandernagor, mais a interdiction de les armer ou d’y construire des remparts. Enfin, Gorée lui est restitué.
Reste que nous assistons ici à la fin du premier empire colonial français, et que cette guerre va avoir des conséquences géopolitiques et culturelles immenses, du genre qui font que l’anglais est la langue mondiale aujourd’hui. Sans pousser jusqu’à l’uchronie, la guerre de Sept Ans a clairement semé toutes les graines de la guerre d’indépendance américaine : création d’une population rompue à la guerre, on retrouve notamment George Washington, apparition des techniques de petites guerres, endettement des Britanniques qui va mener à l’augmentation des taxes dans ces colonies, volonté française de se venger qui va mener à son intervention. D’ailleurs, la France aura retenu deux choses de ce conflit américain. Premièrement, les unités de tirailleurs sont devenues intéressantes avec l’amélioration de la précision des fusils, ce qui va directement pousser les Français à en intégrer en plus grand nombre dans les armées régulières.
Deuxièmement, la marine : il faudrait peut-être penser à une grande réforme. Un grand effort de production de flotte va être mené, avec des résultats plus que concluants. En effet, lors du soutien de la France à la guerre d’indépendance américaine, la flotte française sort a bloqué la Navy jusqu’à empêcher cette dernière d’étouffer les indépendantistes. En Inde, par contre, ce sont les Anglais qui vont profiter de leur succès pour copier la méthode française et créer en un siècle le Raj britannique.
Mais je persiste, je comprends pas pourquoi on ne parle pas plus de cette guerre. Je dois parler des conséquences humaines du conflit, parce que la guerre de Sept Ans a été une guerre particulièrement horrible. Toute guerre est horrible, certes, mais celle-ci a une composante jusqu’au-boutiste impliquant les civils, chose nouvelle pour l’époque. La guerre de Trente Ans, dont on a parlé, c’était avant et c’était pareil, oui, mais les traités de Westphalie avaient cherché à limiter cette guerre passionnelle avec un certain succès.
Sur les quatre dernières guerres majeures de l’Europe, on avait moins de pertes, notamment chez les civils. Regardez ces statistiques : la guerre de la Ligue d’Augsbourg, c’est moins de sept cent mille morts sur neuf ans ; la guerre de Succession d’Espagne, c’est environ sept cent mille morts sur treize ans ; la grande guerre du Nord, c’est au maximum six cent mille sur vingt et un ans ; la guerre de Succession d’Autriche, c’est moins de cinq cent mille sur huit ans. La guerre de Sept Ans, dans ses estimations médianes, c’est un million trois cent mille morts, dont sept cent mille civils. Ok, j’ai rien dit, elle était horrible.
Le fait est qu’on obtient des comportements à tendance nationaliste menant à de nouvelles exactions haineuses. La déportation des Acadiens en est un bel exemple. Les Acadiens étaient des francophones du Canada. Cette déportation peut expliquer culturellement la résistance farouche de la francophonie au Québec.
Bref, vous l’aurez compris, avec l’engagement moral assez fort qu’a apporté cette guerre et les difficultés des pays à payer leurs troupes en temps et en heure, les populations centrales, européennes, américaines ou indiennes, ont souvent pâti de ce conflit. Bref, on voit arriver le 19e siècle. J’espère vous avoir donné un aperçu assez large de cette guerre. Bien entendu, il y a beaucoup d’autres sujets à approfondir, notamment maritimes, mais j’ai préféré me concentrer sur une vision plus globale.
C’est la fin de cette vidéo, et je vous remercie de m’avoir écouté.


