
Je ne pensais jamais trouver cette lettre.
Encore moins au fond d’un carton marqué « LIVRES — NE PAS PORTER SEUL », dans l’appartement de Camille, quarante-huit heures avant son départ pour Lyon.
J’étais assis sur son parquet, les jambes engourdies, entouré de rouleaux de ruban adhésif, de câbles sans propriétaire et de livres qu’elle refusait obstinément de jeter. Dans la cuisine, Camille était au téléphone avec l’entreprise de déménagement.
— Non, mardi n’est pas la même chose que lundi, disait-elle avec cette voix très calme qu’elle utilisait précisément quand elle avait envie d’étrangler quelqu’un.
Je souriais en l’entendant négocier le sort d’une armoire avec un homme qui, manifestement, regrettait d’avoir décroché.
Puis une enveloppe crème a glissé entre deux vieux romans et est tombée à mes pieds.
Il n’y avait ni timbre ni adresse.
Seulement un prénom.
Mathieu.
Mon prénom.
Écrit de la main de Camille.
J’ai eu un petit rire.
Camille avait toujours eu cette manie de laisser des mots partout. Dans mon sac. Sous mon essuie-glace. Sur mon frigo.
« Achète du café avant que notre amitié ne soit compromise. »
« Tu me dois 17 € et des dommages psychologiques. »
« Ta plante est morte. Je refuse d’être associée à cet homicide. »
Alors, pendant quelques secondes, je me suis dit que cette enveloppe contenait probablement une dernière blague avant son déménagement.
J’aurais dû la reposer.
J’aurais dû attendre qu’elle revienne.
J’aurais dû comprendre qu’une enveloppe fermée qui porte votre prénom n’est pas nécessairement une invitation.
Mais je l’ai ouverte.
Et j’ai lu la première phrase.
« Mathieu, si tu lis ceci, c’est sans doute que je suis partie sans te l’avoir donné. »
Mon sourire a disparu.
La deuxième phrase a été pire.
« J’ai essayé six fois de te dire ce qu’il y avait dans cette lettre. Six fois, j’ai eu peur de perdre la seule personne que je ne savais pas comment remplacer. »
Je me souviens du bruit du ruban adhésif que quelqu’un tirait dans l’appartement du dessus.
Je me souviens du klaxon d’un scooter dans la rue.
Je me souviens surtout d’avoir cessé de respirer correctement.
Puis j’ai lu :
« Je ne peux pas rester à Nantes et continuer à t’aimer comme ça. »
Je me suis arrêté.
J’ai relu.
Une fois.
Deux fois.
Trois.
Les mots ne changeaient pas.
Camille.
Ma meilleure amie depuis huit ans.
Camille, qui connaissait le code de ma carte bancaire parce que j’étais suffisamment idiot pour le lui avoir dit un soir.
Camille, qui appelait ma mère pour son anniversaire.
Camille, qui m’avait vu vomir après une intoxication alimentaire, pleurer après la mort de mon grand-père et hurler de douleur après m’être cassé la jambe dans les Pyrénées.
Camille m’aimait.
Pas « comme un ami ».
Pas dans cette façon pratique et confortable dont nous avions toujours parlé de notre relation.
Elle m’aimait assez pour quitter une ville.
Je n’ai pas entendu ses pas.
Quand j’ai levé les yeux, elle était debout dans l’encadrement de la cuisine.
Son téléphone pendait encore dans sa main.
Son visage était devenu si pâle que, pendant une seconde, j’ai cru qu’elle allait tomber.
Son regard est descendu sur l’enveloppe.
Puis sur la feuille dans mes mains.
Elle n’a pas crié.
Elle n’a pas essayé de me l’arracher.
Camille faisait rarement des scènes. Quand elle paniquait, elle devenait au contraire incroyablement précise.
Elle a posé son téléphone sur le meuble.
Elle a aligné machinalement deux rouleaux de ruban qui n’avaient aucune raison d’être alignés.
Puis elle a murmuré :
— Tu n’étais pas censé trouver ça.
Il y a des phrases qui coupent une vie en deux.
Avant.
Après.
Cette phrase-là l’a fait.
Je connaissais Camille depuis huit ans, et pourtant, à cet instant, j’ai eu l’impression d’être assis dans l’appartement d’une inconnue.
— Depuis quand ? ai-je demandé.
Elle a fermé les yeux.
— Mathieu…
— Depuis quand tu m’aimes ?
C’était probablement la pire façon possible de poser la question.
Pas « Est-ce que ça va ? »
Pas « Je suis désolé d’avoir lu ça. »
Pas même « On peut parler ? »
Non.
J’avais choisi de foncer dans le mur.
Elle s’est appuyée contre le chambranle.
— Six ans.
Je crois que quelque chose s’est physiquement déplacé à l’intérieur de moi.
— Six ans ?
— À peu près.
— À peu près ?
Elle m’a lancé un regard épuisé.
— Tu veux une date et une heure ?
— Je veux comprendre.
Elle a eu un rire sans joie.
— C’est précisément ce que j’essaye de faire depuis six ans.
Puis elle s’est retournée et est entrée dans la cuisine.
Je suis resté assis sur le parquet avec sa lettre dans la main.
La phrase continuait plus bas, mais je n’ai pas osé lire davantage.
Pas encore.
Je me suis levé et l’ai suivie.
Camille remplissait un verre d’eau alors qu’il était déjà plein.
L’eau a débordé sur ses doigts.
Elle n’a même pas semblé s’en apercevoir.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Elle a fermé le robinet.
— Parce que tu me l’as dit.
— Dit quoi ?
Elle s’est retournée.
— Que tu ne ressentais pas la même chose.
— Je n’ai jamais dit ça.
— Tu l’as dit mille fois.
— Quand ?
Elle a secoué la tête, incrédule.
— Mathieu, tu m’as présentée à Clara en disant : « Camille, c’est comme ma sœur, mais en plus agaçante. »
Je suis resté silencieux.
Je me souvenais parfaitement de ce soir-là.
Un bar près de Graslin. Clara venait de poser sa main sur mon bras. Camille avait souri.
Je m’étais dit que son sourire paraissait forcé parce qu’elle n’aimait pas Clara.
— C’était une blague.
— Je sais.
— Alors…
— Tu m’as aussi dit que notre amitié était « la seule relation simple de ta vie ».
Je me suis passé une main sur le visage.
Elle continuait.
— Quand ta mère t’a demandé pourquoi on ne sortait pas ensemble, tu as répondu devant moi : « Parce que Camille est Camille. Ça ne marche pas comme ça entre nous. »
— Je ne voulais pas…
— Je sais ce que tu voulais dire.
Sa voix s’est cassée pour la première fois.
À peine.
Mais je l’ai entendu.
— Le problème, Mathieu, c’est que j’ai passé six ans à savoir ce que tu voulais dire.
Je n’avais aucune réponse.
Alors mon cerveau a fait ce qu’il avait toujours fait face à Camille.
Il est allé chercher un endroit plus confortable.
Le passé.
Nous nous étions rencontrés huit ans plus tôt, quand nous avions vingt-quatre ans.
Ce jour-là, Nantes était sous une pluie absurde.
Pas une pluie romantique.
Une pluie horizontale, froide, violente, qui retournait les parapluies et transformait les trottoirs en pièges.
J’étais entré dans un café près de Bouffay en secouant ma veste comme un chien.
J’avais commandé un espresso.
Puis, en retirant mon sac, j’avais percuté une table.
Mon café entier avait fini sur le clavier d’un ordinateur portable.
La propriétaire de l’ordinateur m’avait regardé.
J’avais regardé l’ordinateur.
Une fumée très légère semblait s’élever de l’espace entre les touches.
— Je vais payer, avais-je bafouillé. Tout. La réparation. L’ordinateur. Votre café. Votre thé. Votre testament si nécessaire.
Elle avait posé les mains à plat sur la table.
Puis elle avait dit :
— En fait, vous venez peut-être de me donner une excellente excuse pour démissionner.
C’était Camille.
Elle travaillait à l’époque dans une petite agence d’architecture intérieure qu’elle détestait.
Nous avions passé une heure à attendre que son ordinateur sèche, puis deux heures à discuter.
Trois semaines plus tard, nous dînions ensemble.
Trois mois plus tard, elle avait un double de mes clés.
Un an plus tard, ma mère me demandait pourquoi je n’étais toujours pas amoureux d’elle.
Et pendant toutes ces années, j’avais répondu la même chose.
« Camille est mon amie. »
Cela me semblait prudent.
Adulte.
Raisonnable.
Aujourd’hui, je crois que c’était surtout une cachette.
Dans sa cuisine presque vide, quarante-huit heures avant qu’elle ne parte, Camille s’est assise.
Je suis resté debout.
— Pourquoi Lyon ? ai-je demandé.
Elle m’a regardé comme si j’étais idiot.
— Pour le poste.
— Seulement pour le poste ?
Long silence.
Puis :
— Non.
Le mot m’a frappé plus fort que « je t’aime ».
— Tu pars à cause de moi ?
— Je pars pour moi.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Elle a baissé les yeux vers ses mains.
— J’ai besoin de savoir qui je suis quand je n’organise pas inconsciemment ma vie autour de toi.
Je me suis assis face à elle.
— Tu n’as jamais organisé ta vie autour de moi.
Son regard m’a arrêté.
— Ah bon ?
Elle s’est levée brusquement.
— Quand mon père est mort, qui ai-je appelé ?
— Moi.
— Quand j’ai eu mon premier vrai contrat ?
— Moi.
— Quand Julien m’a demandé de vivre avec lui, avec qui ai-je parlé pendant quatre heures avant de lui répondre ?
Je n’ai rien dit.
— Quand j’ai reçu l’offre de Lyon à minuit, qui ai-je appelé avant ma mère, avant mon frère, avant n’importe qui ?
— Moi.
Elle s’est rapprochée.
— Et qu’est-ce que tu m’as dit ?
Je savais.
Je me souvenais exactement.
Camille m’avait appelé quatre mois plus tôt.
Il était presque minuit.
J’étais déjà au lit.
Elle avait dit :
— J’ai eu le poste.
Je m’étais assis, immédiatement réveillé.
Le poste à Lyon était celui dont elle parlait depuis presque un an : directrice de projet dans un cabinet qui travaillait sur la réhabilitation de bâtiments publics.
Plus de responsabilités.
Meilleur salaire.
Une équipe.
Des projets qu’elle admirait.
Elle avait dit :
— Ils veulent que je commence en septembre.
Puis elle s’était tue.
J’avais cru entendre de l’hésitation.
Alors j’avais fait ce qu’un meilleur ami était censé faire.
Je lui avais dit :
— Tu dois y aller, Camille. Ce poste est fait pour toi.
Dans ma mémoire, cette phrase avait toujours été généreuse.
Dans sa cuisine vide, je l’ai entendue autrement.
— Tu voulais que je te demande de rester, ai-je soufflé.
Camille a souri tristement.
— Non.
— Mais…
— Je voulais que tu me donnes une raison d’envisager de rester.
Elle a secoué la tête.
— C’est différent.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Parce que je ne voulais pas être cette femme.
— Quelle femme ?
— Celle qui renonce à une opportunité qu’elle a gagnée pour un homme qui ne lui a rien promis.
Ça, je ne pouvais pas le contester.
Elle avait raison.
Et pourtant, une partie de moi était en colère.
Pas contre elle.
Contre les six années qui venaient soudain de changer de forme.
Des souvenirs que je croyais connaître commençaient à me regarder différemment.
Clara.
Julien.
Le réveillon du Nouvel An.
Saint-Malo.
Mon anniversaire de trente ans.
La mort de son père.
Toutes ces scènes rangées dans la catégorie « amitié » semblaient avoir été mal étiquetées.
— Clara savait ? ai-je demandé.
Camille a arrêté de respirer une fraction de seconde.
Et j’ai compris avant qu’elle ne réponde.
— Camille.
— Elle me l’a demandé une fois.
J’ai senti mon ventre se nouer.
— Quand ?
— Peu avant votre rupture.
— Clara t’a demandé si tu m’aimais ?
— Oui.
— Et tu as répondu quoi ?
Camille s’est levée et a commencé à plier un torchon déjà plié.
— Que ça n’avait aucune importance.
— Pourquoi ?
Elle m’a regardé.
— Parce que tu étais avec elle.
Je me souvenais de ma rupture avec Clara.
Deux ans plus tôt.
Nous étions ensemble depuis presque onze mois.
Clara était intelligente, drôle, stable. Le genre de personne avec qui une relation aurait dû fonctionner.
Mais nous nous disputions à propos de Camille.
Jamais directement.
Toujours par des chemins détournés.
Un dîner annulé parce que Camille avait besoin d’aide.
Un week-end où j’avais répondu à son appel alors que Clara me parlait.
Des messages envoyés à minuit.
Un cadeau d’anniversaire que j’avais choisi pendant trois semaines alors que j’avais acheté celui de Clara le matin même.
La dernière dispute avait eu lieu dans ma cuisine.
Clara avait posé ses clés sur le comptoir.
— Je ne te demande même plus de choisir entre elle et moi, avait-elle dit.
— Parce qu’il n’y a rien à choisir.
Elle avait ri.
Pas méchamment.
Presque avec pitié.
— C’est bien le problème.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Elle avait secoué la tête.
— Mathieu, tu n’as pas besoin de la choisir. Tu l’as déjà fait.
À l’époque, j’avais trouvé cette phrase injuste.
Je lui avais reproché sa jalousie.
Elle était partie trente minutes plus tard.
Et je n’avais jamais reparlé sérieusement de cette dispute avec Camille.
Dans l’appartement, j’ai demandé :
— Clara est venue te voir ?
— Oui.
— Sans me le dire ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit exactement ?
Camille a serré le torchon.
— Elle m’a demandé : « Est-ce que tu l’aimes ? »
— Et toi : « Ça n’a aucune importance. »
— Oui.
— C’est tout ?
Long silence.
— Non.
J’ai senti quelque chose tomber en moi.
— Quoi d’autre ?
Camille a fixé la fenêtre.
— Elle a dit : « Pour lui, ça en a. Il ne le sait juste pas encore. »
Je n’ai plus parlé pendant presque une minute.
Parce qu’il y avait soudain une troisième personne dans cette histoire.
Quelqu’un qui avait vu quelque chose que ni Camille ni moi n’avions osé nommer.
— Pourquoi tu ne m’as jamais raconté ça ?
Camille a haussé les épaules.
— Parce que ça aurait détruit votre relation.
— Elle était déjà détruite.
— Je ne le savais pas à ce moment-là.
Elle avait raison encore une fois.
Ça commençait à devenir agaçant.
Je suis retourné dans le salon et me suis assis au milieu des cartons.
La lettre était toujours là.
Camille est venue quelques secondes plus tard.
Elle s’est arrêtée à deux mètres de moi.
— Tu veux continuer à la lire ?
— Est-ce que tu veux que je le fasse ?
— Non.
La réponse était si immédiate que j’ai relevé la tête.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle a été écrite par quelqu’un qui pensait qu’elle ne te parlerait jamais de tout ça.
— Mais c’est toi.
— Pas exactement.
J’ai laissé la lettre sur le parquet.
— Alors parle-moi.
Elle a expiré lentement.
— De quoi ?
— De la première fois où tu as compris.
Elle a fermé les yeux.
— Tu veux vraiment savoir ?
— Oui.
— L’hôpital.
Je m’attendais à beaucoup de choses.
Pas à ça.
Six ans plus tôt, Camille avait été hospitalisée à cause d’une appendicite.
Rien de dramatique, avec le recul.
Mais l’opération avait été faite dans l’urgence.
Je me souvenais d’être arrivé à l’hôpital à 1 h 30 du matin parce qu’elle m’avait envoyé un simple message :
« Je crois que je vais me faire opérer. Ne panique pas. »
J’avais paniqué.
J’étais entré dans sa chambre avec deux chaussettes différentes parce que je m’étais habillé dans le noir.
Camille était sous antalgiques.
Elle avait éclaté de rire en voyant mes pieds.
J’étais resté jusqu’au matin.
— C’était là ? ai-je demandé.
Elle a hoché la tête.
— Tu dormais assis sur une chaise.
— Charmant.
— Tu avais la tête complètement renversée et tu ronflais.
— Encore mieux.
Un petit sourire est apparu sur son visage.
Puis il a disparu.
— Je me suis réveillée vers cinq heures. J’avais mal. J’étais confuse. Et tu étais là.
Elle s’est frotté les bras.
— Je t’ai regardé et j’ai pensé : « Ah. Voilà. »
— Voilà quoi ?
— Voilà la personne.
Je n’ai pas répondu.
— Je n’ai pas décidé de tomber amoureuse de toi, Mathieu. J’ai juste compris que c’était déjà fait.
Quelque chose dans sa voix m’a empêché de détourner les yeux.
— Et pendant six ans, tu n’as rien dit.
— J’ai essayé.
— Quand ?
Elle a ri doucement.
— Tu veux vraiment la liste ?
— Oui.
— Le réveillon chez moi, il y a trois ans.
Je me souvenais.
Nous avions quitté une soirée vers deux heures du matin parce que nous en avions assez de crier pour nous entendre.
Nous étions revenus chez elle.
Nous avions mangé des chips sur le parquet.
Ses pieds reposaient sur mes cuisses.
À quatre heures, elle m’avait demandé :
— Tu penses quoi du mariage ?
J’avais répondu :
— J’aimerais bien un jour. Avec quelqu’un avec qui c’est simple. Quelqu’un devant qui je n’ai pas à jouer un rôle.
Elle avait cessé de parler pendant quelques secondes.
Puis :
— Ça a l’air rare.
J’avais dit :
— Oui.
Et j’étais passé à autre chose.
Dans le salon vide, Camille m’a demandé :
— Tu sais ce que j’essayais de faire ?
J’ai grimacé.
— Maintenant, oui.
— J’attendais que tu dises quelque chose.
— Comme quoi ?
— N’importe quoi qui ressemble à : « Ça ressemble un peu à nous. »
Je me suis couvert les yeux.
— Mon Dieu.
— Oui.
— Je suis vraiment idiot.
— Tu n’es pas idiot.
Elle a réfléchi.
— Disons que tu as parfois une relation créative avec l’évidence.
Malgré tout, j’ai ri.
Elle aussi.
Pendant trois secondes, nous étions de nouveau nous.
Puis je me suis souvenu qu’elle partait.
— Et Saint-Malo ?
Son visage a changé.
Trois mois plus tôt, nous avions loué une petite maison près de Saint-Malo avec deux autres amis.
Ils avaient annulé au dernier moment.
Camille et moi y étions allés quand même.
La deuxième nuit, une tempête avait coupé l’électricité.
Nous avions allumé le poêle, ouvert une bouteille de vin à neuf euros et joué aux cartes.
Vers minuit, Camille s’était endormie contre moi sur le canapé.
Quand je m’étais réveillé, il devait être deux heures.
Mon bras était autour de sa taille.
Son visage était à quelques centimètres du mien.
Ses yeux étaient ouverts.
Elle ne dormait pas.
Pendant peut-être deux secondes, aucun de nous n’avait bougé.
J’avais pensé à l’embrasser.
Je m’en souvenais maintenant avec une précision désagréable.
J’avais même baissé les yeux sur sa bouche.
Puis j’avais retiré mon bras.
— Je vais remettre du bois, avais-je dit.
Le lendemain, nous n’en avions jamais parlé.
Camille s’est assise face à moi.
— C’était la cinquième fois.
— Tu allais m’embrasser ?
— Oui.
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
— Parce que tu as reculé.
— J’ai paniqué.
Elle a froncé les sourcils.
— Pourquoi ?
La réponse est sortie avant que je puisse la contrôler.
— Parce que j’en avais envie.
Elle est devenue parfaitement immobile.
Moi aussi.
Il y a des vérités qu’on peut repousser pendant des années tant qu’on ne les dit pas à voix haute.
Une fois sorties, elles refusent de rentrer.
— Quoi ? a-t-elle murmuré.
J’ai regardé le parquet.
— J’avais envie de t’embrasser.
— Mathieu…
— Pas seulement ce soir-là.
Elle ne disait rien.
Alors j’ai continué.
— Chaque fois que tu sortais avec Julien, je trouvais une raison de le détester.
— Tu détestais vraiment Julien.
— Il appelait l’eau gazeuse « de l’eau avec des piques ».
Camille a laissé échapper un rire étranglé.
— Tu vois ? C’est objectivement insupportable.
— Mathieu.
— D’accord.
J’ai pris une inspiration.
— Quand il t’a demandé d’emménager avec lui, j’ai passé trois nuits à imaginer toutes les raisons pour lesquelles c’était une mauvaise idée.
— Tu m’as dit de prendre ma décision sans penser à toi.
— Parce que je pensais que c’était ce qu’un bon ami devait dire.
— Et qu’est-ce que toi tu voulais ?
Je me suis tu.
— Mathieu ?
— Je voulais que tu dises non.
Elle a serré les lèvres.
— J’ai dit non.
— Je sais.
— Pas à cause de toi.
— Je sais.
— Enfin… pas entièrement.
Je l’ai regardée.
Elle a baissé les yeux.
Encore un souvenir qui changeait de couleur.
J’ai senti une sorte de colère monter.
Cette fois contre moi.
— Quand tu as eu le poste de Lyon, j’ai commencé à regarder les trains.
Elle a relevé la tête.
— Quels trains ?
— Nantes-Lyon.
— Pourquoi ?
— Je ne savais pas.
— Tu regardais les horaires ?
— Oui.
— Avant aujourd’hui ?
— Depuis le lendemain de ton appel.
Elle semblait incapable de parler.
— Je sais que le trajet prend une éternité. Je sais qu’il y a des correspondances à Massy ou parfois à Paris. Je sais qu’en réservant assez tôt, on peut trouver des billets pas trop absurdes. Je sais même quels vendredis je pourrais partir plus tôt du bureau.
— Tu savais tout ça ?
— Oui.
— Mais tu ne savais pas pourquoi ?
Je lui ai lancé un regard.
— Présenté comme ça, je reconnais que c’est peu convaincant.
Elle s’est levée et s’est dirigée vers la fenêtre.
Ses épaules tremblaient légèrement.
J’ai cru qu’elle pleurait.
Puis elle s’est retournée.
Elle riait.
Pas parce que c’était drôle.
Parce que parfois le corps choisit une sortie de secours.
— On est incroyablement mauvais à ça, a-t-elle soufflé.
— À quoi ?
— À être des adultes fonctionnels.
Je me suis levé.
— Camille.
— Quoi ?
— Je ne veux pas que tu partes.
Cette fois, elle n’a pas ri.
Son expression s’est fermée.
— Ne dis pas ça.
— C’est vrai.
— Ne me dis pas ça maintenant simplement parce que tu as lu une lettre que tu n’aurais jamais dû lire.
— Je ne le dis pas seulement à cause de la lettre.
— Tu ne savais même pas ce que tu ressentais il y a vingt minutes.
— Si.
— Non.
Sa voix a claqué.
— Tu savais seulement que quelque chose te faisait peur.
Je suis resté silencieux.
Elle s’est approchée.
— Tu sais ce que j’ai le plus redouté pendant toutes ces années ?
Je secouais la tête.
— Que je finisse par te dire que je t’aime et que tu te mettes soudain à m’aimer parce que tu as peur de me perdre.
Cette phrase m’a paralysé.
— Et si dans trois mois tu réalises que tu as confondu amour et panique, tu retourneras à ta vie. Et moi…
Elle s’est arrêtée.
— Toi quoi ?
Ses yeux brillaient.
— Moi, je devrai survivre deux fois.
Je n’ai trouvé aucune phrase brillante.
Aucune déclaration.
Aucun argument capable de réparer six ans de silence.
Alors j’ai posé une question.
— Est-ce que je peux t’embrasser ?
Elle m’a regardé fixement.
Puis, malgré ses yeux humides, un sourire est apparu.
— Six ans, Mathieu.
— Quoi ?
— J’attends depuis six ans et tu trouves encore le moyen de demander une autorisation administrative.
— C’est un oui ?
— Tais-toi.
Elle a fait le dernier pas.
Notre premier baiser n’a pas ressemblé aux baisers de cinéma.
Mon nez a heurté sa joue.
Elle a commencé à rire.
J’ai ri aussi.
Puis elle a posé une main derrière ma nuque et tout est devenu silencieux.
Ce n’était pas spectaculaire.
C’était pire.
C’était familier.
Comme découvrir une pièce dans sa propre maison dont on ignorait l’existence.
Je connaissais le parfum de ses cheveux.
La chaleur de ses mains.
La façon dont elle respirait quand elle était nerveuse.
Mais je ne connaissais rien de tout cela de cette manière.
Quand nous nous sommes séparés, nous sommes restés front contre front.
— D’accord, ai-je murmuré.
— D’accord quoi ?
— C’était une mauvaise idée de ne pas faire ça à Saint-Malo.
Elle m’a donné un coup sur l’épaule.
Puis son visage s’est assombri.
Parce qu’un baiser ne faisait pas disparaître les cartons.
Ni le contrat signé.
Ni le poste.
Ni l’appartement loué à Lyon.
Ni le camion qui arrivait le lendemain.
— Je pars toujours lundi, a-t-elle dit.
J’ai senti le réflexe monter.
« Reste. »
Ce mot était déjà dans ma bouche.
Mais je me suis souvenu de ce qu’elle venait de dire.
Une femme qui avait gagné ce poste.
Une vie qui ne devait pas tourner autour de moi.
Alors je l’ai avalé.
— Oui.
Elle a cligné des yeux.
— Oui ?
— Tu pars lundi.
Son visage s’est fermé une seconde.
J’ai poursuivi :
— Et je viens vendredi.
— Quoi ?
— Vendredi prochain.
— Mathieu…
— Pas pour te convaincre de revenir.
Je me suis rapproché.
— Pour voir si ce qu’on vient de faire existe toujours à six cents kilomètres d’ici.
Elle a baissé les yeux.
Puis elle a soufflé :
— C’est probablement la première chose intelligente que tu dis depuis que tu as ouvert cette enveloppe.
— Je vais choisir de prendre ça comme un compliment.
Nous avons terminé les cartons.
Enfin, « terminé » est généreux.
Nous avons passé quarante minutes à emballer la vaisselle, puis vingt minutes à nous regarder comme des adolescents embarrassés chaque fois que nos mains se touchaient.
À vingt-trois heures, nous étions assis au milieu du salon vide avec deux pizzas.
La lettre était toujours sur une étagère.
Je n’avais lu que le début.
— Il y a quoi dans la suite ? ai-je demandé.
Camille a levé son verre.
— Tu ne sauras pas.
— C’est cruel.
— Tu as déjà violé ma correspondance privée.
— C’était une enveloppe avec mon prénom.
— C’est fascinant, la façon dont tu transformes un crime en service postal.
Elle a récupéré la lettre et l’a remise dans l’enveloppe.
Puis elle l’a rangée dans son sac.
— Tu vas la jeter ?
— Non.
— Pourquoi ?
Elle m’a regardé.
— Parce que je ne sais pas encore si je la déteste.
Lundi matin, je l’ai accompagnée à l’aéroport.
Elle m’avait dit que ce n’était pas nécessaire.
J’avais répondu :
— Tu vas pleurer.
— Toi aussi, tu pleures devant Toy Story.
— Toy Story 3 est objectivement dévastateur.
Dans la voiture, nous avons parlé de tout sauf de nous.
Du retard possible de son canapé.
De son premier jour.
D’un restaurant qu’un collègue lui avait conseillé.
À l’entrée du contrôle de sécurité, nous nous sommes arrêtés.
Camille tenait son sac d’une main.
Je ne savais pas où mettre les miennes.
C’était absurde.
J’avais passé huit ans à la prendre dans mes bras sans réfléchir.
Maintenant que nous nous étions embrassés, j’avais l’impression d’avoir oublié comment fonctionner.
— J’ai demandé deux semaines de télétravail, ai-je dit.
Elle a froncé les sourcils.
— Pourquoi ?
— Lyon pourrait avoir besoin d’un superviseur.
— De quoi ?
— De ton déménagement.
Elle a ri.
— Tu n’as absolument aucune compétence dans ce domaine.
— J’ai déplacé six cartons samedi.
— Deux contenaient des coussins.
— Ils étaient émotionnellement lourds.
Elle a secoué la tête.
Puis son expression s’est adoucie.
— Vendredi ?
— Vendredi.
Elle m’a embrassé.
Rapidement d’abord.
Puis moins rapidement.
Quand elle s’est éloignée, elle a posé deux doigts sur ma poitrine.
— Au fait…
— Quoi ?
— La lettre ne s’arrêtait pas là où tu t’es arrêté.
— Je le sais.
— Non.
Un petit sourire étrange.
— Je veux dire : tu n’as pas lu le plus important.
— Camille.
Elle s’est déjà reculée.
— Vendredi, Mathieu.
— Camille !
Elle s’est retournée une dernière fois avant le contrôle.
— Apprends la patience.
Puis elle a disparu.
Je n’ai évidemment pas appris la patience.
Pendant les trois jours suivants, cette phrase m’a détruit.
« Tu n’as pas lu le plus important. »
Je travaillais et je pensais à la lettre.
Je me brossais les dents et je pensais à la lettre.
Je me réveillais à trois heures du matin et je me demandais quelle révélation pouvait être plus importante que « je t’aime depuis six ans ».
Camille refusait de m’aider.
Je lui ai envoyé :
« Est-ce que tu as secrètement une famille en Belgique ? »
Elle a répondu :
« Non. »
« Est-ce que tu es recherchée par Interpol ? »
« Pas encore. »
« Est-ce que tu m’as épousé à Las Vegas pendant mon sommeil ? »
« Tu n’as pas le sens pratique nécessaire pour mériter une telle surprise. »
Le jeudi soir, elle m’a appelé depuis son nouvel appartement.
L’image tremblait parce qu’elle essayait simultanément de me parler et de monter une lampe.
— Pose le tournevis, ai-je dit.
— Je sais monter une lampe.
La caméra a basculé.
J’ai entendu un bruit.
— Camille ?
— Tout va bien.
— Qu’est-ce qui est tombé ?
— Ma dignité.
J’ai ri.
Puis l’image s’est stabilisée.
Derrière elle, il y avait des cartons.
Beaucoup de cartons.
Et pendant une seconde, une sensation étrange m’a traversé.
Ce lieu était déjà réel.
Sa nouvelle vie existait sans moi.
Je pensais que cette idée me rendrait jaloux.
Elle m’a surtout fait peur.
Elle a dû voir quelque chose sur mon visage.
— Ça va ?
— Oui.
— Mauvais mensonge.
— Je pensais juste que ton appartement était très… lyonnais.
— Tu ne sais même pas ce que ça veut dire.
— Moi non plus.
Elle m’a observé.
— Tu viens toujours demain ?
— Essaie de m’en empêcher.
Le vendredi, j’ai pris le train.
Je ne me souviens presque pas du trajet.
Je me souviens d’être descendu avec une valise trop grande pour un week-end.
Je me souviens d’avoir vérifié quatre fois l’adresse.
Je me souviens surtout de Camille sortant de son immeuble avant même que j’aie le temps de l’appeler.
Elle a couru vers moi.
Camille ne courait jamais.
Elle disait que courir sans être poursuivi était une mauvaise utilisation des articulations.
Elle m’a sauté dans les bras.
Ma valise est tombée.
Un homme qui passait avec son chien nous a contournés en souriant.
— Salut, ai-je dit contre ses cheveux.
— Tu es en retard.
— De huit minutes.
— J’ai compté.
Nous avons monté trois étages.
Son appartement était plus petit que sur les photos.
Le salon avait une grande fenêtre donnant sur des toits.
La cuisine avait des placards blancs.
La salle de bain possédait un carrelage vert que Camille qualifiait de « crime des années quatre-vingt-dix ».
Elle m’a montré son bureau.
Sa chambre.
Le balcon minuscule.
Puis elle m’a montré deux cartons dans l’entrée.
— Ceux-là sont à toi.
— Pardon ?
— Tu as laissé des choses chez moi au fil des ans.
À l’intérieur, il y avait un sweat-shirt, un chargeur, deux livres, une vieille tasse, une paire de chaussettes et un jeu de cartes.
J’ai levé les yeux.
— Tu as déménagé mes affaires à Lyon ?
— Tu peux les reprendre.
— Non.
— Très bien.
Elle a refermé le carton.
— Problème résolu.
Cette phrase, étrangement, m’a rassuré.
Nous avons commandé des nouilles et mangé assis par terre.
À vingt-deux heures, Camille est partie prendre une douche.
J’ai commencé à ramasser les cartons de nourriture.
Et c’est là que je l’ai vue.
L’enveloppe crème.
Posée sur une boîte près du canapé.
Je me suis figé.
Elle avait mon prénom.
Toujours.
Je n’y ai pas touché.
Je tiens à préciser cette partie.
J’avais peut-être commis une erreur à Nantes.
Je n’allais pas devenir professionnel.
Quand Camille est revenue, les cheveux mouillés, elle a vu immédiatement où je regardais.
— Non.
— Je n’ai rien dit.
— Ton visage parle.
— Mon visage demande poliment.
— Refusé.
Elle a pris l’enveloppe.
Mais cette fois, elle ne l’a pas rangée.
Elle s’est assise.
Elle l’a retournée entre ses doigts.
Puis elle a demandé :
— Tu veux vraiment savoir ?
— Oui.
— Même si ça change la façon dont tu vois tout ça ?
— Je croyais que c’était déjà fait.
Camille a respiré profondément.
— Il y a une chose que je ne t’ai pas racontée.
Voilà.
Le fameux « plus important ».
Je me suis préparé mentalement à tout.
Un autre homme.
Une décision.
Une grossesse impossible.
Un secret de famille.
Je ne sais pas pourquoi notre cerveau choisit toujours le scénario le plus dramatique disponible.
— Le poste de Lyon, a-t-elle dit, je l’avais refusé.
Je suis resté immobile.
— Quoi ?
— La première fois.
— Quelle première fois ?
— Ils me l’ont proposé en mars.
Nous étions en septembre.
Elle avait reçu « officiellement » l’offre en mai.
Du moins, c’était ce que je croyais.
— Tu m’avais dit qu’ils t’avaient contactée en mai.
— Ils m’ont recontactée en mai.
— Pourquoi tu avais refusé en mars ?
Camille regardait l’enveloppe.
— À cause de toi.
Une sensation froide est descendue le long de mon dos.
— Camille…
— Je sais.
Elle parlait vite maintenant.
— C’est exactement ce que je ne voulais pas devenir. J’ai refusé sans te le dire. J’ai donné des excuses sur le timing, sur le déménagement, sur un projet en cours.
— Et ensuite ?
— Ensuite, Clara m’a appelée.
Je me suis redressé.
— Clara ?
— Oui.
Je n’avais pas parlé à Clara depuis près de deux ans.
— Pourquoi ?
— Elle avait appris par quelqu’un que le cabinet recrutait à Lyon. Elle savait que j’avais candidaté plusieurs mois plus tôt.
— Attends.
Je me sentais presque étourdi.
— Clara savait pour le poste ?
— Oui.
— Et elle savait que tu avais refusé à cause de moi ?
— Elle l’a deviné.
Tout ce que je croyais comprendre venait encore de bouger.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Camille a fermé les yeux.
— Elle m’a demandé si tu m’avais demandé de rester.
— Et ?
— J’ai dit non.
— Puis ?
Camille m’a regardé.
— Elle a dit : « Alors ne fais pas de lui la raison d’une décision qu’il ne sait même pas que tu prends. »
Je suis resté sans voix.
C’était brutal.
Mais juste.
— Elle avait raison, a poursuivi Camille. J’ai raccroché. J’ai pleuré pendant une heure. Puis j’ai rappelé le cabinet.
— Et ils t’ont repris ?
— Ils n’avaient pas encore engagé quelqu’un.
Elle a touché l’enveloppe.
— C’est ce soir-là que j’ai écrit la lettre.
D’un coup, son départ prenait un sens différent.
Ce n’était pas seulement une opportunité.
Ce n’était même pas seulement une fuite.
C’était une correction.
Camille avait déjà abandonné quelque chose pour moi sans me le dire.
Puis elle avait compris le danger.
Le déséquilibre.
La façon dont un amour silencieux pouvait déformer une vie entière.
Je me suis senti honteux alors même que je n’avais rien su.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit à Nantes ?
— Parce que je ne voulais pas que ton premier geste après notre baiser soit de porter cette culpabilité.
Elle m’a tendu la lettre.
— Lis la fin.
J’ai hésité.
— Tu es sûre ?
— Non.
J’ai attendu.
Elle a souri faiblement.
— Mais lis-la.
J’ai sorti la feuille.
L’écriture de Camille devenait moins régulière vers la fin.
J’ai repris là où je m’étais arrêté.
Elle écrivait que rester à Nantes lui paraissait facile.
Trop facile.
Que chacun de mes appels pouvait devenir une raison de remettre une décision à plus tard.
Que chaque homme qu’elle rencontrerait serait, consciemment ou non, comparé à quelqu’un avec qui elle n’avait même jamais été en couple.
Puis venait une phrase soulignée.
« Ce n’est pas ta faute, parce que je ne t’ai jamais donné la vérité avec laquelle choisir. »
J’ai levé les yeux.
Camille était assise face à moi.
Je continuais.
« Je croyais longtemps que le plus douloureux serait que tu ne m’aimes pas. J’avais tort. Le plus douloureux, c’est de ne jamais te laisser la possibilité de répondre parce que j’ai tellement peur de perdre notre amitié que je préfère rester coincée à côté de toi. »
Plus bas :
« Je pars parce que j’ai besoin de construire quelque chose qui existe même quand tu n’es pas dans la pièce. »
Puis la dernière phrase.
La phrase qu’elle ne voulait pas que je lise.
« Et le pire, Mathieu, c’est que si tu me demandais de revenir, je sais qu’une partie de moi voudrait encore le faire. »
Je suis resté longtemps sans bouger.
Je comprenais enfin pourquoi elle avait eu si peur quand j’avais dit : « Je ne veux pas que tu partes. »
Ce n’était pas la déclaration romantique parfaite qu’un film aurait présentée.
Pour elle, c’était aussi une menace.
La tentation de recommencer.
De choisir encore ma présence plutôt que sa propre trajectoire.
J’ai plié la lettre.
Camille regardait ses mains.
— Dis quelque chose, a-t-elle murmuré.
Je lui ai rendu la feuille.
Puis j’ai pris sa main.
— Je ne vais pas te demander de revenir.
Elle a hoché la tête très légèrement.
Ses lèvres se sont serrées.
Pendant une seconde, j’ai vu la douleur passer sur son visage avant qu’elle ne puisse la cacher.
J’ai poursuivi :
— Pas maintenant.
Elle m’a regardé.
— Je ne veux pas d’une vie qui tourne autour de moi.
Je me suis rapproché.
— Je veux qu’on construise une vie qui puisse contenir la tienne et la mienne.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
— C’est très différent.
— J’ai eu trois jours de train mental pour y penser.
Elle a ri en pleurant.
Je lui ai serré la main.
— Je ne sais pas comment ça marche.
— Moi non plus.
— On va probablement faire des erreurs.
— Beaucoup.
— Mais il y a une chose que je ne veux plus faire.
— Quoi ?
— Prétendre.
Elle a baissé les yeux.
— Moi non plus.
C’était notre véritable début.
Pas le baiser à Nantes.
Pas la lettre.
Cette conversation-là.
Parce que les histoires racontées après coup aiment supprimer les parties embarrassantes.
On dit :
« Ils étaient meilleurs amis. »
« Ils ont réalisé qu’ils s’aimaient. »
« Ils se sont embrassés. »
« Et ils vécurent heureux. »
La réalité n’a rien fait d’aussi pratique.
Les mois suivants ont été difficiles.
Parfois merveilleusement difficiles.
Parfois juste difficiles.
Le premier week-end où je devais rejoindre Camille à Lyon, son travail l’a envoyée en urgence à Marseille.
Je suis arrivé dans son appartement vide à vingt heures.
Elle m’a appelé depuis une chambre d’hôtel.
— Je suis désolée.
— Ce n’est rien.
— Tu as fait six heures de trajet.
— J’ai tes céréales.
— Elles sont périmées.
J’ai regardé la boîte dans ma main.
— Notre relation traverse déjà sa première crise.
J’ai passé le samedi seul à Lyon.
Je me suis promené.
J’ai travaillé.
J’ai mangé des céréales légèrement douteuses.
Camille est rentrée dimanche soir épuisée.
Elle s’est endormie vingt minutes après avoir posé la tête sur mon épaule.
Et étrangement, ce week-end raté m’a rassuré.
Parce que je n’étais pas venu pour être récompensé.
Je venais parce que sa vie existait là.
Même quand elle n’avait pas le temps de m’y accueillir correctement.
Nous avons appris les trains.
Les retards.
Les appels vidéo qui gelaient au pire moment.
Les « tu m’entends ? »
Les messages lus sans réponse pendant trois heures.
Les week-ends annulés.
Les petites jalousies.
Les grandes fatigues.
Un soir, trois mois après son départ, Camille a raccroché au milieu d’une dispute.
Je lui reprochais de ne presque jamais être disponible.
Elle me reprochait de transformer chaque contrainte de travail en preuve qu’elle se détachait.
Nous avons passé quatre heures sans nous écrire.
Pour deux personnes qui avaient vécu huit ans dans le silence émotionnel, quatre heures suffisaient à faire réapparaître de vieux monstres.
Puis mon téléphone a sonné.
Camille.
J’ai décroché.
— Si ça devient difficile, a-t-elle dit immédiatement, ne me propose jamais qu’on redevienne amis parce que c’était plus simple.
Je me suis tu.
Elle respirait vite.
— Promets-le-moi.
— Pourquoi tu penses que je ferais ça ?
— Parce que tu fais ça quand tu as peur. Tu renommes les choses.
Cette phrase m’a fait mal parce qu’elle était exacte.
Amitié.
Simplicité.
Inquiétude.
Tout avait été un jour un autre nom pour quelque chose que je ne voulais pas regarder.
— Je ne te proposerai pas de revenir en arrière, ai-je dit.
— Même si on se dispute ?
— On se disputera.
— Même si tu regrettes ?
J’ai réfléchi.
— Si je regrette quelque chose, je te le dirai. Mais je ne transformerai pas notre histoire pour qu’elle soit moins effrayante.
Elle est restée silencieuse.
Puis :
— D’accord.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Même règle.
— D’accord.
Ce soir-là, nous avons instauré la première règle de notre couple.
Pas de retour à l’amitié comme sortie de secours.
La deuxième règle est arrivée au printemps.
Camille dirigeait un projet difficile.
Elle voyageait beaucoup.
Elle répondait moins.
Je prétendais que ça ne me dérangeait pas.
Évidemment, ça me dérangeait énormément.
Au lieu de lui dire, je suis devenu « attentionné ».
Le genre d’attention insupportable.
« Tu as encore une réunion à vingt heures ? »
« Ils te font beaucoup voyager, non ? »
« Tu travailles souvent avec ce Thomas ? »
Camille a laissé passer trois jours.
Puis elle m’a appelé depuis un hôtel.
— Tu es jaloux de Thomas ?
— Non.
— Mathieu.
— Pas jaloux.
— D’accord. Tu es quoi ?
— Inquiet.
Long silence.
Puis elle a dit :
— Tu viens vraiment d’appeler ta jalousie « inquiétude » ?
J’ai fermé les yeux.
Pris en flagrant délit.
— Peut-être.
— On avait dit quoi sur le fait de renommer les choses ?
— C’est une règle agaçante.
— Je sais.
Alors je lui ai dit la vérité.
Que j’avais peur qu’elle découvre une vie plus simple sans moi.
Que cette distance nous avait obligés à faire un effort énorme pour quelque chose qui, pendant huit ans, avait été effortless.
Que parfois je pensais à tous les hommes qu’elle pourrait rencontrer à Lyon.
— Et tu sais ce qui me dérange ? ai-je ajouté. Je suis censé être heureux que tu sois heureuse ici. Et je le suis. Mais parfois j’aimerais être la raison.
Camille est restée silencieuse.
Puis elle a dit :
— Ne t’excuse pas de ressentir quelque chose.
J’ai attendu.
— Excuse-toi seulement quand tu me fais porter ce que tu refuses de dire.
Cette phrase est devenue notre deuxième règle.
Elle est toujours là aujourd’hui.
Un an après la lettre, je connaissais par cœur le trajet pour Lyon.
Le contrôleur du vendredi soir me reconnaissait parfois.
Camille connaissait les meilleurs horaires vers Nantes.
Nous avions des chargeurs dans les deux appartements.
Des brosses à dents.
Des vêtements.
Une vie bizarrement répartie entre deux villes.
Et pour la première fois, ça n’était pas une situation subie.
Nous la construisions.
Puis, dix-huit mois après son déménagement, mon directeur m’a convoqué.
— On ouvre une petite équipe à Lyon.
J’ai essayé de ne pas réagir.
— D’accord.
— Tu connais déjà la ville, non ?
Je l’ai regardé.
— Pourquoi tout le monde pense ça ?
Il a souri.
— Parce que tu demandes systématiquement à partir tôt le vendredi.
Le poste représentait une évolution.
Pas énorme.
Mais réelle.
Plus de responsabilités.
Une équipe à développer.
Et surtout : Lyon.
Je n’ai pas appelé Camille immédiatement.
C’est important.
Dix-huit mois auparavant, elle avait refusé un poste à cause de moi sans rien dire.
Je refusais de reproduire la même chose dans l’autre sens.
J’ai demandé les détails.
Le salaire.
Les missions.
Les perspectives.
J’ai parlé à deux collègues.
J’ai passé une soirée à faire un tableau ridicule avec des colonnes.
« Avantages professionnels. »
« Inconvénients professionnels. »
« Avantages personnels. »
« Risques. »
Puis j’ai appelé Camille.
— On m’a proposé Lyon.
Silence.
— Quoi ?
— Un poste.
— Ici ?
— Oui.
Je l’ai entendue se déplacer.
— Tu as dit quoi ?
— Que je réfléchirais.
Très long silence.
— Camille ?
— Je réfléchis à la bonne façon de répondre sans influencer ta décision.
J’ai souri.
— C’est terrifiant comme preuve de maturité.
— Tais-toi.
Puis elle a repris, très sérieusement :
— Tu viens parce que tu veux venir.
— Oui.
— Pas parce que tu penses que je t’attends.
— Oui.
— Pas parce que notre relation est impossible autrement.
— Oui.
— Pas pour me sauver de quoi que ce soit.
— Camille.
— Quoi ?
— J’ai passé dix-huit mois à faire des allers-retours. Je ne viens pas te sauver.
J’ai regardé mon appartement nantais.
— Je viens parce que j’aimerais vivre une vie où un mardi soir n’a pas besoin d’être planifié trois semaines à l’avance.
Elle n’a rien dit.
Puis j’ai entendu un petit bruit.
— Tu pleures ?
— Non.
— Mensonge.
— Je coupe.
Elle n’a pas coupé.
J’ai accepté le poste.
Le jour de mon arrivée à Lyon, Camille m’attendait devant son immeuble avec une pancarte.
« BIENVENUE À LA MAISON, TOURISTE. »
Je suis sorti de la voiture.
— Tu as vraiment fait une pancarte ?
— J’envisageais des ballons.
— J’aurais repris l’autoroute.
Nous avons vécu trois mois dans son appartement.
Trois mois pendant lesquels nous avons découvert qu’aimer quelqu’un et pouvoir partager un espace avec lui sont deux compétences distinctes.
Camille rangeait les verres à l’envers.
Je trouvais ça absurde.
Elle considérait qu’une chaise pouvait accueillir des vêtements « temporairement ».
J’ai découvert que « temporairement » pouvait signifier six jours.
Elle a découvert que je laissais les portes de placard ouvertes.
— Pourquoi ? demandait-elle.
— Je vais peut-être y retourner.
— Dans combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Donc tu laisses l’accès ouvert au cas où une urgence de pâtes surviendrait ?
Nous nous sommes disputés vingt minutes à propos d’un lave-vaisselle.
Vingt minutes.
Pas sur l’argent.
Pas sur la distance.
Pas sur la fidélité.
Sur l’endroit où ranger les grandes assiettes.
Puis, au milieu de la dispute, Camille s’est arrêtée.
— Attends.
— Quoi ?
— On a vraiment passé six ans à ne pas se dire qu’on s’aimait pour finir par crier sur des bols ?
J’ai commencé à rire.
Elle aussi.
La dispute était terminée.
Quelques mois plus tard, nous avons trouvé un appartement ensemble.
Il était trop cher.
Trop lumineux.
La salle de bain était entièrement bleue.
Pas un bleu élégant.
Un bleu piscine municipale.
Camille a ouvert la porte, regardé le carrelage et dit :
— C’est atroce.
J’ai répondu :
— Je l’adore.
Elle m’a regardé.
— Moi aussi.
Nous avons signé.
Le premier soir, il n’y avait aucun meuble.
Seulement des cartons.
Encore des cartons.
Je me suis assis sur le parquet.
Camille s’est arrêtée au milieu du salon.
— Quoi ?
— Rien.
Je regardais autour de moi.
— J’ai juste une impression de déjà-vu.
Elle a compris.
Elle est allée dans la chambre.
Quand elle est revenue, elle tenait une enveloppe crème.
La lettre.
— Tu l’as gardée.
— Oui.
— Pourquoi ?
Elle s’est assise à côté de moi.
— Je crois que je ne la déteste plus.
— Tu veux la jeter ?
Elle a réfléchi.
— Non.
— Moi non plus.
Nous l’avons rangée dans le tiroir de la table de nuit.
Elle y est restée.
La vie quotidienne a commencé.
Pas la partie spectaculaire.
La vraie.
Les courses.
Les factures.
Les matins où personne n’a assez dormi.
Les dimanches de lessive.
Les amis à dîner.
Les réunions trop longues.
Les parents qui appellent au mauvais moment.
Camille a continué à laisser des notes.
Sur le frigo :
« À ton tour de faire la vaisselle. J’ai caché les biscuits. Tu les mériteras éventuellement. »
Sur mon ordinateur :
« N’oublie pas le dîner chez ma mère. Porter une chemise ne te tuera probablement pas. »
Dans mon portefeuille :
« Tu me dois toujours 17 €. Les intérêts deviennent préoccupants. »
Un matin, deux ans après notre arrivée dans cet appartement, j’ai trouvé une nouvelle note sur la table.
« Mathieu, tu me dois toujours 17 € et des dommages psychologiques liés à plusieurs années de stupidité émotionnelle. »
Camille buvait son café à côté de la fenêtre.
— C’est juridiquement défendable ? ai-je demandé.
— J’ai des preuves.
— Combien de dommages ?
Elle a réfléchi.
— Beaucoup.
— Qu’est-ce que je peux faire pour régler ma dette ?
Elle a posé sa tasse.
— Une vie entière devrait constituer un acompte acceptable.
J’ai fait le tour de la table.
Je l’ai embrassée.
Dehors, Lyon se réveillait sous une pluie légère.
Le tram passait au bout de la rue.
Dans la cuisine, deux tasses refroidissaient.
Le dernier carton avait été vidé la semaine précédente.
La lettre dormait dans un tiroir à quelques mètres de nous.
Je ne la relis presque jamais.
Je n’en ai plus besoin.
Mais parfois, quand quelqu’un nous demande depuis combien de temps nous sommes ensemble, Camille et moi donnons deux réponses différentes.
Elle compte depuis le premier baiser.
Moi, parfois, je compte depuis bien avant.
Depuis un café renversé sur un ordinateur.
Depuis une nuit d’hôpital.
Depuis une chaise où je dormais avec deux chaussettes différentes.
Depuis un réveillon où une femme m’a demandé ce que je pensais du mariage et où j’ai réussi à ne rien comprendre.
Depuis Saint-Malo.
Depuis tous ces moments où nous nous aimions déjà sans savoir comment appeler ce qui nous arrivait.
Pendant longtemps, je pensais que l’histoire la plus importante de ma vie commencerait le jour où je rencontrerais « la bonne personne ».
Je me trompais.
Elle avait commencé huit ans plus tôt.
Je l’avais simplement rangée sous le mauvais nom.
Et s’il y a une chose que cette lettre m’a apprise, ce n’est pas qu’il faut déclarer son amour au premier doute, abandonner sa carrière ou confondre amitié et romance.
C’est beaucoup plus simple.
Les silences protègent parfois une relation pendant quelques semaines.
Mais lorsqu’on les laisse durer des années, ils commencent à prendre des décisions à notre place.
Ils refusent des emplois.
Ils entretiennent de mauvaises relations.
Ils transforment la peur en prudence.
La jalousie en inquiétude.
L’amour en « simple amitié ».
Puis un jour, quelqu’un part.
Et on comprend soudain tout ce qu’on aurait dû avoir le courage de regarder.
Camille n’avait pas quitté Nantes pour me punir.
Elle n’était pas partie pour vérifier si je la suivrais.
Elle était partie parce qu’elle avait enfin compris une chose que je mettrais encore plusieurs mois à apprendre :
aimer quelqu’un ne devrait jamais exiger de disparaître soi-même.
Peut-être que c’est pour cela que nous avons fini par fonctionner.
Elle est partie.
Je ne lui ai pas demandé de revenir.
J’ai appris à la rejoindre sans lui demander de renoncer.
Et elle a appris à m’aimer sans construire sa vie autour de moi.
Tout ça parce qu’un samedi après-midi, au fond d’un carton que je n’étais même pas censé ouvrir, une enveloppe crème est tombée à mes pieds.
Parfois, la personne que vous appelez « votre meilleur ami » n’est pas à côté de votre histoire d’amour.
Parfois, elle est cette histoire depuis le début.
Et le plus tragique n’est peut-être pas de ne pas être aimé en retour.
C’est de découvrir, des années plus tard, que vous vous aimiez tous les deux… et que chacun attendait simplement que l’autre ait le courage de le dire.


