Je croyais avoir tout prévu, mais le plus dur, c’était pas de savoir me servir de mon fusil mitrailleur. C’était d’accepter que plus personne ne serait jamais interchangeable dans ma section. « Tu…

Je croyais avoir tout prévu, mais le plus dur, c'était pas de savoir me servir de mon fusil mitrailleur. C'était d'accepter que plus personne ne serait jamais interchangeable dans ma section. « Tu...

La bataille du Matz, en juin 1918, a été la première fois que l’armée française a renversé la vapeur contre les nouvelles tactiques d’assaut allemandes. Pour comprendre ce qui s’est joué en quelques jours, il faut revenir sur les mois qui ont précédé et sur la transformation profonde de l’infanterie française. En 1917, la sortie de la Russie du conflit a libéré des centaines de milliers de soldats allemands qui ont été transférés sur le front Ouest. Au début de 1918, l’Allemagne dispose d’environ 1,4 million d’hommes en France, soit 320 000 de plus que les Franco-Britanniques.

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Les Allemands savent qu’ils doivent frapper vite, avant que les Américains, entrés en guerre en avril 1917, ne deviennent opérationnels en masse. Le 21 mars 1918, l’opération Michael est lancée dans la Somme. Les Allemands percent et avancent de 60 kilomètres, séparant temporairement les Britanniques et les Français. Mais l’offensive s’essouffle, faute de soutien logistique et d’objectifs stratégiques atteints.

Les Alliés, bien que secoués par des crises de commandement, acceptent de placer Foch à la tête des armées interalliées. Les pertes sont lourdes des deux côtés, mais pour l’Allemagne, qui ne peut pas se permettre de telles pertes, le bilan est négatif. Ludendorff, le général en chef allemand, ne s’avoue pas vaincu. Il lance l’opération Georgette dans les Flandres, du 9 au 29 avril, pour couper les Britanniques de leur logistique.

Les Allemands avancent de 15 kilomètres, mais ne brisent jamais la défense alliée. Là encore, aucun objectif stratégique n’est pris. Fin mai, Ludendorff organise une triple opération, Blücher, Görz et York, sur le Chemin des Dames. Les Français, pris par surprise avec une défense mal échelonnée, reculent de 45 à 60 kilomètres.

Les Allemands atteignent Reims, Laon, prennent Château-Thierry et s’approchent à 70 kilomètres de Paris. Mais cette avancée spectaculaire sur les cartes ne donne aucun avantage stratégique : elle échoue aux portes de Reims, ne coupe aucun axe logistique et étire considérablement le front allemand, qui se retrouve avec trois saillants : dans les Flandres, dans la Somme et sur la Marne. Les deux camps sont exsangues. Les Alliés ont beaucoup reculé et n’ont presque plus de réserves.

La longueur du front est passée de 530 à 655 kilomètres. C’est dans ce contexte que les Allemands préparent les opérations Gneisenau et Hamerslag, dont l’objectif est de relier les saillants de la Somme et de la Marne par une attaque convergente vers Compiègne, nœud ferroviaire essentiel. Les succès allemands reposent sur des méthodes tactiques nouvelles, centrées sur le choc et la disruption du système de défense adverse : des barrages d’artillerie courts et très calibrés, et surtout des troupes de choc, les Stoßtruppen, qui s’infiltrent dans les lignes ennemies pour y semer le chaos. L’armée française, elle, commence à s’adapter en généralisant la défense en profondeur : on laisse le moins de troupes possible en première ligne pour garder des forces de réaction hors de portée de l’artillerie ennemie.

La bataille du Matz, du 9 au 13 juin 1918, est le premier exemple réussi de cette adaptation. Les Allemands préparent l’attaque très rapidement pour prendre les Français par surprise, mobilisant plus de 2 000 canons. Mais les Français perçoivent ces préparatifs et s’organisent en trois lignes de défense. La 3e armée française, commandée par Humbert, tient le front avec quatre corps, appuyés par des réserves de sept divisions d’infanterie et trois de cavalerie, dont certaines américaines.

L’opération Hamerslag doit attaquer à l’est pour répartir la menace française. Le 9 juin, l’attaque allemande commence par un bombardement massif et court. La surprise n’est pas totale, et les troupes françaises encaissent. Les assauts allemands, menés selon des méthodes classiques, parviennent à percer et à forcer les Français à reculer sur le Matz, lâchant Ressons-sur-Matz.

L’artillerie française commence à répondre et à ralentir l’avancée, mais les Allemands occupent près de 12 kilomètres de la deuxième ligne française et prennent Mareuil, une ligne que les Français n’ont pas eu le temps de terminer. Les Allemands ont tiré 1,4 million d’obus en une seule journée. Les Français ont encaissé, mais l’avancée allemande reste limitée par rapport aux offensives précédentes. Le 10 juin, les Allemands avancent sur l’Oise, arrivant à une dizaine de kilomètres de Compiègne.

L’artillerie et l’aviation françaises répondent, rendant les assauts de plus en plus difficiles. Le point le plus chaud est la droite française, où une division est rompue. C’est alors que le général Mangin organise une contre-attaque avec le feu vert de sa hiérarchie. Grâce aux réserves, il masse un corps de trois divisions et 163 chars Schneider et Saint-Chamond sur la gauche française.

L’attaque est prévue pour le lendemain. Cette rapidité d’action est rendue possible par la profondeur de la défense, par les réserves disponibles et par la capacité de réaction des divisions. Mais il faut aller très vite, ce qui impose des sacrifices : pas de préparation d’artillerie, pas de planification logistique poussée. Le 11 juin, à 11 heures, l’attaque est lancée, appuyée par les chars et une artillerie qui tire en avant dans la direction de l’attaque, vers Ressons.

La surprise est parfaite. Les Allemands reculent d’un à quatre kilomètres sur un front de sept kilomètres. Les Français font 1 000 prisonniers, capturent une dizaine de canons et imposent à la droite allemande de passer en posture défensive. Sans être gourmands, les Français ne poussent pas plus loin, mais cette menace sur leur droite perturbe complètement les plans de la 18e armée allemande.

Le 12 juin, cette dernière n’arrive à rien, privée de sa droite. L’opération Hamerslag manque de munitions et fait long feu. Du 13 au 15 juin, seules de petites attaques sont organisées. L’opération Gneisenau est abandonnée.

C’est une victoire défensive française. Les Français n’ont lâché que 12 kilomètres de terrain et ont surtout réussi à organiser une contre-attaque rapide qui a déséquilibré le dispositif offensif allemand. Les Allemands commencent à manquer de tout : hommes, matériel, munitions. La grippe espagnole frappe en plus leurs rangs.

Cette bataille est à la fois le fruit d’une transformation profonde et antérieure de l’infanterie française, et le début de quelque chose de nouveau. Pour comprendre ce qui a rendu possible cette contre-attaque, il faut revenir sur la réorganisation complète de l’infanterie française entre 1914 et 1918. En 1914, une division d’infanterie française se compose de deux brigades, chacune avec deux régiments. Chaque régiment a trois bataillons, plus une compagnie de six mitrailleuses.

Chaque bataillon a quatre compagnies de 250 hommes, divisées en quatre sections, elles-mêmes divisées en deux demi-sections et en deux escouades. C’est une structure très brute, où tout le monde est armé du fusil, sauf la compagnie de mitrailleuses qui concentre les six mitrailleuses du régiment. Aucun bataillon n’a d’autres moyens propres que les fusils. En 1918, tout a changé.

L’échelon brigade est supprimé, et la division ne compte plus que trois régiments. Les régiments ont toujours trois bataillons, mais ces derniers passent de quatre à trois compagnies d’infanterie. La compagnie de mitrailleuses régimentaire est supprimée pour donner une compagnie de mitrailleuses à chaque bataillon, dotée de 12 mitrailleuses, soit 36 mitrailleuses par régiment, contre six en 1914. Cette structure ternaire simplifie la communication et améliore la flexibilité.

La véritable transformation se situe au niveau de la compagnie. Elle passe de 250 hommes en 1914 à 194 au début de 1918, puis à 175 à la fin de la guerre. Elle conserve ses quatre sections, mais ces dernières sont désormais coupées en deux demi-sections dotées de deux escouades différentes. La première est composée de grenadiers armés de fusils classiques, la seconde tourne autour d’un fusil mitrailleur soutenu par des lance-grenades.

La demi-section devient l’unité de combat centrale, commandée par un sergent. Le fusil mitrailleur est une arme automatique plus légère qu’une mitrailleuse. Il ne demande qu’un pourvoyeur et un tireur, contre quatre servants pour une mitrailleuse. Ses balles arrivent par chargeur, et non par bande.

Le fusil mitrailleur Chauchat, en dotation dans l’armée française, ne peut tirer que cinq secondes d’affilée avant de devoir être rechargé. Il est mobile et peut suivre l’infanterie dans ses assauts, mais il ne fournit pas un appui feu constant. Il doit être utilisé dans les moments très chauds, pour donner un tir de suppression efficace permettant au reste de la demi-section d’avancer. D’où l’intérêt de le diffuser un peu partout, plutôt que de le concentrer.

Les grenades et les lance-grenades Vivien-Bessières, qui permettent de projeter des grenades à plus de 200 mètres, complètent cet arsenal. En octobre 1918, la section passe à trois groupes de combat, chacun doté de fusils, d’un fusil mitrailleur, de grenades et d’un lance-grenades. Le régiment reçoit également de nouveaux moyens propres : des canons de 37 mm et des mortiers de tranchée Stokes. En octobre 1918, chaque régiment dispose d’un peloton de trois canons de 37 et de trois sections de deux mortiers Stokes.

Le canon de 37 est utilisé contre les nids de mitrailleuses, les mortiers contre les tranchées bien en place. La puissance de feu des divisions a explosé. En 1914, une division d’infanterie dispose de 24 mitrailleuses comme armes d’appui direct. En 1918, elle compte 108 mitrailleuses, 216 fusils mitrailleurs, 18 mortiers de 81 mm et 9 canons de 37 mm, sans compter les grenades et les lance-grenades.

Le nombre d’hommes et de fusils a baissé, mais la puissance de feu au contact a plus que doublé. L’artillerie divisionnaire a également augmenté, ajoutant 12 pièces de 155 mm aux 36 pièces de 75 mm existantes. Cette transformation a un coût matériel énorme. En 1914, une division d’infanterie a besoin de 140 tonnes de ravitaillement par jour : nourriture, munitions, pièces de rechange.

En 1918, c’est 1 000 tonnes, soit environ 50 wagons quotidiennement. Chaque régiment passe d’une à trois sections de ravitaillement et double presque le nombre d’animaux de trait employés. Mais le plus grand changement est humain. Chaque fantassin doit désormais faire preuve d’initiative et de compétences spécifiques, quelle que soit son arme.

Les sous-officiers, surtout les sergents, ont beaucoup plus de manœuvre et de commandement, car c’est eux qui doivent coordonner l’action des fusils, des fusils mitrailleurs et des grenades. On assiste à une spécialisation des fantassins, qui ne sont plus des hommes fusils interchangeables. En 1914, on compte un engin d’infanterie pour 400 fantassins. En 1918, c’est un pour cinq.

La section devient un échelon appuyé sur un emploi technique du matériel. Au départ, on cherchait à séparer les types d’engins d’infanterie : les mitrailleuses d’un côté, les fusils mitrailleurs d’un autre. Mais on a constaté que c’était l’emploi diffus et simultané de tous ces matériels qui produisait le plus d’effets. Contrairement à l’artillerie ou à l’aviation, qui développent des branches spécialisées, l’infanterie uniformise une organisation dont le propre est de mêler des matériels employés à un échelon précis.

Cela impose une décentralisation du commandement et une autonomie des échelons. Chaque division a ses centres d’instruction, ses instructeurs et ses stages de spécialisation. Chaque soldat doit y consacrer plusieurs semaines par an. En 1918, ces formations sont tellement considérées comme essentielles qu’elles ont toujours lieu, même au plus fort des offensives allemandes.

Elles sont même adaptées pour redonner de la manœuvre et du mouvement à une infanterie habituée au statisme des tranchées. En parallèle de cette transformation, la motorisation de l’armée française a explosé. Le nombre de véhicules automobiles est passé de quelques milliers en 1914 à près de 90 000 voitures et camions en 1918, contre 40 000 pour les Allemands. Cette motorisation implique toute une infrastructure : des garages, des mécaniciens, du carburant et des routes adaptées, qui demandent beaucoup de gravier.

Le territoire est découpé et relié par des réseaux téléphoniques. Certaines routes sont renforcées et appelées routes polices. La plus connue est la voie sacrée de Verdun en 1916. En 1918, l’armée arrive à en entretenir quatre en parallèle.

Le service automobile permet d’acheminer chaque jour 5 000 à 6 000 camions de matériel et de munitions, et de ramener les blessés. Il permet surtout le transport opérationnel des troupes d’un point du front à un autre. Le Grand Quartier Général dispose de 20 groupements de transport, chacun capable de déplacer une division en quelques heures. Cela offre des options opérationnelles et stratégiques énormes.

Par exemple, du 23 au 26 mars 1918, une offensive allemande est stoppée grâce au transport par camion de 17 divisions. À partir de ce moment, le camion pèse plus lourd que le train pour les redéploiements. Cette motorisation ne concerne pas que l’infanterie. L’artillerie se dote d’engins automoteurs et de batteries tractées par camions, capables de se déplacer en une seule nuit.

La réserve générale d’artillerie, qui laisse au Grand Quartier Général les deux cinquièmes de l’artillerie française, dispose de 14 000 véhicules pour déplacer ses pièces sur les points chauds. Il faut nuancer : en 1918, cette mobilité par le moteur ne vaut que pour les transports opérationnels, pas pour les combats tactiques. L’infanterie se déplace à pied sur le champ de bataille. On peut donc parler de motorisation, et non de mécanisation, même si les chars ont leur mission propre.

Cette motorisation est un avantage énorme sur les Allemands, qui ne peuvent pas prétendre à une telle mobilité. Les communications jouent un rôle central dans ce processus. Télégraphie sans fil, téléphonie, messages écrits, tout doit être organisé pour gérer les flux, les déplacements et les ravitaillements, tout en empêchant l’adversaire d’intercepter. En résumé, l’infanterie française a développé pendant la guerre une utilisation plus mixte de ses matériels, spécialisé ses hommes et affiné son organisation, menant à une décentralisation du commandement et à une meilleure autonomie laissée au terrain.

Moins d’hommes, mais plus de compétences et plus de matériel. En parallèle, la motorisation a rendu possibles des mouvements stratégiques et opérationnels plus complexes, et une attaque qui demandait des mois de préparation ne demande plus que quelques jours, voire quelques heures. Tout cela découle d’une diversification et d’une complexification du matériel employé par l’infanterie, imposant instruction et spécialisation. De l’homme fusil de 1914, on est passé au soldat de la section bien articulée et à la division bien organisée de 1918.

Plusieurs historiens insistent sur le fait que l’infanterie de 1918 est plus proche de celle de notre époque que de celle de 1914. Cela indique à quel point le changement a été profond. La contre-attaque de Mangin au Matz, organisée et lancée en deux jours avec des chars et de l’artillerie, n’aurait pas été possible sans toutes ces évolutions. Elle n’aurait pas été possible plusieurs mois plus tôt, car il a fallu du temps à l’infanterie et aux états-majors pour se réhabituer à la manœuvre.

Les stages d’instruction y ont aidé, ainsi que la motorisation qui a permis de rassembler rapidement divisions, chars et soutien d’artillerie. En 1918, la puissance de feu au contact a plus que doublé en quatre ans, et surtout, elle s’est dotée d’obus pénétrants et de moyens explosifs. L’infanterie n’est plus une arme brute faite de fusils.

Elle est devenue une arme technique, méritant pleinement sa place dans cette série sur l’utilisation de matériel complexe pendant la Première Guerre mondiale.