L’ouverture 1812 de Tchaïkovski est un morceau que le compositeur lui-même disait avoir écrit « sans amour », persuadé qu’il n’aurait aucune valeur artistique. Pourtant, le monde entier n’est pas d’accord avec lui. Cette œuvre retrace, à travers ses citations musicales, toute la campagne de Russie de Napoléon en 1812. Suivons ce récit musical, de l’invasion à la déroute.

Le morceau s’ouvre sur une liturgie orthodoxe russe, « Dieu sauve ton peuple ». Cet air semble prévenir la Russie du conflit qui va venir. En 1812, l’Europe est napoléonienne. La Prusse et l’Autriche ont été écrasées, et la Russie ne peut plus intervenir.
Par les traités de Tilsit en 1807, elle est écartée et doit participer au blocus continental contre l’Angleterre. Mais ce blocus étouffe l’économie russe, qui vit mal cette situation. Ajoutez à cela la création d’un État polonais par Napoléon, et vous obtenez un tsar qui se rebelle. Napoléon déclare alors la guerre à la Russie le 22 juin 1812.
Dans l’ouverture, la musique prend un air guerrier mais défaitiste. Elle monte entre les violons et les flûtes, puis se laisse dominer par les cuivres, censés représenter les Français inarrêtables. Napoléon a rassemblé la meilleure armée possible : six cent mille hommes, dont quatre cent vingt mille Français de la Grande Armée, le reste étant des renforts des pays occupés : Polonais, Allemands, Italiens, Suisses, Croates, Espagnols. Ajoutez à cela douze cents pièces d’artillerie, la meilleure d’Europe, sans même parler de l’immense expérience de l’infanterie et de la cavalerie françaises.
En face, l’armée russe compte un demi-million d’hommes, mais loin d’avoir les mêmes compétences. Cela explique le ton défaitiste. Bien que les Russes veuillent se défendre, ils n’acceptent le combat qu’en position défensive solide. Or les Français avancent avec une rapidité foudroyante et culbutent les positions russes.
Le gros des troupes vise Smolensk puis Moscou, tandis qu’une petite armée de trente mille hommes est envoyée contre Saint-Pétersbourg au nord. Cette avancée rapide a deux conséquences. D’abord, les Russes adoptent une politique de la terre brûlée, utilisant l’immensité de leur territoire pour ne rien laisser à Napoléon. Ensuite, les Français étirent trop rapidement leurs lignes logistiques, ce qui rend le ravitaillement très difficile.
Napoléon perd beaucoup d’hommes dans les rues, et il n’arrive pas à briser une armée russe fuyante. De plus, les armées de l’empereur subissent une guérilla de la part des partisans et des cosaques. Bref, tout n’est pas si positif dans cette avancée française. Nous entrons alors dans une nouvelle phase du morceau, qui représente l’armée du tsar, fière et prête à défendre la mère patrie.
Ce thème est important dans l’ensemble du morceau et souligne plus le courage que la valeur au combat. En effet, l’armée française du nord échoue devant Riga et Saint-Pétersbourg, ce qui rassure un peu le pouvoir politique russe. Mais l’embellie est de courte durée. Si l’armée de Napoléon est désormais isolée, elle reste foudroyante et finit par prendre Smolensk le 18 août.
Les Russes n’ont plus le choix et doivent désormais combattre s’ils veulent protéger Moscou. Notons que la Grande Armée a vu ses effectifs fondre de moitié, isolée stratégiquement et logistiquement, et montre déjà des signes d’usure. C’est ici que Tchaïkovski aborde la bataille de Borodino, ou de la Moskova, qui a lieu le 7 septembre 1812. On y retrouve l’air martial du début, mais il monte beaucoup plus rapidement.
On y voit opposer l’air représentant l’armée russe à la Marseillaise, censée représenter l’armée française. La Marseillaise finit par balayer les airs russes, ce qui représente la victoire française. Mais l’armée russe survit à cette bataille. Pendant une journée, la stratégie de Napoléon a ses limites.
Les Russes peuvent dire avoir gagné : ils ont tenu à Borodino, ont perdu plus de quarante mille hommes, mais ont eu l’intelligence de passer et de sauver ce qui peut l’être. Politiquement et militairement, le tsar survit. De son côté, Napoléon n’a perdu que six mille hommes, mais il déplore vingt-cinq mille blessés, ce qui, à plus d’un millier de kilomètres de sa frontière, équivaut à des morts. Tchaïkovski nous éloigne alors des champs de bataille pour nous parler de la véritable force des Russes : leur campagne.
À travers un thème pastoral, le compositeur rend hommage au courage du peuple russe et finit par citer un air folklorique très connu en Russie. Comme beaucoup d’armées, l’armée russe se décide à quitter Moscou, non sans vider la ville de toute provision ni sans la remplir de partisans. Quand la Marseillaise arrive, elle marque la prise de Moscou par Napoléon le 14 septembre, à peine une semaine après la bataille. Mais Napoléon n’a plus de réserves ni de provisions, et n’a guère que cent mille hommes valides.
Il hésite à poursuivre l’armée russe et espère secrètement obtenir la paix par la prise de la capitale, ce qui est l’usage. De son côté, le tsar joue la montre, ce qui amplifie la situation. Pour ne rien arranger, les partisans de Moscou, à l’image d’un incendie gigantesque, mettent le feu à la ville dans la nuit. Pour vous donner une idée, un quartier entier brûle.
Tchaïkovski ressort son air pastoral, mais cette fois pour d’autres raisons. L’armée du tsar recrute à tour de bras. Privée d’artillerie, elle a toujours une cavalerie efficace, s’appuyant sur les cosaques, et se reconstitue une infanterie de masse. Cela valide la temporisation du tsar.
De plus, cela permet d’organiser le réseau des partisans, qui travaille de concert avec les cosaques et donne un excellent exemple de guerre irrégulière. Il faut souligner chez les Russes une formidable volonté de résister, ou au pire de ne pas obtempérer. L’incendie de Moscou en est un bel exemple. Des milliers d’escarmouches contre les unités françaises isolées, et surtout contre les trains de ravitaillement, affaiblissent particulièrement les efforts français.
Et ça marche. Dans le morceau, la Marseillaise réapparaît, mais beaucoup moins flamboyante. C’est l’heure de la retraite. Incapable d’obtenir la paix, Napoléon se décide à rentrer le 18 octobre.
L’armée russe renforcée lui emboîte le pas, et l’hiver arrive. L’air russe fait sa réapparition dans le morceau, tandis que la Marseillaise est balayée par des canons. Oui, il y a des canons dans le morceau, mais on tire à blanc. Viennent également les cordes, représentées par des violons.
Tout ceci symbolise la reprise de Moscou, mais aussi la capture des canons français par l’armée russe. En effet, sans ravitaillement, les Français doivent abandonner leurs canons faute de chevaux pour les tirer, résolvant ainsi la grande faiblesse de l’armée russe. D’où leur présence dans le morceau. Nous pouvons donc entrer dans la dernière phase du morceau : la célébration de la victoire.
Tout commence par la liturgie orthodoxe russe, « Dieu sauve ton peuple », appuyée par les cloches des églises russes et les vents d’hiver des violons. C’est un remerciement à Dieu pour la victoire. Napoléon a complètement perdu. La retraite est catastrophique : froid, famine, guérilla, poursuites par les Russes.
De toute manière, Napoléon rentre avec seulement dix mille hommes. Finissons le morceau, car voici la partie la plus connue. Tchaïkovski, qui doit glorifier le tsar, fait revenir l’air de l’armée russe du début et ajoute l’hymne tsariste de 1880, « Dieu sauve le tsar ». Les cloches sonnent, les canons tonnent, et c’est l’apothéose.
Maintenant, quelques remarques. D’abord, l’expression française « la Bérézina » vient d’une bataille durant la retraite de Russie. Elle signifie la débandade, le bordel, le massacre, la défaite ultime. Cette idée que la Bérézina fut une cinglante défaite vient du fait que c’est une des rares batailles où des civils de l’armée ont pu voir les conditions atroces dans lesquelles le génie a dû construire un pont sur la Bérézina.
Pourtant, la traversée de ce fleuve a plutôt été une réussite de la part de Napoléon, du moins d’un point de vue stratégique. Poursuivi par deux armées prêtes à l’écraser, et avec l’obligation de traverser la Bérézina, l’empereur réussit une brillante manœuvre de diversion, lui laissant le temps et l’espace pour construire un pont improvisé et ainsi sauver une partie de son armée. Malheureusement, le pont s’effondrera et forcera les Français à abandonner l’autre partie, sans parler des scènes d’horreur : des hommes coulant dans un fleuve gelé ou frigorifiant sur place. Deuxième remarque : Tchaïkovski fait deux anachronismes dans son morceau.
La Marseillaise, certes écrite en 1792, était interdite sous l’Empire. Elle n’a donc jamais retenti pendant la campagne de Russie. De même, l’hymne russe « Dieu sauve le tsar » a été composé en 1833, donc n’existait pas à l’époque. Mais en 1880, ces airs représentent très bien la France et la Russie, alors ça passe.
Ma première conclusion est militaire. La campagne de 1812 est un désastre pour Napoléon. Pour en donner une idée, un graphique représentant l’évolution du nombre de soldats dans l’armée durant la campagne montre l’épaisseur du trait proportionnelle aux effectifs. C’est clair.
Cependant, ce n’est pas la fin de l’Empire. Grâce à sa démographie et à son industrie, la France va rapidement lever une nouvelle Grande Armée et se préparer à la campagne d’Allemagne de 1813. Mais Napoléon a perdu trois choses : sa réputation, qui incitait nombre de pays à ne pas se révolter ; l’expérience de son armée ; et surtout ses chevaux. La campagne de Russie n’a épargné aucun cheval.
Sachant que l’empereur s’appuie énormément sur sa cavalerie, cela aura des conséquences jusqu’à Waterloo. Bref, ça fait mal. Ma deuxième conclusion est musicale. Si Tchaïkovski n’était pas très attaché à l’ouverture 1812, ce morceau reste un de ses plus connus, avec Casse-Noisette, le Lac des cygnes ou la Symphonie pathétique.
À l’origine, ce morceau devait être à la gloire des tsars, mais Tchaïkovski a voulu rajouter un hommage au dieu orthodoxe, à l’hiver, et surtout au peuple russe et à son courage. Et après, c’est parti en sucette. Ce morceau est utilisé à tort et à travers, jusqu’à en ignorer la signification initiale. Son final héroïque et grandiose est utilisé pour tout et n’importe quoi : des feux d’artifice pour l’indépendance américaine, un clip du Front national, une pub pour du scotch, le jeu vidéo Ratchet and Clank, V pour Vendetta, les 120 ans de la tour Eiffel.
Moi, je m’en fous, j’adore cette musique. Je vous remets le final, avec un montage de toutes les vidéos qui l’utilisent. Et voilà, c’est la fin de cet épisode. J’espère vous avoir fait apprécier ce morceau à sa juste valeur.
Merci de m’avoir écouté, et bonne journée.


