Je veux commencer par le silence. Pas le silence avant qu’elle ne le dise. Pas le silence après que le juge a parlé. Le silence entre les deux : les trois secondes où ma femme venait de me traiter de minable sans valeur en pleine audience et où le juge n’avait pas encore bougé.

J’ai regardé le juge. Le juge m’a regardé. Et quelque chose est passé entre nous — le regard d’un homme qui en reconnaît un autre. Puis il a lentement retiré ses lunettes et a dit : « Maître, savez-vous qui est cet homme ?
»
L’avocat a ouvert son ordinateur portable. Ses mains se sont mises à trembler. Je m’appelle Antoine Perot, j’ai 64 ans. Je suis chercheur en sciences des matériaux et j’ai passé 38 ans dans la recherche appliquée.
Au matin de cette audience, je détenais 41 brevets accordés — pas des demandes, des brevets enregistrés à l’Institut national de la propriété industrielle. Des solutions qui vont des composites aérospatiaux aux revêtements de dispositifs biomédicaux, en passant par les batteries de nouvelle génération. Je ne dis pas cela pour impressionner. Je le dis parce que ma femme a déclaré à un juge que j’étais un moins que rien qui n’avait jamais rien accompli.
Et elle connaissait l’existence des brevets. Elle était dans la pièce pour le premier, il y a 22 ans, quand je suis rentré à 23 heures lui annoncer que la demande avait été acceptée. Elle avait levé les yeux de son livre : « Est-ce que ça veut dire que tu vas rentrer à une heure normale maintenant ? »
Elle connaissait l’existence des 41.
J’ai rencontré Marguerite en 1998, à une réception universitaire. J’avais 37 ans, j’avais passé quinze ans dans des laboratoires, et j’étais totalement impréparé face à elle. Elle entrait dans une pièce et la pièce se réorganisait autour d’elle. Directrice marketing dans une chaîne d’hôtels de luxe, stratège, brillante.
Nous nous sommes mariés 14 mois plus tard. Les problèmes ont commencé quand j’ai commencé à avoir du succès à ma façon. Pas visiblement. Lentement.
Le premier brevet, en 2000, sur des composites aérospatiaux. Les revenus de licence étaient modestes. — Alors, quelqu’un va te payer pour utiliser ton idée ? — Oui.
— Combien ? Je lui ai dit. Elle a répondu : « C’est tout ? »
En 2008, j’avais onze brevets et une chaire de recherche.
Pour Marguerite, mon travail restait invisible. J’étais dans mon laboratoire au sous-sol ; elle était le moteur de notre vie publique. Elle n’avait pas tort de dire que j’étais difficile à présenter dans les dîners mondains. Elle se trompait sur la valeur de ce que je faisais.
En 2018, j’avais 31 brevets. Un accord de licence majeur avec une entreprise de dispositifs biomédicaux : mon revêtement pour implants cardiaques réglait un problème de biocompatibilité qui limitait la longévité des appareils depuis quinze ans. Les redevances étaient liées au volume de production, et le volume a dépassé toutes mes projections. À l’été 2019, je suis rentré et j’ai montré à Marguerite le relevé de redevances trimestriel.
— Est-ce que c’est réel ? — Oui. — Pour un seul brevet ? — Pour un seul accord de licence.
Oui. Elle a regardé le chiffre longuement. Puis : « Eh bien, je suppose que ça valait la peine de supporter tout ça après tout. »
Supporter tout ça.
J’ai pensé aux 21 années. Aux soupirs quand je rentrais tard. Aux présentations où elle s’excusait presque de ma présence. Aux soirées où elle me demandait de ne pas parler de mon travail, parce que personne à table ne comprenait.
— Marguerite, j’ai besoin de réfléchir. — À quoi ? — À savoir si nous voulons la même chose. Elle m’a regardé avec une expression que j’avais déjà vue mais que j’avais toujours mal interprétée.
Ce n’était pas de la surprise. C’était une femme qui refaisait ses calculs. Les 18 mois qui ont suivi ont été déroutants. Marguerite s’intéressait à mon travail, m’accompagnait à des événements universitaires, posait des questions sur la structure financière, les accords de licence, mon patrimoine.
Je suis scientifique. J’enregistre les données. J’attends que le schéma se confirme. En janvier 2021, un dimanche matin, à la table de la cuisine, elle m’a annoncé qu’elle voulait divorcer.
— Je ne suis pas heureuse depuis longtemps. Je pense que nous savons tous les deux que ça ne marche plus. — Je vois. — Je veux que cela se passe de la manière la plus courtoise possible.
Un accord équitable pour nous deux. — À quoi ressemblerait un accord équitable pour toi ? — La maison, la moitié des actifs financiers, et un pourcentage des redevances des brevets à l’avenir. Les redevances des brevets.
J’ai appelé mon avocat l’après-midi même. Gérard Marchand gérait mes affaires de propriété intellectuelle depuis 2006. Il ne me disait pas ce que je voulais entendre ; il me disait ce qui était exact. — Antoine, les redevances sont au centre de tout.
Comment les brevets sont-ils détenus ? — À mon nom. Les 41. — Et les accords de licence ?
— Via une SARL créée en 2009. Perot Recherche en Matériaux. Je suis l’unique propriétaire. Il a marqué un temps.
— Marguerite a-t-elle contribué, de manière démontrable, à la moindre recherche ayant produit ces brevets ? J’ai pensé aux salons mondains, aux soirs, à cette carrière parallèle qui ne croisait jamais la mienne d’un point de vue technique. — Non. — Alors nous avons une base solide.
Mais attention : quand l’une des parties découvre l’ampleur de ce que possède l’autre, la proposition à l’amiable a tendance à se transformer en autre chose. L’avocat de Marguerite s’appelait François Lacroix. Cinquante-trois ans, une belle réputation dans les divorces à fort patrimoine. Sa stratégie, selon Gérard, allait consister à faire valoir que Marguerite, par son rôle de pilier social et domestique, m’avait libéré l’esprit pour produire ma recherche.
Sa contribution n’était pas technique, elle était « fondatrice ». L’argument avait déjà fonctionné ailleurs. — Tout dépend du juge et de ce qui peut être prouvé, dit Gérard. Ce qui a suivi fut d’une lenteur éprouvante.
Dépositions, divulgation financière, demandes de documents. La position de Marguerite : la maison, 40 % des actifs financiers, et 35 % des redevances de chaque brevet accordé pendant le mariage, à perpétuité. Dans le bureau de Gérard, après le dépôt initial, j’ai repensé à l’été 2019. — Gérard, quelle est notre position ?
— Forte. Les brevets viennent d’un travail intellectuel exclusif. La SARL sépare les revenus des actifs matrimoniaux. Mais Lacroix va rendre ça personnel.
Il va faire témoigner Marguerite, elle racontera 22 ans avec un homme absent, qu’elle a soutenu par ses sacrifices. Et cette histoire, devant le bon juge, peut faire pencher la balance. — Laisse-la raconter. — Antoine…
— Chaque détail. J’ai observé pendant 22 ans. J’ai ma propre version, et elle est documentée. — Qu’est-ce que tu veux dire par « documentée » ?
— Je suis un scientifique. J’enregistre les choses. J’ai les registres de laboratoire, les dossiers des 41 demandes, les évaluations par les pairs, les négociations de licence, chaque décision financière depuis notre mariage. Trente-huit ans de données.
— Complète à quel point ? — Complète. L’audience était programmée pour un mardi matin d’avril. Gérard avait préparé un rapport d’expert financier, un rapport d’un spécialiste en propriété intellectuelle établissant ma paternité exclusive sur chaque brevet, et trois collègues prêts à témoigner de la nature réelle de mon travail.
Il m’avait prévenu avant d’entrer : « Quoi qu’elle dise, tu ne réagis pas. Tu me regardes ou tu regardes le juge. Tu ne réagis pas. »
— Gérard, j’ai passé 22 ans à ne pas réagir aux choses que disait Marguerite.
J’ai un peu d’entraînement. Nous sommes arrivés à 8 h 15. J’avais mis le costume des présentations de brevets. Lacroix était déjà dans le couloir.
Il m’a regardé comme un homme qui avait passé huit mois à monter un dossier contre moi. Il savait exactement qui j’étais. Il se trompait. L’audience a commencé à 9 heures.
Le juge, Laurent Chigier, siégeait au tribunal judiciaire depuis 11 ans et passait pour patient et précis. Gérard m’avait mentionné qu’il avait étudié la chimie avant le droit. Je l’avais enregistré. Lacroix a fait sa déclaration d’ouverture.
Polie, stratégique. Le mari absent, le travail incompréhensible, la femme qui gérait tout ce qui comptait. Il a parlé de contribution invisible, de soutien fondateur, de sacrifice. Il était bon.
Gérard a répondu avec la précision d’un homme qui avait les pièces. Puis Lacroix a appelé Marguerite à la barre. Elle était posée. À sa place dans la pièce, comme toujours.
Elle a décrit les heures de laboratoire, les dîners qu’elle avait gérés, les conférences où elle présentait pour moi. Elle ne mentait sur rien. Chaque fait était exact. L’interprétation était fausse.
Lacroix a posé la question qui devait tout faire basculer. — Madame Perot, avec vos propres mots, comment décririez-vous le statut professionnel de votre mari et son impact sur votre vie commune ? Elle a regardé la salle. Pas moi.
— Votre Honneur, cet homme est un minable sans valeur qui n’a jamais rien accompli. Il a passé 22 ans dans un sous-sol pendant que je construisais la vie que nous menions réellement. Tout ce qui était réel venait de moi. Il n’a rien apporté que quiconque, dans le monde réel, reconnaîtrait.
Le silence. Les trois secondes. J’ai regardé le juge. Le juge m’a regardé.
Il a retiré ses lunettes. — Maître, savez-vous qui est cet homme ? — Votre Honneur, monsieur Perot est le défendeur. — Je suis conscient de son rôle dans la procédure.
Je vous demande si vous savez qui il est sur le plan professionnel. Lacroix a ouvert son ordinateur, commencé à taper. Ses mains tremblaient avant qu’il ait fini de lire. Le juge a annoncé une suspension de quinze minutes.
« Maître, je vais vous demander d’utiliser ce temps pour terminer vos recherches. »
Il a quitté la salle. Lacroix a fermé son ordinateur et regardé Marguerite avec une expression que je n’avais jamais vue sur le visage d’un avocat : un homme qui découvre que les fondations de son dossier n’étaient pas seulement fausses, mais spectaculairement fausses. — Qu’est-ce qu’il y a ?
demanda Marguerite. — Il faut qu’on se parle. Tout de suite. Gérard s’est penché vers moi.
— Qu’est-ce qui vient de se passer ? — Le juge Chigier a une maîtrise en chimie. Il a reconnu mon nom. Le brevet sur les revêtements biomédicaux a été publié dans une revue de sciences des matériaux en 2017, puis repris dans un condensé de recherche en chimie très diffusé en 2019.
Un homme avec une formation de chimiste qui devient juge garde souvent des liens avec son domaine. — Et les 41 brevets ? — Tout est dans le domaine public. Les accords de licence, les publications, la chaire.
Il suffit de savoir où chercher. — François Lacroix n’a rien vu de tout cela. — Non. La description de Marguerite lui a suffi.
La suspension a duré 22 minutes. Quand le juge est revenu, il avait un bloc jaune couvert de notes. Il s’est installé, a regardé Lacroix. — Avez-vous eu l’occasion de terminer vos recherches, maître ?
— Oui, Votre Honneur. Un silence. Puis : — Votre Honneur, je souhaite demander un bref ajournement pour permettre à ma cliente et à moi-même de réexaminer le fondement des réclamations. — J’imagine que oui.
Requête rejetée. Il a posé son stylo. — Je siège dans ce tribunal depuis 11 ans. J’ai présidé des litiges patrimoniaux impliquant des chefs d’entreprise, des artistes, des professionnels de toutes sortes.
La description faite par votre cliente du défendeur comme un minable sans valeur est en contradiction avec un dossier public qui comprend 41 brevets accordés, trois accords de licence actifs, une chaire de recherche, 46 publications évaluées par les pairs, et une demande de brevet dans les revêtements de dispositifs biomédicaux, citée dans la littérature médicale comme une avancée significative pour les implants cardiaques. Il a fait une pause. — Je connais cette demande, maître Lacroix. J’ai lu la revue dans laquelle elle a été publiée.
J’ai suivi la science des matériaux depuis mes études de chimie. Le silence dans le tribunal était total. — Je ne dis pas que les réclamations de la plaignante sont sans fondement. Ce que je dis, c’est que le fondement probatoire, et plus précisément la caractérisation du statut professionnel du défendeur, nécessite un recalibrage majeur.
Il s’est tourné vers Marguerite. — Madame Perot, je vous donne l’occasion de reconsidérer votre témoignage de ce matin à la lumière du dossier professionnel complet de votre mari. Le visage de Marguerite s’est vidé. Pas de colère.
L’expression d’une personne qui a construit un argumentaire sur des fondations, et à qui l’on vient de démontrer, publiquement, qu’elles n’existaient pas. Elle a regardé Lacroix. Il n’a pas soutenu son regard. Elle m’a regardé.
Pour la première fois de la matinée. Je n’ai rien dit. Les trois semaines qui ont suivi ont eu la forme étrange d’une chute. Lacroix a restructuré la position de sa cliente.
La réclamation sur les redevances à perpétuité a été retirée. L’argument du soutien fondateur à un mari apparemment ordinaire ne pouvait pas survivre au dossier réel de ce que cet homme avait accompli. Le règlement a laissé la maison à Marguerite. Elle l’avait choisie avec moi, elle y avait vécu seize ans.
Elle a reçu une part équitable des actifs financiers détenus conjointement. Gérard a bataillé sur la définition exacte de « conjointement ». Cette précision a compté. Elle n’a rien reçu du portefeuille de brevets, ni de la SARL, ni des redevances.
La propriété intellectuelle avait été construite par un seul esprit pendant 38 ans, et la trace de cette construction était trop complète pour admettre une autre conclusion. J’ai déménagé dans une location. Le premier soir, assis avec un café, j’ai pensé à ce qui avait été réglé et à ce qui ne l’avait jamais été. Ce qui s’apaise, avec le temps, ce n’est pas la blessure d’avoir été traité de minable par la personne censée me connaître le mieux.
C’est la compréhension que deux personnes peuvent passer 22 ans sous le même toit et se forger des images totalement différentes de ce qui s’y passait. Marguerite ne mentait pas sur ce qu’elle voyait. Elle était limitée par ce qu’elle pouvait voir : la visibilité sociale, la validation extérieure. Et moi, dans mon laboratoire, avec mes 41 problèmes résolus, j’étais presque invisible à ce prisme.
Elle m’avait regardé et n’avait rien vu. Ce n’était pas de la cruauté. C’était un défaut de vision, auquel j’avais contribué en ne trouvant jamais les mots pour rendre mon travail lisible à la personne qui vivait au plus près de moi. J’ai réfléchi à tout cela longuement.
Puis j’ai ouvert mon carnet et j’ai commencé à travailler sur le problème numéro 42.


