Il avait d’abord pensé à un générique un peu sage, une succession de tableaux célébrant les grands faits militaires du royaume, avec une vraie valeur artistique. Mais à quoi bon reparler de ce vieux générique, quand on pouvait simplement s’arrêter sur une toile ? Une seule, choisie avec soin. Une toile qui racontait la guerre, la reddition, la mansuétude et la gloire.

Aujourd’hui, c’est de cela qu’il s’agit : La Reddition de Bréda, peinte par Diego Velázquez entre 1634 et 1638, connue aussi sous le nom des Lances. Une commande de Philippe IV, roi d’Espagne, destinée à commémorer la reprise de la ville de Bréda, tenue par les Néerlandais, aux mains des troupes espagnoles dirigées par Spinola en 1625. Pour bien comprendre la scène, il faut revenir un peu en arrière, à la guerre de Quatre-Vingts Ans, à Velázquez, au musée du Prado, et à l’analyse du tableau lui-même. Tout un programme.
Au milieu du XVIᵉ siècle, l’empire espagnol s’étendait sur une bonne partie de l’Europe, y compris les Pays-Bas espagnols, composés de dix-sept provinces. Après le règne de Charles Quint, sous Philippe II, les relations avec les nobles hollandais s’étaient dégradées pour plusieurs raisons : la montée du protestantisme dans le nord, certaines contraintes commerciales, et une volonté politique de plus en plus forte de la part des sécessionnistes. En 1568, la guerre de Quatre-Vingts Ans éclata. Elle allait durer exactement ce que son nom promettait.
Le conflit s’enlisa rapidement, et une scission claire se dessina entre les provinces. Au nord, les provinces unies, gagnées au protestantisme et unies par la ligue d’Utrecht, tenaient tête à l’Espagne. Au sud, les provinces catholiques restaient loyales aux Habsbourg, regroupées dans la ligue d’Arras. En 1609, une trêve de douze ans fut signée.
On crut alors que la paix allait être actée, avec une séparation nette entre les Provinces-Unies et les Pays-Bas espagnols. Mais Philippe IV, monté sur le trône, décida de relancer le conflit en 1621. Il envoya un général expérimenté, Spinola, prendre la place stratégique de Bréda. Le siège commença en août 1624.
La guerre de Trente Ans faisait alors rage sur le continent. Spinola ne pouvait compter ni sur beaucoup d’hommes ni sur de futurs renforts, d’autant que ce siège dégarnissait certaines régions espagnoles. Il dut donc se montrer méthodique, gérer ses troupes avec prudence et se protéger d’éventuelles attaques hollandaises venues briser l’encerclement. Le siège de Bréda devint, pour l’époque, un véritable modèle du genre.
Les cartes de l’époque montrent un travail impressionnant de fortifications et d’isolement de la ville. Spinola fit noyer certaines zones pour empêcher tout ravitaillement et renforcer sa position contre les attaques extérieures. Les défenseurs de Bréda résistèrent longtemps, mais ils étouffaient peu à peu. De son côté, la couronne espagnole parvint à soutenir le siège, financièrement et stratégiquement.
Tant et si bien que la ville finit par se rendre le 5 juin 1625. Justin de Nassau, le gouverneur de la place, négocia le retrait des troupes avec armes, femmes et enfants, ainsi que le bon traitement de la ville. Spinola, qui avait donné sa parole, veilla personnellement au respect de ces conditions. La chute de Bréda fut un coup très dur pour les Hollandais.
Mais les Espagnols ne purent pas en profiter pleinement : la guerre de Trente Ans s’intensifiait, les moyens manquaient pour pousser plus loin, et les Hollandais avaient désormais une flotte capable de bloquer les lignes de ravitaillement espagnoles aussi bien sur mer que dans les colonies. La guerre de Quatre-Vingts Ans se termina d’ailleurs en même temps que celle de Trente Ans, en 1648, avec le traité de Münster, qui reconnut l’indépendance des Provinces-Unies. Elles deviendraient les Pays-Bas actuels, tandis que les Pays-Bas espagnols deviendraient la Belgique. En 1634, Philippe IV voulut constituer un ensemble de tableaux à la gloire des victoires de son royaume au début de son règne.
Ces toiles devaient meubler le salon des Royaumes de son palais du Buen Retiro, en marge de Madrid. Ce salon servait de salle de réception pour les dignitaires étrangers, et le roi voulait en faire un lieu de prestige, marquant la grandeur de son règne. Il était donc naturel de commander un tableau sur la victoire de Bréda. Et c’est tout naturellement que le choix se porta sur Velázquez, alors au sommet de son art.
Velázquez est un monstre sacré du XVIIᵉ siècle. C’est un peintre baroque qui a énormément travaillé sur la lumière, et qui influencera jusqu’à Manet, Picasso ou Dalí. Rien que ça. Pour donner une idée de son talent, un petit détour s’impose par son autre chef-d’œuvre, Les Ménines, portrait de la fille de Philippe IV.
Le sujet principal en est une enfant de cinq ans, toute candide dans sa robe blanche, placée dans la lumière. Elle est entourée de deux demoiselles d’honneur, les ménines, d’où le titre du tableau. À droite, on voit une servante de la cour et une naine, probablement une bouffonne, qui embête un chien visiblement résigné. Derrière eux apparaissent la chaperonne de l’infante et son garde du corps.
À l’arrière-plan, à contre-jour, le chambellan de la reine se tient dans l’encadrement d’une porte. Dans le miroir, enfin, on distingue le roi et la reine. Autrement dit, nous, spectateurs, sommes témoins de la scène à la même place que le couple royal. Encore mieux : à gauche, on voit Velázquez lui-même, regardant en direction du roi et de la reine, en train de peindre le tableau que nous regardons.
La composition est d’une précision étonnante. Les regards des personnages sont disposés de façon à diriger le nôtre naturellement vers le centre. La lumière, loin d’être un simple éclairage d’atelier, soutient ce centre de l’attention. Les nains à droite servent à mettre en valeur la beauté royale, tandis que les personnages de gauche ont leurs têtes placées dans le cercle à l’intérieur duquel se trouve le couple royal.
C’est une véritable scène quotidienne de la vie de palais qui est présentée, avec ses personnages, leurs relations et leurs actions. Il faut enfin remarquer la croix de l’ordre de Santiago sur la poitrine de Velázquez : il ne la portait pas lorsqu’il peignit le tableau, et il l’a fait ajouter plus tard, après avoir été anobli. Ce tableau a été décrypté dans tous les sens, et chacun peut s’amuser à y chercher des détails. Si vous allez à Madrid, n’hésitez pas à aller le voir au Prado, où se trouve également La Reddition de Bréda.
Mais revenons à notre sujet. La toile mesure environ 3,67 mètres sur 3,07. Elle représente Justin de Nassau, à gauche, remettant les clés de la ville au général Spinola, avec en arrière-plan le siège de Bréda. D’emblée, il faut signaler que ce tableau ne contient ni combat ni symbole religieux, ce qui est assez rare pour l’époque.
On ne sait d’ailleurs pas avec certitude si Justin a véritablement remis les clés de la ville à Spinola. Les deux hommes se sont rencontrés, de manière semble-t-il très courtoise, mais les détails de la rencontre restent flous. Ce qui frappe d’abord, c’est le réalisme du tableau. En arrière-plan, on reconnaît Bréda, les inondations provoquées par les Espagnols pour isoler la ville, et certaines fortifications du siège.
Velázquez ayant personnellement connu Spinola, le portrait qu’il fait du général est également fidèle. Mais c’est le premier plan qui retient surtout l’attention. La scène est d’une grande dignité. Pour se mettre à la hauteur de son adversaire, Spinola est descendu de son cheval.
Il tient son chapeau et son bâton de commandement de la main gauche. Il empêche même Justin de s’agenouiller, s’apprêtant à s’humilier, et le regarde avec un immense respect. Le tableau cherche ainsi à mettre en avant la mansuétude et la grandeur d’âme des Espagnols, et donc de Philippe IV. Mais il s’agit aussi d’en montrer la force, et Velázquez le fait avec une nuance remarquable.
Si la scène entre les deux généraux est courtoise, les hommes qui les entourent racontent une autre histoire. À gauche, les troupes hollandaises sont désorganisées, en petit nombre, et regardent la scène avec déférence. Côté espagnol, en revanche, on voit de nombreux officiers, reconnaissables à leur col blanc, ainsi qu’un haut commandant portant l’écharpe rouge de commandement. Plus loin, les longues lances, dressées et alignées, rappellent la discipline des tercios espagnols, ces troupes qui ont dominé les champs de bataille européens pendant des décennies.
Certains soldats tiennent des arquebuses. Et surtout, en arrière-plan, derrière les généraux, on aperçoit un drapeau hollandais incliné, en signe de reddition, face aux rangs espagnols droits et sûrs d’eux. On remarque aussi le grand drapeau du tercio de Spinola, qui finançait en personne une partie de ses troupes. Velázquez ne s’arrête pas là.
Il fait encore une fois quelque chose d’inhabituel en inscrivant la scène non pas comme un fait religieux, mais bien comme une affaire terrestre entre hommes. Aucun signe religieux, et beaucoup de petites actions qui font vivre le tableau. Le cheval de Spinola piaffe d’impatience. L’écuyer de Justin semble discuter avec son index relevé.
Certains personnages se désintéressent des généraux, d’autres semblent attendre la suite. Plusieurs personnes regardent même le spectateur, comme pour le prendre à témoin. C’est ainsi que Velázquez porte son art à son plus haut niveau. Le travail sur la fumée, le ciel, la lumière sur les vêtements et les armures, tout cela complète une scène à la fois réaliste et profondément humaine.
Un grand tableau baroque, qui avait tout pour satisfaire Philippe IV. Le tableau vint donc compléter la collection du salon des Royaumes. Par rapport aux autres toiles qui l’entouraient, celui-ci se distingue par son absence de violence : pas de combat sanglant comme dans la Défense de Cadix ou la Victoire de Fleurus, pas d’humiliation hautaine comme dans la Reddition de Juliers, pas de religiosité forcée comme dans la Récupération de Bahia. Juste une scène de reddition courtoise, où la gloire espagnole passe par la magnanimité du vainqueur.
Le palais du Buen Retiro n’existe plus aujourd’hui dans son état d’origine, mais le salon des Royaumes, lui, a survécu. Il a intégré le musée national du Prado à Madrid, où il est rempli d’autres tableaux exceptionnels. Si vous passez par là, vous savez désormais quoi voir. Voilà.
L’exercice est formel, mais il avait son charme. Parler d’une seule toile, d’un seul épisode, d’une seule rencontre entre deux hommes de guerre qui se respectent, au milieu d’une guerre qui a duré quatre-vingts ans. Et se dire que la grandeur, parfois, se joue juste dans la manière de tendre une main à celui qu’on vient de vaincre.


