« Ils étaient déjà là, sur les hauteurs, et je les voyais à peine à travers le brouillard. » Ce matin du 14 octobre 1806, je croyais affronter l’arrière-garde prussienne. En réalité, j’avais sous…

« Ils étaient déjà là, sur les hauteurs, et je les voyais à peine à travers le brouillard. » Ce matin du 14 octobre 1806, je croyais affronter l’arrière-garde prussienne. En réalité, j’avais sous...

Pour une petite armée, la division suffit. C’est simple, mobile, facile à ravitailler, et ça couvre beaucoup de terrain. Mais quand on parle d’une grande armée, celle de Napoléon par exemple, dix-huit divisions à articuler sur le terrain, c’est vite illisible. Alors Napoléon a créé un nouvel échelon, au-dessus de la division : le corps d’armée.

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Et dans la famille de la révolution militaire, c’est bien simple, il faudra dix ans à l’Europe pour s’en remettre. Parlons donc de la campagne de Prusse, celle de 1806. Elle est la première de la guerre de la Quatrième Coalition, et elle illustre parfaitement ce concept. Un petit point de méthode d’abord : les guerres napoléoniennes sont tellement commentées que je vais forcément faire des choix, et j’assume une lecture orientée vers les concepts militaires.

Pas d’approche chronologique exhaustive donc, mais une plongée dans ce qui rend cette armée si redoutable. Pour comprendre, il faut se rappeler le contexte. Après la Révolution, la Première Coalition a été battue, notamment grâce à la campagne d’Italie de Bonaparte. Puis il y a eu la guerre de la Deuxième Coalition, de 1798 à 1802, pendant laquelle Bonaparte a pris le pouvoir et sécurisé l’Italie.

La Troisième Coalition intervient en 1805, après la fondation de l’Empire napoléonien. L’Autriche y est écrasée, la Russie repoussée, grâce aux succès d’Ulm et d’Austerlitz. Un résumé rapide, mais deux choses nous intéressent ici : d’abord l’attentisme de la Prusse, qui a récupéré Hanovre en échange de sa non-intervention, ensuite la montée en puissance, éclatante, de la France. Les Prussiens commencent sincèrement à se dire qu’il va falloir donner une leçon à ces Français bien impétueux.

Car la Prusse se sent de plus en plus pressée. En trois guerres, la France a mis la main sur les Pays-Bas et l’Italie, tout en s’entourant de républiques alliées à l’est du Rhin. Quand Napoléon dissout le Saint-Empire en juillet 1806 pour créer la Confédération du Rhin, la Prusse se retrouve isolée dans son propre pré carré. C’en est assez.

La Prusse rejoint la coalition et la guerre de la Quatrième Coalition s’engage le 1er octobre 1806. Elle comprend aussi la Russie, le Royaume-Uni, la Suède, la Saxe, la Sicile et quelques États allemands. Il faut bien comprendre une chose : à cette époque, les Prussiens sont considérés comme les meilleurs militaires d’Europe. Ils héritent du prestige de la guerre de Sept Ans et de Frédéric II.

Ils méprisent les troupes françaises, persuadés que Marengo et Austerlitz n’étaient que des coups de chance. Ils lèvent une armée de deux cent mille hommes et s’élancent vers le dispositif français, sans même attendre les Russes. Voilà pour la situation. Maintenant, parlons technique.

Pendant la campagne d’Italie, Napoléon a expérimenté l’échelon division. Le corps d’armée, c’est celui au-dessus. Avec Napoléon, un corps d’armée, c’est deux ou trois divisions, plus des soutiens : de la cavalerie et de l’artillerie. Pourquoi faire ?

Pour une petite armée, la division est parfaite. Mais pour une grande armée, c’est limité. Une division compte environ dix mille hommes. Déplacer les cent quatre-vingt mille hommes de la Grande Armée en 1806 avec dix-huit divisions séparées, c’est vite illisible.

Le corps d’armée crée de la cohérence dans le commandement. Et surtout, il permet de créer plusieurs petites armées, avec certaines conditions. La capacité de résister à une armée entière, une division seule ne l’a pas vraiment. En Italie, ça marchait parce que le relief interdisait les grandes manœuvres.

Mais en Allemagne, c’est une autre affaire. Alors ce n’est plus à la division de résister, c’est au corps d’armée. Chaque corps se comporte comme une armée en miniature, avec un centre, de la cavalerie, de l’artillerie. Il est capable de se déployer et de tenir toute une journée face à une armée adverse.

Et bien sûr, les corps ne doivent jamais être à plus d’une journée de marche les uns des autres, pour pouvoir se prêter assistance. Cette cohérence donnée au corps permet aux divisions de se spécialiser. On voit apparaître des divisions de cavalerie encore plus mobiles, parfaites pour l’éclairage, mais capables aussi de soutenir en force les divisions d’infanterie. Pourquoi garder les divisions en dessous ?

Principalement pour répartir l’approvisionnement sur le pays, mais aussi pour faciliter les manœuvres tactiques quand le combat est engagé. Cette articulation permet des manœuvres immenses à l’échelle stratégique, tout en laissant une certaine autonomie aux généraux. Les changements d’aile stratégique deviennent possibles, le centre peut se réorienter. Bref, c’est l’outil parfait pour Napoléon, dont l’art consiste à se déplacer divisé et à frapper concentré.

Dernier avantage, et pas des moindres : les mouvements de l’armée deviennent particulièrement illisibles pour l’ennemi. Si vous n’en repérez qu’un, vous n’avez aucune idée de sa position par rapport aux autres. Il est alors possible de couvrir un mouvement d’enveloppement d’un ou deux corps en faisant écran avec le reste de l’armée. Mais ça, c’est de la théorie.

La campagne de Prusse est là pour tout illustrer. Regardons l’ordre de bataille d’un de ces corps, le troisième, celui de Davout. L’armée de Napoléon compte entre cent soixante et cent quatre-vingt mille hommes, répartis en six corps, plus la Garde impériale et une réserve de cavalerie. Le troisième corps, celui qui nous intéresse, compte dix-huit mille cinq cents fantassins, mille six cents cavaliers et mille sept cents artilleurs.

Il est organisé en trois divisions d’infanterie, trois régiments de chasseurs à cheval et une réserve d’artillerie. Chaque division est organisée en deux brigades d’infanterie avec son artillerie divisionnaire. Cette complétude, cette capacité à tenir seul, va avoir son importance. Parce qu’en face, l’armée prussienne n’a pas du tout cette capacité à converger de manière cohérente.

Il est temps de parler de la campagne. L’armée française est divisée entre la rive du Rhin et la Bavière. Les Prussiens veulent la couper en deux en s’élançant vers Francfort. Napoléon s’y attend et concentre immédiatement ses troupes à Bamberg.

De là, il souhaite viser Berlin et couper les Prussiens de leur pays. Mais les Prussiens se sont déjà trop avancés. Leurs deux cent mille hommes sont répartis en trois colonnes qui s’étalent sur cent cinquante kilomètres, sans connaître le dispositif français. Les Français arrivent par le sud et repoussent la gauche prussienne.

Désormais, ils menacent Leipzig, alors que la moitié de l’armée prussienne est déjà trop à l’ouest. C’est un sacré coup d’avance pour Napoléon. Ses adversaires ne veulent pas être séparés des renforts russes, encore loin. À partir de là, Napoléon s’attend à ce que les troupes de l’ouest fassent demi-tour, pendant que celles de l’est convergent vers lui.

Bref, il sait où ils vont se réunir. Il va donc jouer une manœuvre en position centrale, tout en flanquant le dispositif prussien. Napoléon repère une concentration ennemie à Iéna. Ce qu’il ignore, c’est que les Prussiens sont déjà réunis à Weimar, plus au nord.

Il envoie deux corps vers le nord-est et décide de converger sur Iéna, croyant avoir affaire à toute l’armée prussienne. Napoléon converge trop vite. Mais il est sauvé par deux choses. D’abord, le brouillard du matin, épais, qui masque sa faiblesse à gauche.

Ensuite, le corps d’armée de Davout, héroïque. Nous y reviendrons. À Iéna, Napoléon converge avec quatre corps et la Garde impériale sur deux colonnes prussiennes, tandis que Davout passe au nord-est et va rencontrer, sans le savoir, la véritable armée ennemie. S’engagent ainsi simultanément les batailles d’Iéna et d’Auerstaedt, le 14 octobre 1806.

À Iéna, les Prussiens sont peu conscients de la situation. Ils sont en place sur les hauteurs, mais à Auerstaedt, l’armée prussienne est encore en déplacement et s’avérera complètement incapable de s’organiser. À Iéna, cinquante-cinq mille Français arrivent petit à petit et font face à quarante-cinq mille Prussiens. Grâce à la convergence des corps d’armée, Napoléon a tout un corps qui menace la droite prussienne.

Cette menace empêche les Prussiens de tenir leurs collines et les force à se replier face à la pression du centre français. En se repliant, ils offrent leurs positions tactiques, se recroquevillent. Un nouveau corps d’armée français arrive même à temps. Le corps sur la droite menace tellement les Prussiens qu’ils n’osent aucune action offensive.

L’attaque globale des Français engage tous leurs adversaires, le nouveau corps offre un appui décisif au centre et brise le dispositif prussien. La réserve de quinze mille hommes arrive en renfort bien trop tard et se fait envelopper par la cavalerie qui poursuit les fuyards. La défaite est totale pour les Prussiens, qui perdent vingt-cinq mille hommes et cent douze canons. Côté français, seulement deux mille cinq cents pertes.

Mais l’encerclement que devait mener Davout n’a pas eu lieu. Parce que Davout avait d’autres problèmes. À vingt kilomètres au nord-est, il est engagé dans la bataille d’Auerstaedt. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’avec ses trente mille hommes, il affronte soixante mille Prussiens.

Et ne vous inquiétez pas, les Prussiens ne le savent pas non plus. Le corps d’armée cohérent et bien en place de Davout fait face à la véritable armée prussienne, mais cette dernière est en déplacement et totalement inconsciente de la présence de ce troisième corps français. La bataille d’Auerstaedt est une succession de vagues désordonnées prussiennes contre un dispositif français solide. Après avoir repoussé l’avant-garde de cavalerie ennemie, les Français s’installent sur les hauteurs.

Ils sont bien implantés, défensifs et réactifs face aux tentatives de débordement. Davout gère ses divisions, envoie des renforts là où il le faut. Les Prussiens, eux, peinent à rassembler leurs forces et à déployer correctement leurs troupes, qui s’essoufflent en assauts infructueux. Quand une nouvelle division française arrive en renfort, les Prussiens se replient.

C’est alors que Davout décide d’augmenter la pression. Il désorganise totalement l’ennemi. Les fuyards d’Iéna ajoutent encore à la détresse de la scène. Davout a réussi l’exploit non seulement de tenir, mais de mettre en déroute son adversaire, en lui infligeant treize mille pertes contre moins de cinq mille.

C’est la débandade complète. Cette double défaite ouvre la route de Berlin et désorganise entièrement l’armée prussienne. Napoléon lance une poursuite qui, grâce à la mobilité de ses corps d’armée, ne laisse aucun répit à son adversaire. Le 27 octobre, Napoléon défile dans Berlin.

Mais ça ne suffit pas. Il assiège les villes où se cachent les troupes ennemies, avec un minimum de forces, pour continuer son avancée. Son but, c’est de séparer rapidement les Russes des Prussiens. Seize mille hommes se sont réfugiés à Spandau.

Pour éviter de laisser cette place derrière lui à l’arrivée des Russes, Napoléon les fait encercler et ils finissent par se rendre. La démoralisation est totale. Après Iéna et Auerstaedt, les Prussiens rendent beaucoup moins combatifs, beaucoup plus prompts à la panique. De nombreuses troupes et forteresses se rendent facilement.

Et ce qui devait arriver arrive. Le 8 novembre, après seulement trente-neuf jours de campagne, l’armée de deux cent mille Prussiens s’est évaporée. Toutes les places fortes de Prusse occidentale se sont rendues. Mais il reste la Prusse orientale et Königsberg, où les Russes sont arrivés en renfort.

Napoléon devra mener une nouvelle campagne, celle de Pologne, pour en finir avec la Quatrième Coalition. Côté prussien, le traumatisme est hallucinant. Il leur faudra huit ans avant de pouvoir créer une nouvelle armée. Et le nom de Napoléon résonnera si fort qu’il créera un sentiment national allemand.

Sans même parler de l’influence phénoménale de cette campagne sur leur pensée militaire. Les corps d’armée, avec leur mobilité, leur adaptabilité et leur indépendance, ont permis de cacher une belle erreur de Napoléon à Iéna. Ils donneront un aspect très géométrique aux manœuvres stratégiques. Et la tendance de Napoléon à frapper fort fera croire en l’absolu d’une bataille décisive, capable de régler le sort d’une guerre.

La révolution est totale. Le monde militaire ne s’en remettra pas avant longtemps.