Le 7 juin 1916, dans les fossés du fort de Vaux, les Allemands comprirent enfin pourquoi ils ne pouvaient pas avancer. Un canon de 12 cm, modèle 1884, tenait encore l’embrasure, crachant ses projectiles sur les assaillants regroupés devant les grilles. Ses servants étaient morts, blessés ou dispersés, mais la pièce, elle, restait en place, hérissée d’éclats de grenades qui constellaient sa bouche et sa volée. Pour la faire taire, il fallut que les troupes du Kaiser descendent des sacs de grenades avec des cordes devant son ouverture de tir, à plusieurs reprises, avant de finalement s’en emparer.

Le fort tomba ce jour-là. Mais l’histoire de ce canon ne s’arrêta pas là. À l’hiver 1916, les Français reprirent le fort de Vaux. Parmi les débris, ils retrouvèrent ces pièces d’artillerie de flanquement, véritables témoins d’une défense acharnée.
En 1917, elles entrèrent au musée de l’armée, aux Invalides, où elles furent immédiatement exposées. Le message était clair pour les Parisiens et pour toute la France : le fort avait été repris, preuve en était. Cette histoire, c’est celle de la bataille de Verdun, qui a commencé le 21 février 1916, lorsque six divisions allemandes lancèrent l’assaut sur un front de 12 kilomètres. Les défenses françaises, souvent insuffisantes, cédèrent malgré une résistance acharnée, notamment au bois des Corbeaux.
Le 6 mars, après des jours de bombardement, les Allemands étendirent l’offensive à la rive gauche de la Meuse, d’où l’artillerie française les harcelait. La bataille entra alors dans une phase d’usure où les pertes terribles furent identiques des deux côtés. Douze mille pièces d’artillerie ouvrirent le feu sur le secteur de Verdun dès le premier jour. Contre les idées reçues, ce n’étaient pas les balles de mitrailleuses qui tuaient le plus, mais les éclats d’obus, infiniment plus meurtriers dans les combats.
Le 20 mai 1916, le sergent Georges Laça, du 3e bis régiment de zouaves, se trouvait sur la cote 304 lorsqu’un violent bombardement allemand s’abattit sur sa section. Il fut blessé une première fois au visage. Puis un tout petit éclat vint se ficher dans sa montre à gousset, qu’il portait sur lui. Selon son témoignage, si ce fragment avait atteint son cœur, il serait mort.
Il avait été sauvé par sa montre. Il continua pourtant à combattre le reste de la journée. Sa famille remit plus tard cette montre au musée de l’armée. Un autre objet raconte une histoire plus sombre encore : un casque Adrian modèle 1915, porté par un général de brigade, reconnaissable à ses deux étoiles.
Le 11 octobre 1917, le général Georges Chal inspectait des tranchées récemment prises par les troupes françaises dans le secteur d’Avocourt lorsqu’il fut tué. L’arrière de la visière du casque porte encore la trace de l’entrée de l’éclat d’obus. Quarante et un officiers généraux moururent pendant toute la Grande Guerre. Ce casque, conservé avec la boue des tranchées encore incrustée, reste l’un des objets les plus poignants des collections.
La bataille de Verdun fit plus de 163 000 morts français et 143 000 morts allemands en dix mois. L’envoi au front, par rotation, des deux tiers de l’armée française fit de Verdun, où les alliés n’étaient pas engagés, la bataille emblématique du courage et de la détermination du poilu français. Dès le début du conflit, le musée de l’armée devint l’un des rares musées français à fonctionner. Son directeur, le général Niox, en fit un lieu de compréhension et d’exposition du conflit, dans un objectif moral et patriotique en faveur de l’effort de guerre.
Dès septembre 1914, des trophées pris à l’ennemi y furent exposés. Une foule considérable se pressait aux jours d’ouverture pour apercevoir ces témoins de la campagne contre l’Allemagne. Lorsque la bataille de Verdun éclata, le musée chercha à réunir de nombreux objets relatifs au conflit. Depuis cette époque et jusqu’à aujourd’hui, plus de cinq cents items en lien avec la bataille ont rejoint les collections.
Dans les salles actuelles, une vitrine présente trois uniformes : celui du général Pétain, alors maréchal en 1918, celui du 8e bataillon de chasseurs à pied, et celui du 60e régiment d’infanterie, engagé dans la bataille. Cette silhouette emblématique du poilu, reconnaissable à son casque Adrian modèle 1915 et à sa capote à deux rangées de boutons bleu horizon, se retrouve encore en haut des monuments aux morts construits après la guerre. Le soldat présenté ici est un grenadier VB, tireur de lance-grenades Vivien-Bessières. Il fait partie des 11 400 soldats français qui partagèrent avec les Allemands, durant ces dix mois, le même quotidien dans l’enfer de Verdun.
L’artillerie joua un rôle majeur tout au long de la bataille. Cinquante-trois millions d’obus furent tirés en dix mois, soit un obus toutes les trois secondes. Regroupés en petits groupes dans les trous d’obus, au milieu des cadavres, les soldats attaquaient avec le soutien de leurs canons ou subissaient les barrages ennemis. Les tranchées n’étaient pas les seuls objectifs.
Neuf villages furent complètement détruits par l’artillerie allemande, et les obus de gros calibre tombèrent sur la ville de Verdun dès le 21 février 1916, premier jour de la bataille. Les dégâts furent considérables. Quelques jours plus tard, l’état-major français décida l’évacuation des civils encore présents. L’objectif des bombardements était clair : terroriser la population et espérer qu’elle réclame une trêve, voire une reddition, aux autorités politiques et militaires de la ville.
La cathédrale de Verdun, elle, fut bombardée dès juillet 1915, puis de nouveau en 1916 et 1917, comme toute la ville. On ne sait pas précisément d’où proviennent les éclats conservés au musée, mais on est certain qu’ils viennent bien de la cathédrale. Ces fragments furent ramassés par le sergent Mougin, qui devint capitaine avant de mourir pendant la guerre. Dans les années 1950, sa veuve fit don au musée de l’ensemble de ces éclats de verre et d’obus collectés par son défunt mari.
Si Verdun fut particulièrement touchée, c’est que la ville était le pivot de la défense du secteur, notamment grâce à sa citadelle. Avec quatre kilomètres de galeries creusées sous seize mètres de roche, la citadelle souterraine de Verdun était une véritable ville à l’abri des bombardements. Le musée conserve un éclat d’obus tombé sur la citadelle le 4 juin 1915. Il s’agit d’un fragment d’un obus de 380 millimètres de diamètre, du très gros calibre.
Les Allemands pilonnaient la citadelle Vauban, qui se doublait d’une immense base logistique souterraine accueillant des hommes, des vivres et des hôpitaux. Dès 1915, elle fut bombardée. En 1916, elle devint l’un des objectifs principaux de l’artillerie allemande à l’intérieur de la place. Les combats liés à l’artillerie étaient constants.
On se battait pour conquérir les forts et les hauteurs afin de disposer d’observatoires permettant de guider les tirs. Le fort de Vaux, construit entre 1881 et 1884, puis modifié et délesté d’une grande partie de ses canons, reçut 8 000 obus par jour en 1916. La résistance de sa garnison fera de ce fort le symbole de l’abnégation et du sens du sacrifice des poilus de Verdun. L’un des épisodes les plus fameux de la bataille est la prise puis la reprise du fort de Vaux.
Au printemps 1916, les Allemands, qui avaient lancé la bataille depuis plusieurs semaines, s’emparèrent du village de Vaux. Mais le fort tenait toujours. Attaqué du 2 au 7 juin, il tomba le 7 juin 1916. Lors de l’attaque, le fort, désarmé de son artillerie par l’état-major en 1915, fut défendu dans ses fossés par des pièces d’artillerie de flanquement, dont ce canon de 12 cm modèle 1884.
Dans les récits allemands comme français, on mentionne le travail défensif extrêmement important de ce canon, d’un de ses comparses et d’un canon revolver. Pour venir à bout de cette défense, les Allemands durent s’y reprendre à plusieurs reprises, installant des sacs de grenades descendus par des cordes devant l’embrasure de tir. C’est ce qui explique les éclats qui constellent encore la bouche et la volée de la pièce. Le fort de Vaux fut pris, et les canons tombèrent aux mains des Allemands.
En novembre 1916, les Français reprirent le fort. C’est à ce moment-là que ces pièces, devenues de véritables reliques, furent sorties du fort et emmenées à l’arrière. En 1917, elles intégrèrent les collections du musée de l’armée et furent immédiatement exposées à l’hôtel national des Invalides pour matérialiser la résistance française, magnifiée par la conduite du commandant Raynal et de ses hommes, et surtout pour prouver la reprise du fort. Ces pièces récupérées pouvaient être montrées aux Parisiens, aux Français, comme preuve de la victoire et de la ténacité des poilus dans cette bataille.
La bataille de Verdun devint rapidement une source d’inspiration pour de nombreux artistes désireux de retranscrire les lieux et l’atmosphère des affrontements. Le musée de l’armée acquit très tôt de nombreuses représentations des combats de la Grande Guerre, dans une logique illustrative et documentaire. Parmi celles-ci figurent les peintures de Victor Tardieu. Quatre petites toiles sur bois, intitulées Ruines de Verdun 1916, montrent l’après-bombardement et les destructions subies par la ville.
Tardieu était conducteur pour l’American Field Service, un organisme créé en 1915, basé sur des volontaires américains, présents dans toutes les grandes batailles et notamment à Verdun. En septembre 1916, il se trouvait seul dans cette ville en ruine et choisit une touche vibrante qui restitue le délitement de l’architecture et la violence des bombardements. L’artiste voulut en faire don au musée dès novembre 1916, alors que la bataille n’était pas encore terminée. L’œuvre fut exposée pendant le conflit.
Le général Niox envoya également des peintres et des dessinateurs directement sur le front. Instrument de diplomatie culturelle, les œuvres produites par ces artistes missionnés furent exposées dans le salon d’honneur des Invalides et dans des pays neutres ou alliés. Deux dessinateurs sont particulièrement représentés : Georges Scott et François Flameng. Georges Scott, peintre et illustrateur, partit au début de la guerre comme correspondant pour L’Illustration avant d’être nommé peintre aux armées.
Son grand dessin intitulé La Voie sacrée évoque un épisode particulier de la bataille de Verdun. La Voie sacrée doit son nom à Maurice Barrès, en 1916, en référence à l’antique Via Sacra romaine qui menait vers le triomphe. Cette route, à l’origine assez étroite, nécessita des travaux pour être élargie. Un flux continu de camions montait vers le front et redescendait vers l’arrière pour acheminer hommes et matériel, jour et nuit, demandant un entretien permanent.
Au premier plan du dessin, des soldats entretiennent la route ; à l’arrière, une infinité de camions assure le ravitaillement. François Flameng fut l’un des premiers artistes à partir en mission pour le musée de l’armée, dès décembre 1914. Il réalisa notamment un panorama du secteur de Verdun, dessiné les 17 et 18 mars 1916, en deux grands dessins. Il prit soin d’annoter précisément ses œuvres pour être le plus fidèle possible, comme un gage de véracité.
Flameng ne se trouvait pas en première ligne, mais il restituait avec une grande exactitude ce qu’il voyait. Un second dessin de François Flameng, intitulé Verdun, nuit du 25 au 26 mars 1916, réalisé une dizaine de jours après son panorama, restitue les effets des obus incendiaires. Il teinte son paysage de couleurs vives, donnant à son œuvre un aspect presque fantasmagorique qui n’occulte en rien les conséquences du bombardement sur la ville. On distingue des bâtiments qui commencent à brûler autour de la cathédrale, et la destruction imminente de ces édifices.
La Première Guerre mondiale occupe une place importante dans les collections photographiques du musée, grâce notamment à un fonds considérable de photographies aériennes. Ces clichés, réalisés par des observateurs militaires, permettaient dès le début du conflit de mettre à jour les cartes d’état-major et de régler l’artillerie. Les vues du champ de bataille de Verdun indiquent à chaque fois l’altitude, la date et le lieu. On sait par exemple qu’un cliché fut pris à 4 200 mètres d’altitude, le 13 juillet 1917 à 14 heures.
Ces documents étaient ensuite rapportés, développés et transcrits pour comprendre l’avancée du front ou celle des positions ennemies, et pour régler les schémas directeurs du tir d’artillerie. Certains clichés offrent de véritables instantanés des bombardements, saisis par les observateurs aériens. Sur l’un d’eux, pris à moins de 100 mètres d’altitude en vue oblique, on peut lire la mention : Avant l’attaque, explosion pendant le temps d’un instantané pris d’avion à 100 m. Depuis les airs, on mesure la puissance de feu de cette guerre industrielle.
Le fort de Douaumont fut repris le 24 octobre 1916. Une nouvelle offensive française, le 15 décembre, ramena le front de la rive droite à des positions proches de celles du début de la bataille. Après dix mois d’atroces souffrances de part et d’autre, sans aucune avancée majeure, les combats perdirent en intensité. Cette bataille marqua pour toujours une génération de soldats.
Le musée de l’armée conserve également une cinquantaine d’albums de photographies amateurs de la Grande Guerre, dont la plupart furent réalisés après la fin du conflit. Bien que théoriquement interdit de photographier au front, car strictement encadré et réservé aux photographes militaires de la section photographique et cinématographique des armées, ces albums existent. Ils n’ont pas tous été faits pendant la guerre. Ils ont souvent une fonction mémorielle, réalisés parfois par les épouses ou les enfants des soldats, permettant d’entretenir une mémoire familiale.
L’un de ces albums, entré dans les collections dans les années 1980, est à la fois un objet mémoriel et une forme de relique. Un lambeau de soie du drapeau du 12e régiment d’infanterie y est collé. L’album retrace le parcours de Norbert de La Moricière, capitaine au sein de ce régiment, tombé à Verdun. On pense que sa fille ou son fils réalisa l’album.
On y trouve des portraits, comme dans tous les albums organisés autour de l’expérience d’un protagoniste : Mon père dans les tranchées. Puis, la séquence se rapproche de plus en plus de la tombe, jusqu’à ce plan serré de la veuve en deuil sur une couronne mortuaire. La légende indique : Ma mère priant seule sur la tombe de mon père au cimetière glorieux près de Verdun. La diversité et la richesse de ces collections sont une source d’inspiration importante pour les photographes qui travaillent dans le cadre de la résidence photographique du musée.
Pour les artistes et reporters Anice Broyer, Guillaume Herbaut ou Chloé Charroc, la bataille de Verdun a été un fil conducteur guidant leurs travaux de recherche et de création. Dans le cadre du travail d’Anice Broyer, intitulé Les Attaches, la photographe est retournée à Verdun pour prendre des vues du champ de bataille, avec ce ciel chargé, cette table d’orientation qui permet de retracer l’organisation des secteurs, ou, de façon plus subtile, ce magnifique manteau comme saisi dans une poussière d’or. Il s’agit en réalité de la pèlerine du lieutenant Gastaldi, donnée au musée, encore prisonnière de la boue des Éparges, transfigurée par la photographe et devenue une forme de relique. Chloé Charroc, dans son travail Vestiges de guerre, empreintes de mémoire, s’attache davantage à la trace, à son effacement ou à sa résistance dans le paysage.
Elle réalise des photographies à partir d’objets entrés dans les collections, témoins de l’enfer de Verdun, et les met en dialogue avec des vues du paysage, comme si celui-ci gardait encore l’écho des combats. Cent dix ans après, ces travaux permettent de faire dialoguer les collections muséales et le champ de bataille de Verdun. Cette bataille, qui marque encore l’esprit des visiteurs, est incarnée à travers deux œuvres majeures visibles dans les salles consacrées à la Première Guerre mondiale : la célèbre peinture Verdun de Félix Vallotton et le manteau imprégné de la boue des Éparges du lieutenant Gastaldi.
Avec le taxi de la Marne et le clairon de l’armistice, ces deux trésors du musée de l’armée sont devenus les symboles de la Grande Guerre aux Invalides.


