« Qu’est-ce qu’il y a ? — Rien, c’est juste une nouvelle qui m’énerve. — Relaxe, prends-le tranquille, ne sois pas colérique comme d’habitude. — C’est ça, vous répétez tout le temps que je suis colérique, et du coup ça m’énerve, et du coup vous dites que je suis colérique.

— Allez, ne t’énerve pas. — Je m’énerve si je veux, il y en a marre de se faire coller des étiquettes. — Tu vois, tu es colérique. — Mais c’est exactement ce que je dis, je ne suis pas colérique.
»
Aujourd’hui, nous terminons notre série sur les liens entre histoire et mémoire, et nous attaquons un gros dossier : la guerre de Vendée, vue sous l’angle mémoriel. Il ne s’agit pas de montrer que le Puy du Fou dit n’importe quoi, d’autres l’ont déjà fait. Non, nous allons examiner les effets de la mémoire de cette guerre et y ajouter des éléments nouveaux. Premier problème : quelles sont les origines du conflit ?
Si l’on fait commencer la guerre de Vendée en mars 1793, retracer ses origines n’a rien d’évident. Prenons le point de vue national. Après Valmy et la proclamation de la République, ni la guerre de la première coalition ni la Révolution ne sont terminées. Le Royaume-Uni et les Provinces-Unies s’impliquent, la France leur déclare la guerre en février 1793, puis l’Espagne et d’autres pays suivent.
Militairement, la situation est mauvaise : Dumouriez est battu à Neerwinden en mars, puis trahit en avril. Les armées françaises reculent, les volontaires de l’an II rentrent chez eux. Il faut trouver des hommes, et l’on vote la levée de 300 000 hommes, qui déclenche de nombreux soulèvements épars en France. Mais cet élément déclencheur n’est pas le seul.
Depuis 1789, de profondes transformations déséquilibrent les espaces ruraux. Trois facteurs principaux : d’abord, le déséquilibre social. La Révolution affaiblit la noblesse et le clergé au profit de la bourgeoisie, qui acquiert pouvoir et propriétés, notamment par la vente des biens de l’Église. Les paysans, qui pouvaient autrefois résister aux notables en se tournant vers la petite noblesse ou le clergé, se retrouvent face à des élites plus puissantes.
Ensuite, la Constitution civile du clergé de 1790 impose le contrôle de l’État sur les ecclésiastiques, qui doivent prêter serment. Le pape rejette cette idée, et l’on voit apparaître des prêtres assermentés et des prêtres réfractaires, avec des régions plus réfractaires que d’autres. Enfin, la levée massive d’hommes, avec des obligations par canton, s’accompagne de l’envoi de commissaires pour contrôler son exécution, ce qui devient un test politique des régions. Ainsi, le soulèvement de la Vendée n’est pas particulièrement contre-révolutionnaire au départ, ni même spécial au sein de la France de 1789-1793.
Ce n’est pas un soulèvement de la Vendée, mais un ensemble de révoltes limitées, pas forcément liées entre elles, sans coordination. Pourquoi cela dégénère-t-il en guerre et pourquoi devient-ce contre-révolutionnaire ? Il faut d’abord noter que la Vendée de la guerre de Vendée n’existe pas administrativement au début des révoltes. En mars 1793, des soulèvements éclatent dans l’Ouest, en Bretagne, au nord de la Loire, et dans quatre départements au sud du fleuve : la Vendée, le Maine-et-Loire, la Loire-Inférieure et les Deux-Sèvres.
Une armée de 2 000 hommes doit venir écraser ce foyer, mais contrairement au reste de la France, les forces étatiques sont battues à la bataille de Pont-Charrault le 19 mars. Cela provoque une panique générale et la fuite de nombreux bourgeois républicains. Les révoltés se retrouvent, sans l’avoir vraiment demandé, avec toute une région sous leur contrôle, vidée de ses représentants officiels. À Paris, la nouvelle de la défaite fait grand bruit, en parallèle de celle de Neerwinden.
Cet événement local se mélange à un moment de crispation nationale, de désignation d’ennemis extérieurs et intérieurs. C’est dans ce contexte de tension politique que la République invente la Vendée. Elle la crée, cette région à cheval sur trois anciennes provinces et quatre départements, rassemblant six paysages différents. Vidée de ses administrateurs et bourgeois, elle est rendue cohérente par la désignation des députés qui font de ces soulèvements la guerre de Vendée.
À l’origine, la Vendée est un grand malentendu, né par hasard, nourri par une défaite initiale, un contexte de tension et le regard porté par Paris sur la région. La Vendée devient un symbole contre-révolutionnaire, un poison menaçant la République. Le terme de « Vendée » devient synonyme de révolte paysanne contre-révolutionnaire, appliqué à d’autres soulèvements comme la Vendée tyrolienne ou provençale. En face, on se met à administrer, et des nobles et des prêtres retrouvent leur ancienne place.
Le discours de Paris les nourrit au point de devenir réel. Une révolte paysanne aux demandes sociales spécifiques — ne pas participer à la conscription, garder leurs prêtres, empêcher les bourgeois de tout acheter — se retrouve enfermée dans cette nature d’ennemis, marquée d’un ancien monde accroché à sa religion et à sa société passée, à Dieu et au roi. Le conflit est opaque dès le départ. Chaque camp enferme l’autre dans une position unique et caricaturale, mais les deux camps sont loin d’être uniformes.
On désigne les deux camps par deux couleurs : les Blancs pour les royalistes, les Bleus pour les républicains. Au sein des Vendéens, il y a des Bleus, essentiellement bourgeois et citadins, et des Blancs, essentiellement paysans, nobles et prêtres. Les républicains non vendéens appellent « Vendéens » les insurgés, donc les Blancs. Pour ne rien arranger, au sein même des Blancs, plusieurs chefs ne sont pas d’accord sur la stratégie.
Chez les Bleus, c’est impossible d’y voir clair : la Révolution ne forme pas un bloc unique, il y a une forte concurrence pour le pouvoir entre Conventionnels, sans-culottes, Montagnards, Girondins, Hébertistes. La Vendée sera un moyen pour les oppositions de mettre la pression sur celui au pouvoir. Il y a aussi la concurrence entre les pouvoirs locaux, l’armée, les sociétés révolutionnaires, les clubs, les envoyés en mission, les généraux eux-mêmes, avec leurs propres allégeances. On parle même de « généralocratie » chez les Bleus, une forme de clientélisme entre les hauts gradés.
C’est chaotique. Avant de rentrer dans le dur, il faut préciser qu’il est impossible de détailler les 17 batailles et plus de 200 combats répertoriés. On va se donner une idée globale du conflit, de mars 1793 à 1796, en quatre phases : 1) le début du conflit jusqu’à la Virée de Galerne, grosso modo l’année 1793 ; 2) la période des colonnes infernales, de janvier à mai-août 1794 ; 3) la pacification jusqu’aux traités de La Jaunaye et de Saint-Florent-le-Vieil en 1795 ; 4) la reprise d’armes avec l’expédition de Quiberon jusqu’à la pacification par Hoche en 1796. On ajoutera les rallumages de 1799-1800, 1815 et 1832.
Première phase : ce territoire dessiné par la première défaite des troupes républicaines, dont la signification est produite par Paris, n’est pas homogène. Trois forces commencent à opérer : l’armée du Poitou et du centre, l’armée d’Anjou, et les forces commandées par Charette dans le Marais. Jusqu’à fin avril, tout va pour le mieux pour les armées vendéennes, qui repoussent plusieurs attaques. En mai et juin, elles s’emparent de Bressuire, de Thouars, de Fontenay-le-Comte et surtout de Saumur, qui donne 15 000 fusils et 50 canons.
Fin mai, les forces sont réorganisées, avec une administration. Trois armées sont définies : l’armée royale et catholique d’Anjou et du Poitou, commandée par Cathelineau ; l’armée royale et catholique du centre, commandée par Royrand ; et l’armée du Pays de Retz et du Bas-Poitou, divisée entre de nombreux chefs, dont Charette. Cette phase permet d’organiser le contrôle de la zone qu’on appellera la Vendée militaire, mais montre aussi que les Vendéens sont divisés. Le rôle des chefs locaux, souvent associés aux paroisses, est essentiel pour mobiliser les hommes.
Les noyaux de base sont de quelques dizaines d’hommes, et des forces plus importantes n’émergent que par l’accord entre différents chefs. Certaines grandes figures fédèrent plus ou moins, comme Cathelineau ou Charette, mais cela reste limité. On parle parfois de commandement par féodalisation. Mais tout n’est pas parfait.
Si les Vendéens prennent des villes, ils n’arrivent pas à les conserver. Côté républicain, Beysser tient la côte, Westermann s’accroche à Bressuire, Chalbos fait de même à Fontenay. Angers tombe sans combat après Saumur, mais n’est pas conservée, et les forces l’ayant prise se défont, menant Cathelineau à la mort. En somme, les Vendéens renforcent leur contrôle sur la Vendée militaire, tandis que les républicains empêchent l’extension de la zone insurgée.
Des renforts arrivent du reste de la France, et le tournant est l’envoi de l’armée de Mayence le 23 août, renforcée par des contingents de l’armée du Nord. Les forces républicaines reprennent l’initiative et multiplient les incursions, opérant depuis les villes en marche de la Vendée comme Nantes, Paimbœuf, Angers, Saumur, Fontenay, Luçon, autour de laquelle ont lieu trois batailles. Les Vendéens se rassemblent en période de victoire, mais se divisent rapidement pour se concentrer sur leur zone d’action. C’est surtout autour de Cholet qu’ils résistent, repoussant plusieurs incursions en septembre.
Mais le 17 octobre, 27 000 républicains défont 40 000 Vendéens à la deuxième bataille de Cholet. Le gros des forces vendéennes est mis en déroute, et depuis Beaupréau, elles décident de traverser la Loire. Commence alors la Virée de Galerne, qui emporte entre 60 000 et 100 000 personnes, dont la moitié de civils. Attention, cela ne veut pas dire que la Vendée militaire se vide entièrement de ses insurgés.
Charette refuse de suivre le mouvement et continue à opérer dans sa zone. Les forces républicaines, déjà mal organisées, ont du mal à savoir où donner de la tête. La poursuite républicaine est incapable d’empêcher l’armée vendéenne de se rendre jusqu’en Normandie, en longeant la Bretagne et en récupérant des insurgés chouans. Ils prennent Fougères, puis mettent le siège à Granville le 14 novembre, notamment menés par La Rochejaquelein.
Mais le soutien maritime britannique espéré n’arrive pas, et l’attaque est un échec. Les Vendéens entament un repli, mais ne perdent pas totalement pied, remportant les batailles de Pontorson et de Dol. Les républicains peinent à se réorganiser. Les défaites de Cholet et de Granville ne brisent pas la capacité combattante des forces vendéennes.
En revanche, la disparité entre les chefs vendéens, notamment La Rochejaquelein, Stofflet et Talmont, rend leurs décisions incohérentes. En plein hiver, ils entament leur retour vers la Vendée en visant Angers, plutôt que de retourner à Granville ou de viser Rennes. Ce retour, harcelé par Westermann, est une catastrophe. Les effectifs fondent, et ils échouent à prendre Angers le 3 décembre.
Poursuivis, ils se dirigent vers le nord-ouest et sont finalement écrasés les 12 et 13 décembre 1793. Les débris de l’armée sont rattrapés à Savenay, où ils sont définitivement vaincus le 23 décembre. Des 100 000 partis, on estime que seulement 4 000 reviennent en Vendée. Entre la moitié et les trois quarts sont morts durant cette Virée.
C’est la fin de la première phase. Les Vendéens sont militairement vaincus, mais il reste des chefs comme Stofflet et Charette, et une bonne part d’insurgés qui abandonnent l’idée d’affronter frontalement les forces républicaines. Côté Bleus, il s’agit de reprendre le contrôle de la Vendée militaire. S’engage alors l’épisode le plus sombre : les colonnes infernales.
Pour comprendre leur concept, il faut faire un peu de tactique. On retient souvent le bocage vendéen, l’idée que la région serait entrecoupée de haies séparant de petits champs. C’est vrai en partie, mais il ne faut pas généraliser : la Vendée militaire rassemble des paysages variés, des Mauges et leurs friches, aux vignes du pays nantais, en passant par le marais breton et ses canaux. Globalement, c’est un espace assez coupé, avec une visibilité réduite, surtout autour de Cholet, cœur des opérations.
C’est un espace difficilement contrôlable, où l’on se perd facilement. L’avantage des Vendéens est de pouvoir converger, manœuvrer et se disperser discrètement face à des colonnes lentes et balourdes. Ils ont développé une stratégie cherchant un surnombre écrasant pour mener les batailles à leur tempo. Contre une colonne isolée, ils opèrent en trois forces : d’abord des éclaireurs dispersés, les meilleurs tireurs comme les gardes de chasse ou les contrebandiers, qui encerclent discrètement et harcèlent les flancs ; si les ailes montrent des signes de faiblesse, un deuxième corps de paysans armés de fusils se dévoile et affronte sur deux fronts ; le dernier corps, une grande masse d’hommes armés d’armes blanches, reste en réserve jusqu’à ce que la colonne flanche, puis fonce pour transformer le tout en déroute, aidé par l’encerclement préalable des éclaireurs.
Les quelques cavaliers vendéens peuvent alors poursuivre ou, si la colonne résiste, couvrir la dispersion. Cela marche plutôt bien contre des troupes mal organisées, mal entraînées et peu motivées. Ajoutons la dimension psychologique : les Vendéens multiplient les cris et jouent sur leur invisibilité, créant une atmosphère angoissante. Les défaites républicaines se transforment régulièrement en repli total hors de la région, désorganisées et moralement brisées.
Cette tactique, couplée à une stratégie de concentration-dispersion et un harcèlement permanent des convois, donne de sacrés résultats, mais explique aussi leur faiblesse face aux villes. Début 1794, les républicains veulent réduire et contrôler la région. Il y a un double enjeu : empêcher la possibilité de se disperser et de retourner au village pour redevenir un civil, et améliorer la visibilité pour couper les embuscades. Deux plans s’opposent : celui de Kléber, qui consiste à quadriller l’espace de petits camps fortifiés pour opérer autour, et celui de Turreau, qui consiste à faire détruire systématiquement par des colonnes mobiles tout ce qui pourrait servir aux insurgés.
C’est le plan de Turreau qui est choisi. Il est concentré sur l’idée de détruire les moyens des insurgés, leurs repères, leurs réserves, prendre leurs armes. Dans l’esprit de Turreau, il ne s’agit pas de massacrer indistinctement, même s’il a une vision carrément violente de la répression. Pour lui, ce sera bouclé en quelques semaines.
Début 1794, il constitue des colonnes mobiles, les fameuses colonnes infernales, qui doivent sillonner le pays. Mais ne vous imaginez pas une armée toute puissante. L’armée est complètement désorganisée, les effectifs des colonnes varient du simple au quintuple. Selon le général à la tête de la colonne, les comportements sont radicalement différents.
La peur, la désorganisation, le manque de vivres et d’armes, l’absence de contrôle étatique, la volonté de destruction systématique amènent à des crimes absolument incontrôlés, mais pas systématiques. Les routes des colonnes sont assez répétitives et absurdes. Certains villages sont détruits régulièrement, tandis que d’autres, sur une colline voisine, ne sont jamais inquiétés. On peut suivre les mouvements des généraux comme Boucret, qui tourne autour de L’Essarts, Cambray, qui se projette depuis Nantes ou Saint-Florent, Cordellier, qui traverse d’est en ouest, Duirat, qui fait des tours dans le nord-est puis un nord-sud jusqu’à Saint-Vincent, ou Grignon, qui fait des cercles concentriques au sud-est.
C’est illisible, et au final, cela relance l’insurrection sans donner de résultat. Le gros des horreurs qui font la réputation des colonnes infernales, c’est janvier-février 1794. Après cela, même Turreau se calme, car ça ne fonctionne pas. Cela n’empêche pas d’autres débordements, mais on insiste de plus en plus sur la protection des femmes, des enfants et des vieillards.
Au printemps, le pouvoir central prend conscience de l’échec, et Turreau est démis de ses fonctions le 18 mai. On estime que les colonnes infernales ont fait 19 000 morts, dont 45 % en janvier et février. C’est la phase la plus traumatisante du conflit, mais cela fait de plus en plus scandale, et le pouvoir central décide d’y mettre un terme en s’occupant activement des généraux les plus meurtriers. On change de stratégie en adoptant le plan Vimeux, avec des camps retranchés, un peu comme le plan de Kléber.
Même si le principe de la colonne dure jusqu’en août, on fait entrer en jeu des acteurs politiques et sociaux pour travailler à une pacification, et non plus seulement à une répression. Contrairement à ce qu’on croit, c’est bien le Comité de salut public d’avant la chute de Robespierre qui entame cette politique, après l’échec évident des colonnes et les nombreux scandales. Il s’agit de renouer un dialogue. On a ainsi la Commission de l’agriculture et des arts, qui participe à contrôler l’emploi de la force.
Le but est de rassurer, de ramener la population aux champs. Cela coïncide avec une amélioration de la situation extérieure : les Espagnols sont repoussés, le Nord est sécurisé par la victoire de Fleurus en juin 1794. Globalement, il n’y a plus de fortification française tenue par des forces coalisées, et les Français peuvent passer à l’offensive. Cela permet d’envisager la reprise de contrôle de la violence révolutionnaire par Paris, une politique initiée par le Comité de salut public et Robespierre, et continuée après sa chute.
On entre dans la troisième phase, celle de la pacification, centrée sur une politique active de contact avec la population, articulée autour d’une action militaire avec les camps retranchés et un désarmement progressif. Après Vimeux, c’est Dumas, puis Canclaux, qui reprennent la méthode. Neuf, puis onze, puis quatorze camps quadrillent la région, réduisant les espaces d’opération de Charette et de Stofflet. Charette parvient tout de même à s’emparer de trois camps en septembre : La Roulière, puis Fréigné, et enfin Moutiers-les-Maufaits.
Mais dans les faits, la situation va dans le sens des républicains, qui réduisent petit à petit la zone d’action des forces blanches. Il y a de moins en moins d’attaques de convois, et la politique ouverte de pacification, plus clémente, porte ses fruits. En décembre 1794, la République propose l’amnistie à qui déposerait les armes. Les troupes républicaines sont de mieux en mieux encadrées et approvisionnées, elles se tiennent globalement mieux, et les représentants en mission cherchent toujours à convaincre.
C’est un double jeu : ouverture politique pour réintégrer les Vendéens à la République, et action militaire pour restreindre le champ d’action des armées blanches. Cela fonctionne plutôt bien, d’autant plus que Paris se montre conciliante avec les demandes des insurgés. En février, cela amène au traité de La Jaunaye. En échange de la reconnaissance de la République, l’État accepte l’amnistie, la liberté de culte, l’exemption de taxes et de conscription pour dix ans, et la mise en place d’une force territoriale vendéenne.
La République s’engage même à payer les dettes contractées par les Blancs et à verser des indemnités pour reconstruire la région. Ce traité n’est signé que par les représentants de la République. Ceux qui, parmi les chefs blancs, l’acceptent, notamment Charette, cherchent ensuite à faire déposer les armes en échange, mais cela divise surtout le camp royaliste, où de nombreux chefs le refusent. La situation militaire a changé.
Stofflet continue à résister avec l’armée d’Anjou et hésite même à s’en prendre à l’armée du centre, mais Canclaux ne lui laisse pas de temps et enchaîne les victoires contre lui, au point de l’acculer fin mars-début avril, le forçant à négocier. Le 2 mai, il signe la paix de Saint-Florent, qui reprend les termes de La Jaunaye. La Vendée est officiellement pacifiée, mais en vérité, ce n’est pas encore ça. Avec les traités et le fait que de nombreux chefs blancs déposent les armes, des réfugiés commencent à rentrer en Vendée, mais cela crée des heurts importants.
Les Vendéens bleus ne sont pas super bien traités, et les deux camps restent tendus du fait des manœuvres des émigrés et des Britanniques. Il suffisait de pas grand-chose pour relancer le conflit, et ce pas grand-chose, c’est le début de l’expédition de la presqu’île de Quiberon. Le 25 juin 1795, une flotte britannique apparaît aux abords de la presqu’île bretonne et débarque le 27 une armée d’émigrés, rejointe par des chouans révoltés de la région, sans que cela soit particulièrement coordonné. Charette s’attaque le 25 au camp des Essarts, ce qui relance le conflit, emportant dans un second temps avec lui Stofflet, et encore plus tard Sapinaud.
Charette s’emploie notamment en août à se diriger vers la côte pour obtenir le soutien des Britanniques, qui lui débarquent fusils et poudre. Côté bleu, je vous épargne les nombreuses réorganisations des forces à l’Ouest. Retenez juste que le général qui s’occupe d’écraser l’expédition de Quiberon, qui se termine le 21 juillet, est Lazare Hoche, et que c’est ce dernier qui obtient ensuite le commandement de l’ensemble des forces de l’Ouest fin août-début septembre. Il se charge de gérer la défense des côtes contre de possibles incursions britanniques et de gérer la Vendée, dont il reprend la pacification.
Il a fort à faire, surtout qu’une expédition part de Port-Mort fin août, menée par le comte d’Artois, et vise la Vendée. À la mi-septembre, cette flotte apparaît au large de la région, mais les républicains maîtrisent bien la côte. Finalement, au vu de la résistance de Noirmoutier, les 6 000 hommes qu’elle transporte sont débarqués à l’île d’Yeu. Charette tente de joindre la côte, mais est repoussé à Saint-Cyr-en-Talmondais, tandis que Sapinaud est vaincu à La Mortagne.
Ne trouvant pas de solution, les forces britanniques sur l’île d’Yeu abandonnent dès le 8 octobre et évacuent définitivement l’île en décembre. Entre Quiberon et l’île d’Yeu, la menace d’un débarquement britannique est définitivement écartée. Hoche peut donc se concentrer sur la Vendée, où il développe des méthodes de pacification articulées sur le militaire. Il prend son temps.
Il insiste sur la discipline, punit toute forme de pillage par ses troupes, et vise explicitement les chefs, se montrant plus compréhensif envers les insurgés lambda. Dans toutes les zones soulevées, il fait prendre en otage le cheptel et les grains, qu’il restitue en échange des armes des villageois. En parallèle, les représentants politiques œuvrent à réinsister sur la paix, sans remettre en cause les gains des traités de La Jaunaye et de Saint-Florent. Des prêtres réfractaires se rallient à l’idée de l’édification d’une paix et en deviennent des relais.
Tout cela fait que, petit à petit, les chefs blancs perdent leur soutien, permettant à Hoche de les traquer et de réduire méthodiquement leur champ d’action, toujours appuyé sur les camps. Il y a encore pas mal de batailles, mais elles n’impliquent plus que quelques centaines d’hommes, et il y a essentiellement des victoires républicaines. Progressivement, les zones tenues par Stofflet et Charette diminuent jusqu’à leur capture respective en février et en mars 1796. Tous deux seront fusillés, et ceux qui prennent leur suite déposeront définitivement les armes en mai.
C’est la fin de la deuxième guerre de Vendée. Avec la mise au pas de groupes qui ne font plus que du brigandage, et des Chouans en Bretagne et en Normandie, la République française peut enfin considérer en juillet que l’Ouest est pacifié. Avant de faire le bilan, il faut parler des trois rallumages du conflit, qui montrent surtout que tout cela est bien terminé. D’abord, fin 1799, la troisième guerre de Vendée ne dure même pas quatre mois, se terminant en janvier 1800.
Elle ne soulève pas tellement les Vendéens, et leurs chefs royalistes ne parviennent pas à convaincre, à force d’or, après le coup d’État de Bonaparte qui réaffirme la liberté de culte. En 1815, avec les Cent-Jours, on voit un soulèvement qui oppose en Vendée les bonapartistes et les royalistes. Là, ça prend pas mal, puisqu’il s’agit de défendre la Restauration contre le retour de Napoléon, mais militairement, les insurgés sont plutôt clairement battus. Ils seront surtout sauvés par la seconde chute de Napoléon.
Enfin, en 1832, les légitimistes qui cherchent à renverser Louis-Philippe et sa monarchie de Juillet fomentent des soulèvements dans les régions les plus associées aux Bourbons. Là, ça dure même pas deux semaines, et ça ne prend même pas vraiment. Dès que les meneurs légitimistes sont capturés, ça s’arrête. Maintenant, il faut parler des pertes, des morts, des massacres.
Selon Jacques Hussenet, la Vendée militaire aurait connu entre 1793 et 1796 entre 140 000 et 190 000 morts, enfants et femmes inclus. Il a tendance à se centrer sur le chiffre de 170 000, quand Jean-Clément Martin prend le parti de 200 000. La Vendée aurait donc perdu entre un cinquième et un quart de sa population, ce qui est comparable aux pertes de la Meuse pendant la Première Guerre mondiale. C’est une proportion monstrueuse, qui en plus n’est pas uniformément répartie.
Certains cantons perdent entre un tiers et la moitié de leur population, le canton de Cholet, un peu central dans les opérations, voyant son taux de perte monter jusqu’à 60 %. Mais pour faire la part des choses, on est rapidement limité. La désorganisation totale de la région a ramené des maladies et détruit des réseaux d’entraide. La proportion de morts due à cela est inconnue.
Avant de tout mettre sur le dos des massacres, il faut noter qu’entre 30 et 45 % de ces morts ont lieu durant la seule Virée de Galerne. Enfin, on considère qu’entre un cinquième et un tiers des morts vendéens sont des Bleus vendéens, en partie tués dans des massacres par des Blancs, et en partie tués par les colonnes infernales, qui ne faisaient pas dans la dentelle. Ces dernières sont à l’origine de 10 % des morts, essentiellement dans le cadre des massacres. Il faut parler des massacres.
Comme dans toute guerre civile, les abominations sont nombreuses dans les deux camps. De fait, c’est bien le camp républicain qui commet les pires et les plus nombreuses atrocités. Aux colonnes infernales et aux autres débordements durant le reste du conflit, il faut ajouter les noyades de Nantes, où le représentant Carrier fait exécuter par noyade dans la Loire des milliers de prisonniers vendéens, de novembre 1793 à janvier 1794. Les estimations sont variées.
Si on reste sur Hussenet, on est entre 1 800 et 4 800 noyés par ce représentant, et potentiellement 2 000 de plus par d’autres représentants. Carrier sera jugé pour cela et guillotiné en décembre 1794, notamment grâce au dossier à charge produit par les comités révolutionnaires nantais. À tout ce bilan global, on peut ajouter que la Vendée ne retrouvera sa population d’origine de 1790 qu’en 1824, ce qui donne une idée de l’ampleur du désastre humain. Pour ce qui est des pertes des armées républicaines, les évaluations qui proposent entre 130 000 et 150 000 semblent exagérées, et on table plutôt aujourd’hui entre 26 000 et 37 000 pertes.
Tout cela fait de la guerre de Vendée la deuxième guerre civile française la plus meurtrière après les guerres de religion, qui font perdre un cinquième de sa population à la France. Une fois cela dit, la tradition désormais bien installée par un traitement médiatique assez douteux veut que l’on se pose la question : peut-on parler de génocide des Vendéens par la République ? Je vais répondre tout de suite très clairement : en l’état actuel des recherches historiques, il est acquis aujourd’hui que les Vendéens n’ont pas subi de génocide. Bien sûr, on va se pencher sur les arguments derrière cette affirmation, mais c’est du solide.
D’abord, ne nous trompons pas : se demander s’il y a eu un génocide en Vendée n’a rien d’absurde en soi. La notion est anachronique, puisqu’elle émerge durant la Seconde Guerre mondiale, mais cela peut nous permettre de caractériser l’événement. En Vendée, il y a eu des massacres, c’est indéniable. Mais ces massacres ont-ils relevé d’une politique si systématique par un État organisateur, dans le but de faire disparaître une ethnie ou une communauté ?
La question mérite tout à fait d’être posée et évaluée. Et de fait, non, ce n’est pas le cas. L’État est plus absent et en manque de contrôle pendant une bonne partie du conflit, et quand il arrive à reprendre la main, il tend à combattre les débordements. Il y a effectivement un plan de réduction des moyens de combattre des Vendéens, qui prend une tournure dramatique, mais pas systémique.
Les colonnes sont plus meurtrières du fait de leur chef que du fait d’un plan général, que Turreau amende de toute façon très rapidement au vu de son échec. Si les discours s’avèrent particulièrement déshumanisants envers les Vendéens, notamment au plus chaud du conflit fin 1793-début 1794, ils n’amènent jamais à la mise en place d’une politique consciente et systématique d’éradication des Vendéens. Si la Convention nationale ou le Comité de salut public ont été criminels, c’est plus en entretenant le flou sur le contrôle des troupes ou des généraux, par manque de volonté politique, de moyens, ou du fait des dissensions entre les différentes factions politiques républicaines. Aujourd’hui, l’ensemble des chercheurs et chercheuses se dirige plutôt vers l’idée de crime de guerre répété par les armées républicaines, et par les armées blanches aussi, d’ailleurs, mais dans une moindre mesure.
Sur cette question d’une politique organisée, la seule qui ressorte véritablement et qui parvient à échapper plus ou moins au débordement militaire, c’est celle du traitement des réfugiés vendéens. On l’oublie souvent, mais dès août 1793, le décret qui organise la destruction de la Vendée organise également l’exfiltration des femmes, enfants et vieillards de la zone. Même durant les colonnes infernales, les fuyards sont accueillis et gérés comme faire se peut, et ce même malgré la peur d’une infiltration parmi eux de Blancs. Cela ne veut pas dire qu’ils sont super bien traités, hein.
Mais cette histoire des réfugiés vendéens implique une région large et la mise en place de solidarités locales bien réelles. On met en place des commis pour s’occuper d’eux, on réquisitionne des bâtiments, la Convention débloque pour eux des fonds. Il y a de véritables élans de solidarité, et en se faisant réquisitionner dans le textile, les Vendéens participent à sauver des industries locales. On peut résumer leur histoire en trois phases.
Dès mars 1793, ce sont plutôt les Bleus et autres patriotes qui s’enfuient et se réfugient aux marches de la Vendée, participant à en dessiner la frontière. Ensuite, à partir du décret du 1er août 1793, on organise une évacuation qui, avec les colonnes infernales, prend de l’ampleur en janvier 1794. On les déplace à minimum vingt lieues de la Vendée pour éviter que les Blancs en profitent, et on les installe dans différentes villes et régions : la Seine-Maritime, la Côte-d’Or, le Loiret, la Beauce, la Charente, Alençon, Cambrai, Bourges, Blois, Orléans, Angoulême, La Rochelle. Enfin, à partir d’août 1794, on organise le retour des réfugiés, qui ne prendra véritablement de l’ampleur qu’après les deux traités et même la fin des combats en 1796.
La moitié des réfugiés sont des enfants, et deux tiers des adultes sont des femmes. Ils viennent de tous les milieux sociaux, avec une dominante bourgeoise, commerçante et artisanale. L’estimation de leur nombre est difficile : c’est nécessairement plusieurs dizaines de milliers, mais entre 20 000 et 60 000, on ne sait pas. Nantes à elle seule accueille 13 000 réfugiés au printemps 1794, donc après les noyades, et sans que cela pose de problèmes particuliers autres que sanitaires.
Bref, rien que cette question des réfugiés montre que dans la loi, dans les discours et dans les pratiques, on n’a pas cherché à tuer systématiquement tous les Vendéens. La République et ses institutions ont donc, de façon contradictoire, laissé advenir des crimes de guerre et des discours déshumanisants, et tenté de protéger des victimes de ce conflit. Cette question de l’hypothétique génocide vendéen est finalement un bon marqueur du jeu de la mémoire avec l’histoire, ainsi que de la manière dont on la manipule à des fins d’influence idéologique et politique. Quand on regarde qui fait le rapprochement génocide et guerre de Vendée, et surtout comment ils le font, on comprend que l’enjeu est ailleurs.
D’un point de vue recherche historique, il a fallu poser la question et en discuter entre spécialistes, c’est normal. Mais c’est médiatiquement que ça déraille. De fait, on n’est plus dans le dialogue scientifique, dans la controverse, mais bien dans la polémique. Le but n’est plus de comprendre, mais de manipuler.
On ne travaille plus sur l’histoire, mais bien sur la mémoire. Pourquoi faire ça ? Parce que, comme on l’a vu, la mémoire c’est le rapport présent aux choses du passé. Et comme pour Valmy, on comprend bien que la façon qu’on a de voir un événement influence notre manière d’interpréter notre présent et nos expériences.
En rapprochant la République de cette notion de génocide, certains cherchent à faire de cette République née de la Révolution la matrice des régimes qui ont effectivement commis des génocides. Je ne déconne pas, c’est vraiment une association qu’ils font. Puisque la République aurait commis dès sa naissance un génocide, elle serait forcément la rupture qui mènerait au nazisme ou au stalinisme. Imparable, la conclusion logique à tout ça, c’est qu’il faut revenir à la tradition, à la monarchie, à l’Ancien Régime, que les paysans vendéens ont si vaillamment défendu.
Vous voyez bien comme cette accusation de génocide vendéen, qui n’a rien de fondé scientifiquement, sert un discours politique et médiatique. Non seulement ça fait de la République une boîte de Pandore dont l’ouverture mène au plus grand crime du XXe siècle, mais en plus ça efface toutes les continuités qu’il y a entre les différentes répressions militaires de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. On oublie aussi la place de l’annexion de la Corse en 1768 dans le développement des méthodes qui seront utilisées dans la Vendée, et on oublie également que Napoléon utilisera Turreau pour écraser le Valais entre 1801 et 1806, sans parler des méthodes employées en Amérique ou contre les Irlandais par les Britanniques, ou bien à Haïti, ou en Calabre, ou en Espagne, ou en Algérie. Bref, la Vendée est inscrite dans une histoire assez dense, tant du point de vue des méthodes des insurgés que de celles de la contre-insurrection.
Donc voilà, basta le dossier du génocide vendéen. Si on veut avancer nationalement, il nous faut reconnaître toute la guerre, faire face à ces crimes, mais aussi bien les caractériser. Parce qu’en attendant, on continue à imprimer une mémoire qui forme énormément la Vendée et ses habitants eux-mêmes. Ce qu’il nous faut aborder aussi.
Comme on l’a vu, dès ses origines, la Vendée est une construction par ses contemporains, qui va dès lors nourrir son histoire. De fait, par la guerre bien réelle que le discours a contribué à nourrir, les Vendéens ont vécu une expérience historique traumatisante avec son lot de drames. Cela a participé à créer à la fois une région de Vendée bien située physiquement et une identité tout à fait marquée, qui reprend finalement des traits qui lui ont été imposés de l’extérieur : un attachement au catholicisme, à la monarchie, aux traditions. Cela va tellement loin que tout au long du XIXe siècle, les Vendéens s’enferment et sont enfermés dans pléthore de préjugés.
Au-delà de la présence bien réelle des marques de la guerre, des martyres, des croix, des ruines, son environnement lui-même est caricaturé. Les rochers, le bocage deviennent des marqueurs identitaires d’une population attachée à sa terre, mais jugée comme archaïque. Selon son attachement bleu ou blanc, on critique ou on chante les louanges de cette paysannerie sublimée. Mais conséquence non négligeable, les Vendéens se l’approprient et développent une fierté non pas seulement de la guerre, mais aussi et surtout de leur identité rurale et communautaire.
On a là un sacré effet de la mémoire sur l’histoire. De fait, la Vendée a continué à évoluer en restant marquée par la mémoire de la guerre de Vendée, et elle en a conservé les stigmates. Ce qui en retour lui offre un cadre très structurant, qui explique pourquoi c’est une des rares zones rurales françaises à ne pas se dépeupler aujourd’hui, et même à développer son industrie, notamment avec la nébuleuse choletaise. Jean-Clément Martin parle même de « région-mémoire ».
Cette guerre de Vendée a produit une identité que la mémoire a conservée, au point même d’effacer les bastions vendéens bleus. Et derrière, la mémoire est entretenue dans l’espace et les consciences. Si cette guerre est une catastrophe pour la région, elle a bien nourri et aujourd’hui encore une identité vivante, bien que soumise au discours externe par la lecture bleue, bien sûr, qui reproche son renfermement et son conservatisme à la région, même si cela tend à disparaître, et surtout par la lecture blanche, que certains mobilisent avec plus ou moins de transparence, et qui s’est cristallisée à travers le Puy du Fou et plus récemment le film « Vaincre ou mourir ». Si on veut comprendre le succès de ces entreprises et également les crispations palpables qu’elles provoquent, le concept de mémoire est particulièrement utile.
Pour le film, on va faire simple : cinématographiquement, il n’est pas ouf. C’est beaucoup de pathos, la musique est lourdingue, ce n’est pas hyper bien joué. Mais la scène qui met en scène les spécialistes au début est surtout critiquable, notamment en faisant intervenir des gens dont on ne comprend pas vraiment la valeur ajoutée, mais aussi et surtout en donnant une place importante à Reynald Secher, l’historien à l’origine de la thèse du génocide franco-français, et qui depuis n’a pas vraiment répondu scientifiquement aux répliques des historiens et historiennes. Mais pour ce qui est du traitement de la Vendée et des républicains dans le film, en fait, ça va.
Il est assez nuancé. Il n’héroïse pas tant que ça Charette, il ne montre pas les troupes bleues comme des monstres sanguinaires, même s’il est très dur avec la Révolution. Bref, c’est un film sur une guerre civile, il faudrait l’analyser en profondeur, évidemment. Il y a mille petits mots, mille petits jugements, mais bon, c’est un film, il prend le parti de la Vendée, c’est son droit.
Mais on aurait pu s’attendre à bien pire en terme de manipulation et de déformation par la production. Typiquement, au Puy du Fou, c’est mille fois pire. Par contre, là où le film devient un problème, c’est par le signe de ralliement qu’il est devenu pour les droites identitaristes, nationalistes et royalistes. C’était prévisible et prévu, et il s’est ainsi retrouvé embarqué dans toute cette stratégie d’augmentation d’une tension politique.
Et le Puy du Fou opère de la même logique : influencer la mémoire et y faire rentrer des termes que la recherche historique a invalidés. D’où le fait que dès que vous avez vu le titre de cette vidéo, vous vous êtes dit : « Ah, est-ce qu’il va parler du génocide ? »
Mais le succès du Puy du Fou, pour manipulatoire qu’il est de la part de ses dirigeants, ne doit pas nous faire manquer que celui-ci s’inscrit dans la mémoire de la région que l’on a vue. C’est un thème de fierté locale, ça nourrit le tourisme, qui met énormément en avant la mémoire de cette guerre, et ça relie les Vendéens à ce qui est à l’origine de leur identité.
Sans ça, le Puy du Fou n’aurait pas tous ces bénévoles qui lui permettent de faire vivre ses spectacles et de tenir financièrement. Oui, bon, parce que sinon le succès s’effondrerait sous son poids financier, la gratuité bien utile. Toujours est-il qu’en retour, c’est toute une activité qui est stimulée, et donc une région qui continue de vivre et qui maintient son tissu économique et social, lui-même hérité, on l’a vu, de la structuration mémorielle de la Vendée. Vous voyez, finalement, tout ça ne va pas se dissiper grâce à une critique historienne méthodique.
Les spectacles du Puy du Fou sont faux historiquement et cherchent même à manipuler l’histoire et les opinions, mais les 2 000 bénévoles et les touristes sont contents aussi. J’aurais assez envie, à titre personnel, d’opérer un déplacement de ce que nous devons trouver problématique dans ce que Philippe de Villiers et sa clique nous imposent. On pourrait analyser que le Puy du Fou et les discours anti-universitaires et réactionnaires qu’il nourrit est en réalité dans la continuité de ce qui a été imposé aux Vendéens depuis le début, que ce soit par les Bleus ou leurs héritiers, qui en font des conservateurs invétérés et fermés sur eux-mêmes, ou par les Blancs, qui en font les plus grands défenseurs du catholicisme et du royalisme français. Alors qu’en réalité, la Vendée a évolué.
C’est une région parfaitement intégrée, avec une légère tendance à voter plus conservateur, mais sans plus. Même son catholicisme, confronté au monde ouvrier qui a produit son industrie rurale, a nourri des mouvements de contestation populaire qui ont remis en cause les cadres conservateurs classiques. La JOC, Jeunesse ouvrière chrétienne, s’y est ainsi bien implantée et a joué un rôle dans la syndicalisation des ouvriers de la région, auprès de la CFDT ou de la CGT. La Vendée a ainsi tout à fait suivi les évolutions de la société française après la Seconde Guerre mondiale ou mai 68.
En bref, la particularité vendéenne est intégrée à la France. Pourquoi donc alors exciter un conflit éteint entre les deux ? Pourquoi enfermer encore les Vendéens dans une identité imposée par l’extérieur ? Allez, vous savez quoi, je vous propose un autre discours, plus proche des recherches historiques et positif.
Pour moi, plutôt que de nous concentrer sur la question d’un hypothétique génocide vendéen, ne serait-il pas temps pour nous de faire le constat heureux que, malgré les massacres et l’horreur de cette guerre civile, Vendée et République ont réussi à construire une paix durable et socialement acceptée ? Parce qu’on se concentre toujours sur la guerre, hein, notamment sur cette chaîne, évidemment. Mais s’intéresser à la construction de la paix, c’est tout aussi important. Et la paix construite en Vendée en 1796, elle est bien réelle et solide.
Les rallumages en 1799, 1815 et 1832 n’y changeront rien. Ces trois soulèvements montrent surtout que s’il existe encore une élite qui cherche à mobiliser la mémoire de la région pour soutenir les royalistes, le soutien populaire, lui, manque à l’appel, contrairement à toute la phase 1793-1796, où c’était un des facteurs majeurs de la continuité du conflit. Alors, l’épisode est à rallonge, mais bon, tant pis, on est fou, on fait un dernier détour. Comment, en pratique, les Vendéens et la République ont-ils construit cette paix ?
L’historienne Anne Rolland-Boulestreau s’est explicitement penchée sur cette question. Au-delà des traités, quand on se penche un peu plus spécifiquement sur la méthode, on découvre une politique active et toute une bande d’acteurs locaux, mais essentiels. À partir de mai 1794, la République va développer ce qu’on pourrait nommer des méthodes de pacification issues d’une réelle volonté de renouer le dialogue. Et ça n’a rien de facile.
Bon, en même temps, quand tes troupes viennent de multiplier viols, massacres, destructions de villages, et cetera, bon, tu n’as pas forcément envie de discuter. Et du côté national, la posture ouverte n’est pas non plus une évidence, étant donné qu’il n’y a plus de menace à l’international. Ça pourrait être au contraire le bon moment pour régler définitivement la question de manière un peu plus violente, et ce d’autant plus que les discours ont effectivement déshumanisé les Vendéens, qui passent pour rétrogrades, un danger passéiste, ou au mieux des brigands. Mais non, au contraire.
À partir de la destitution de Turreau, on observe une réhumanisation des Vendéens. On en refait des frères dans les discours, certes dans l’erreur, mais en tout cas avec qui il faut retrouver la fraternité. La République adopte donc une double attitude : répressive envers ceux qui portent les armes, et bienveillante envers ceux qui les déposent ou qui cherchent à retourner aux champs. La Commission de l’agriculture et des arts est à cet égard centrale.
Elle cherche à promouvoir un véritable plan d’organisation économique et mesure le retour aux champs. C’est absolument pas parfait, hein. C’est progressif, les méthodes sont expérimentales, ça prend du temps, et il y a de nombreuses déconvenues. Des manuels de bons comportements sont distribués aux soldats et aux officiers, on dénonce les généraux qui ne respectent pas les civils, on placarde les intentions politiques de pacification avec des propositions de fond, on fait de la médiation.
En fait, on observe que petit à petit, c’est la politique qui prend le pas sur les prérogatives militaires. Ainsi, les envoyés en mission prennent de plus en plus la tête des colonnes. Ils les précèdent pour rencontrer les villageois, les prévenir de l’arrivée des troupes, discuter, parlementer, présenter les propositions. On recrée le contact, puis le dialogue, ce qui renoue avec une confiance, et petit à petit, le message de paix se diffuse.
On observe ainsi des axes de pacification, au premier rang desquels la Loire, qui sert de no man’s land entre la rive républicaine et la rive vendéenne, permettant des rencontres par chaloupe entre envoyés et paysans qui prennent rendez-vous. Les axes routiers, jusqu’alors épicentres des massacres, deviennent progressivement des espaces de diffusion de la pacification, appuyés sur les villes acquises aux Bleus. Il faut se rendre compte que tout ça a lieu dans un espace encore clairement en guerre, hein. Donc il y a des incompréhensions, des méfiances, des trahisons, des déceptions, mais petit à petit, ça donne des résultats, ce qui se mesure par exemple par l’augmentation du nombre de mariages et le retour aux champs, signe de véritable confiance.
En parallèle du développement de ces techniques de diffusion de la politique pacificatrice, on tient de mieux en mieux les troupes, et surtout les propositions de paix gagnent en profondeur. Il y a l’amnistie proposée en décembre 1794, mais ensuite les traités de La Jaunaye et de Saint-Florent reprennent un programme ambitieux : reconnaître les prêtres réfractaires et leur rendre leur place sociale, suspendre les taxes et la conscription, mais aussi prévoir un plan de reconstruction du pays. C’est toute une approche économique, juridique et religieuse qui trouve ici sa place dans cette volonté de trouver un arrangement pacifique. On discute également du sort des réfugiés, dont on tente d’organiser et de planifier le retour.
On accompagne la signature de ces traités de tout un ensemble de rites, rendus possibles par cette reprise de confiance construite depuis mai 1794 : des banquets, des défilés, des fêtes. On proclame la paix et on multiplie les signes de confiance. Le but, en réalité, est simple : il s’agit de réintégrer les Vendéens à la République, quitte à leur laisser une certaine particularité, pour conjurer la dispute. Et en face, on n’est pas insensible à toutes ces pratiques.
Il y a de nombreux Vendéens qui vont jouer un rôle actif dans cette pacification : des prêtres réfractaires soutenus par l’Église, des maires, des chefs. Et il est clair que certains Vendéens ont clairement le courage de saisir cette main tendue par les républicains, et ce malgré une situation particulièrement envenimée. C’est donc à une politique de la paix par le haut à laquelle les Vendéens répondent : aux odes à la paix, aux propositions de négociation, aux invitations à des rencontres, il y a des ouvertures. Les banquets ne sont pas seulement républicains, certains sont organisés par des Vendéens blancs qui invitent des officiers bleus.
Alors, encore une fois, évidemment, le processus n’est pas linéaire. La paix de 1795 est vite brisée, mais la politique de paix survit. Les acteurs convaincus par la nécessité de défendre la paix s’y accrochent, et de fait, la deuxième guerre de Vendée ne dégénère pas. En à peine un an, la région est de nouveau pacifiée, et ça tient.
Je suis lourd, mais il faut se rendre compte du courage et de l’ambition d’une telle approche politique. Oui, tout n’est pas nécessairement réglé, mais de fait, le politique a remis la main sur des questions qui jusqu’ici étaient cachées par le militaire. Et derrière, la Vendée est redevenue une région française en paix avec le reste du pays. Elle en tire une spécificité, mais n’est pas dans un conflit incontrôlable.
Et quand on voit que la question irlandaise, des communautés protestantes et catholiques, née à peu près dans la même période, n’est encore pas véritablement réglée, on se dit qu’on hérite ici d’une belle réussite. De ce conflit affreux, on est sorti par le haut, en renouant un dialogue durable et en acceptant les concessions nécessaires à ce dernier. D’un point de vue mémoriel, on tient là un superbe objet pour se confronter à la fois aux crimes de guerre, à ce que la France a fait subir à la Vendée, et à ce qui nous a permis d’éviter le pire et de reconstruire une relation saine et durable. J’insiste parce que c’est un sacré angle mort de notre mémoire, et je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est par là qu’on peut faire sortir les Vendéens de cette impasse.
Mais ça, le Puy du Fou ne fera ni spectacle ni film dessus, ni pour parler des réfugiés. C’est bien dommage. Car finalement, en sortant de cette série, j’espère vous avoir fait saisir les enjeux qu’il y a à prendre conscience des différences qu’il y a entre histoire et mémoire, du discours contemporain produit pour donner du sens aux événements, aux effets de la mémoire sur l’histoire. On a pu comprendre que ces deux concepts n’étaient pas insensibles l’un à l’autre.
Il est important de comprendre les événements passés, mais également de voir que ce que nous retenons au présent du passé a un effet sur notre vision du monde. La mémoire n’est pas historiquement véridique, et ce n’est pas grave. Mais ignorer le sens qu’elle donne aux choses nous rend sensibles à de nombreuses manipulations. Le thème de la mémoire s’est installé dans le débat public, on parle souvent de devoir de mémoire, et aujourd’hui aussi de politique de mémoire.
Pour autant, on l’a vu avec Valmy, on ne peut pas se suffire de l’idée qu’il faut juste se souvenir. Il y a de la propagande, des déformations, des transformations. Toute mémoire a une histoire. Mais alors, vous me demanderez pourquoi je vous saoule avec tout ça sur une chaîne d’histoire de la guerre.
Déjà, parce que des travaux récents sont sortis sur Valmy et les Tuileries, donc c’était une bonne occasion. Mais aussi et surtout parce qu’en passant, on pouvait enfin traiter un sujet juste un tout petit peu plus présent. Quand on parle des guerres passées, c’est pas comme si elles étaient partout présentes dans notre mythe national, qu’on en commémorait quelques-unes chaque année, et qu’elles étaient régulièrement reprises au cinéma, par exemple. Et ça, c’est sans parler de leur présence dans l’espace public, avec de nombreux noms de rues, des statues de partout, les monuments aux morts.
Comme pour le reste de la série, il ne s’agit pas de dire que c’est nul, mais il faut en prendre conscience. Parler de l’histoire, ce n’est pas neutre, et pour la guerre, c’est encore plus vrai, vu la propension de cette activité humaine à créer des drames, des traumatismes, des oppositions, et cetera. Donc voilà, c’était un peu l’objet de cette série que de vous faire prendre conscience de tout ça. Mémoire et histoire sont intriquées, s’influencent mutuellement et sont assez mobiles.
On peut donc terminer sur un petit manifeste en faveur de l’intégration de l’histoire dans notre appropriation collective de la mémoire. Et attention, je vais quasiment reprendre le texte de Jacques Le Goff. L’histoire est imparfaite, elle est le fruit d’une recherche lente qui produit des interrogations, des débats. Parfois elle avance, elle recule, elle remet en cause.
C’est un travail difficile qui a en plus contre lui d’avoir un langage spécifique, plutôt propre à des spécialistes. Bref, c’est une discipline avec ses méthodes scientifiques, et ses spécialistes se battent contre leurs propres préjugés et se contrôlent entre eux pour pouvoir converger vers une meilleure compréhension. En marge de cela, nous sommes collectivement, en tant que membres de notre société, sujets à différentes influences qui font notre mémoire. Ces influences construisent notre rapport au passé, et l’histoire a un rôle majeur à y jouer.
Ce n’est pas pour rien que ça a autant de succès. On aime ça, comprendre, penser, imaginer aussi, pour se figurer. Et le travail des historiens et des historiennes consiste aussi en partie à éclairer, à corriger cette mémoire souvent mythique. Alors, évidemment, il est impossible pour chacun de tout savoir, de rester alerte à jour, mais ce n’est pas grave.
Il ne faut pas non plus fétichiser l’histoire. Mais plutôt que d’être inconsciemment piloté par une mémoire manipulée, ne vaut-il pas mieux accepter l’histoire et ses imperfections ? Ne devrions-nous pas nous approprier le fruit de cette parole scientifique plutôt que de nous laisser influencer par une parole biaisée, tout intéressée, diffusée par le haut ? En somme, laisser notre mémoire être mobile, soumise à des évolutions, accepter les nouveautés et les transformations de notre société pour comprendre davantage.
Oui, faire face aux contradictions de ce qui fonde notre société, de ces mythes, de son passé, mais également rester humble par rapport à nos certitudes, qui n’ont finalement, en ceux qui regardent le passé, pas grand-chose de solide pour les justifier. Bref, vivre et laisser vivre le souvenir, pour le laisser se rappeler à nous dans ce qu’il a de curatif ou de positif, et en ce qu’il nous permet d’avancer face à nos démons et avec nos joies. Le tout pour éviter de se laisser enfermer dans des logiques manichéennes qui nous étouffent et qui finalement produisent surtout des non-dits, des létalités, des ressentiments et même des injustices. Car, comme le disait Paul Ricœur, l’abus de mémoire est aussi un abus d’oubli.
C’est la fin de cet épisode et de cette série. J’espère que le tout vous a plu. Quant à moi, je vous remercie de m’avoir écouté, vraiment, pour aujourd’hui, et je vous souhaite une bonne journée. Au sortir de cet épisode, il semble impossible de ne pas clarifier plusieurs points relatifs au contexte concernant la Palestine et Israël, sur ce qu’il est possible de projeter ou non de l’histoire sur notre actualité.
J’ai terminé d’écrire ce script une semaine avant le 7 octobre 2023. Il ne constitue donc en rien une réponse ou une exploration des enjeux d’une guerre dont les opérations n’ont plus de mécanisme d’autolimitation. Pour autant, nous assistons aujourd’hui à une suite de crimes de guerre organisés par deux puissances politiques : le Hamas et le gouvernement de Netanyahou. Vous l’avez vu dans cet épisode, la caractérisation des crimes de guerre, la détermination de la nature réelle des actions menées par les forces politiques et militaires contre les civils, les infrastructures ou les prisonniers, leur aspect systématique ou non, désiré et organisé structurellement ou non, leur visée profonde, couplée à des discours et justifications déshumanisants, tout cela prend du temps, demande un travail sur les sources, des débats, des clarifications méthodologiques.
L’on ne peut se permettre une telle attitude que dans la position de l’historien, avec la distance nécessaire, que ce travail soit engagé ou non. Ainsi, la guerre de Vendée peut nous offrir un certain nombre de leçons, en gardant à l’esprit son contexte. On peut retenir que la puissance dominante, ici la République française, dicte le niveau de violence et a à cet égard une responsabilité majeure dans les nombreux crimes de guerre que ses armées ont commis. Le discours déshumanisant et le faible contrôle de ses forces, l’impossible primauté des objectifs politiques sur les objectifs militaires, ont produit une situation humainement affreuse.
Mais c’est également cette puissance dominante qui a remis la main sur la dimension politique du conflit, a réhumanisé les Vendéens, et a également su passer outre les crimes de guerre des Blancs, moins nombreux et moins intenses, mais qui auraient pu être récupérés pour justifier un retour à une violence militaire débridée. En parallèle, l’investissement d’un certain nombre d’acteurs en faveur d’une protection des plus faibles, d’un accueil des réfugiés, d’un plan d’organisation économique et agricole, a permis de trouver à long terme une porte de sortie à cette crise humanitaire, militaire et politique. La dimension criminelle de cette dernière a ainsi été combattue par ces acteurs jusqu’à devenir la norme politique et revenir à un état humainement défendable de ce conflit. Ceci posé, l’histoire, ces pratiques d’analyse et de caractérisation, ne doivent pas nous servir d’écran de fumée.
Ce qu’il advient aujourd’hui est un enchaînement de crimes et de massacres, et leur dénomination exacte — crime de guerre, crime contre l’humanité ou génocide — ne viendra qu’avec le temps. Nous sommes ici face à un cas presque archétypal de ce qu’on appelle un concept écran. Pendant que l’on se chamaille pour savoir de quelle manière on pourrait caractériser les faits, on ne parle pas ou plus des faits eux-mêmes. Ne nous y trompons pas, cela ne fait l’affaire que des partisans des solutions les plus extrêmes dans les deux camps.
Des Israéliens ont été massacrés dans une journée dont le Hamas doit répondre, d’autres sont encore tenus en otage. Sur cette base, l’armée d’Israël multiplie les destructions d’habitations et impose une fermeture stricte de la bande de Gaza, faisant qu’aujourd’hui un demi-million de personnes est menacé par la famine. Femmes et enfants, civils, journalistes sont pris pour cible. Des soldats de l’armée israélienne mettent en scène leurs crimes, leur déshumanisation des Palestiniens, tandis que les colons redoublent d’actions contre les Cisjordaniens.
Rien de tout cela ne ressemble à une défense. Croire que les actions de Tsahal ont une logique historique acceptable est une erreur grossière, qui met en danger les Palestiniens immédiatement, les Juifs dans le monde, contre lesquels les attaques antisémites augmentent, et en définitive les Israéliens eux-mêmes, à la fois par l’engagement de réservistes mal entraînés pour la guerre urbaine, multipliant les drames, et par l’isolement toujours plus fort dans lequel s’enfonce le pays. Et il est évident, étant donné la différence de moyens et de contrôle sur la situation, que la responsabilité d’Israël et de son gouvernement est de mettre un terme à cette crise, a fortiori au regard de la disproportion de leur réponse. Il est également de la responsabilité de la communauté internationale de mettre la pression pour obtenir ce terme.
Débattre sur les mots et remuer en permanence toute possible compromission avec ce qui est présenté comme un camp indéfendable a aujourd’hui quelque chose d’indécent. L’on pourrait même faire l’hypothèse que l’on passe tout ce temps à en parler pour ne pas avoir à agir ou à penser comment agir. Disons donc les choses plus simplement : ce qui se passe n’est pas acceptable, et nous le paierons à l’avenir si nous laissons cela le devenir, comme nous l’avons fait par exemple avec la Syrie de Bachar al-Assad. Ainsi, posons qu’il y a un parti de la guerre, et surtout un parti des massacres, aujourd’hui : c’est le parti du Hamas et de Netanyahou.
Il y a aussi un parti de la paix et de l’humanité : c’est celui de toutes celles et de tous ceux qui demandent la fin des combats, la libération des otages, et surtout la négociation à long terme d’une paix valable et juste. Et il y a le parti des victimes, qui, aussi longtemps que la situation sera laissée aux mains de ceux qui sont aujourd’hui à la manœuvre, ne fera que grandir, et laisser à la mémoire à venir un héritage infiniment plus lourd à porter que celui d’avoir pris le risque d’être humilié pour que la paix puisse un jour être une réalité équitable et durable.


