Ce jour-là, dans l’atelier du musée de l’Armée, on avait la consigne : démonter pour la première fois un canon de montagne de 1877 afin de l’installer dans la future exposition. On soulevait la…

Ce jour-là, dans l’atelier du musée de l’Armée, on avait la consigne : démonter pour la première fois un canon de montagne de 1877 afin de l’installer dans la future exposition. On soulevait la...

On attrape la roue à deux mains, on cale bien les pieds, et on soulève. Cent à cent dix kilos dans les bras, au minimum. Le colonel Guuyot souffle, ajuste sa prise, et la roue finit par céder. Elle est dehors.

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« C’est génial », lâche-t-il en la posant au sol avec précaution. Autour de nous, dans cet atelier du musée de l’Armée, l’air sent la graisse et la vieille poudre. On est en train de démonter un canon de montagne de 80 mm, modèle 1877, pièce exceptionnelle conservée aux Invalides. Et cette opération, aussi rare qu’impressionnante, ne se passe jamais tout à fait comme prévu.

Les pièces d’artillerie de ce type, conçues pour être transportées à dos de mulet dans les zones les plus reculées, sont prévues pour se démonter en fardeaux. Mais « une tête comme ça, elles sont pas censées se démonter », admet le colonel en désignant l’affût. « Je l’avais encore jamais eu. »

L’affût, c’est cette structure en bois et en bronze qui porte le tube.

Il est composé de deux morceaux : la flèche et la rallonge de flèche, normalement désaccouplables. Mais cette fois, ça bloque. « Il a un petit peu de rouille ici, qui fait qu’il ne peut pas se plier. »
Quelques coups, un peu d’huile, et la pièce finit par céder.

Elle s’ouvre, l’affût se coude, et le canon se plie pour entrer dans l’ascenseur. Car oui, pour installer cette pièce dans l’exposition « Exploration, une affaire d’État » qui ouvrira le 15 avril 2026, il a fallu tout transporter. Le scénographe a fourni des plans millimétrés, avec le positionnement exact du canon sur son podium. À nous de faire concorder la réalité avec la théorie.

« C’est toute notre question : réappliquer la réalité par rapport à ce qui a été programmé », explique le colonel en vérifiant les angles. Le système de vis sans fin, lui, fonctionne à merveille. En tournant une manivelle, l’arrière du tube se lève ou s’abaisse. L’inclinaison se règle presque sans effort.

On voit le tube bouger, se coucher, se redresser, prêt à viser une cible imaginaire perchée sur un sommet imaginaire. On replace la roue, on vérifie l’axe central, on ajuste la position du canon par rapport au mur. Les trois mannequins qui l’accompagneront dans la scénographie attendent déjà. « Il a un peu plus de place que programmé, c’est parfait.

»

Une roue de canon, c’est un objet simple en apparence. Un moyeu en bronze fondu, des rayons en bois remplaçables sur le terrain par un charron, un cerclage de fer à refaire par un forgeron. Tout peut être réparé en campagne, avec des artisans et des outils de base. « En dehors de la partie centrale en bronze, tout le reste peut être remplacé par quelqu’un qui sait manier des instruments simples.

»

Une équipe d’artilleurs se compose de huit hommes pour manipuler la bête. Huit hommes pour soulever, porter, démonter, remonter. Si besoin, on appelle un camarade pour les manœuvres de force, mais en temps normal, à huit, ça passe. On revisse la roue.

Une rondelle pour le frottement, une vis, et la goupille qui verrouille le tout. Pas besoin de serrer comme un forcené : la goupille empêche tout de tourner. « Vous allez au bout de la main, pas plus fort que ça. »

Quand le tube est remis en place, on referme les susbandes qui le maintiennent, fixées par une clavette.

« Ça évite de perdre le tube quand on tire », sourit le colonel. Ensuite, on teste la culasse. Un mécanisme simple : un tiers de tour, on tire, et la culasse se démanche, elle sort de son axe. On découvre alors le système de percussion.

Mais il ne se laisse pas faire. « Cette pièce devrait être ici. Mais elle n’accepte pas de jouer. Elle a dû évoluer avec le temps et elle ne veut pas sortir de là où elle est.

»
On insiste, on force un peu, et finalement, elle cède. Culasse ouverte, mécanisme à nu. Le tube est vide. Mais à l’intérieur, il y a un siècle de résidus.

Du papier de bonbon, par exemple. « Je vous donnerai pas la marque, j’ai pas le droit », plaisante le colonel en sortant le papier froissé avec son écouvillon. L’écouvillon, c’est une perche de bois avec un embout, un peu comme une brosse à biberon géante. Quand on a tiré trop longtemps, il faut nettoyer le tube pour enlever les résidus de poudre.

Pas après chaque coup, mais après chaque séance de tir. « Le gant était de cette couleur avant que je commence », dit-il en montrant sa main noire. « Et vous voyez la différence entre les parties manipulées et les autres. »

De l’autre côté de la perche, il y a le refouloir.

À l’époque des boulets, il servait à pousser le projectile jusqu’au fond du tube. Mais ce canon-là se charge par l’arrière. On pousse la munition à la main, directement dans la culasse. Alors pourquoi garder un refouloir ?

« Pour sortir un obus qui reste coincé dans le tube », répond le colonel. « Un mauvais coup, et l’obus ne sort pas. Il faut un bout de bois avec quelque chose pour le pousser et libérer l’axe du tube. »

Sur le tube, les marques d’identification sont gravées dans le métal.

« Canon 80 de montagne, 1878, fait à l’atelier de Puteaux, près de Paris, en 1892. »
On y lit le nom du maître d’atelier grâce à ses initiales, mais aussi celles de celui qui a vérifié et validé la qualité de la pièce. « Celui qui a donné le bon de tir. »

Sur les tourillons, les axes qui permettent d’orienter le tube en hauteur, on trouve le numéro de fonte de l’année 1892.

Et sur l’autre côté, le poids garanti à la sortie de la fonderie. Théoriquement, cette pièce devait peser 105 ou 106 kilos. « Mais celle-ci fait 104. Presque un kilo et demi de moins que ce qui était prévu.

»

Quand tout est en place, le colonel explique comment ce canon se charge par l’arrière. Une petite révolution pour l’époque. « Cinquante ans plus tôt, il fallait passer par l’avant de la bouche pour charger la poudre, la bourre, puis le boulet. »
Ici, tout se fait par l’arrière avec un système beaucoup plus performant.

Mais cette pièce de musée, elle n’a plus tiré depuis des décennies. Et c’est justement ce qui inquiète les artilleurs : la poudre brûlée qui resterait coincée dans le tube. « Si on rentre la munition suivante avec sa charge de poudre et qu’il reste trop de résidus, on peut avoir une inflammation spontanée dans le tube alors que l’arrière n’est pas fermé. »
Une explosion par l’arrière.

« Au minimum des brûlures, au médium un blast, au maximum la mort. »
Alors on nettoie, on vérifie, on gratte chaque centimètre de métal. Un canon de montagne, c’est fait pour aller là où les routes s’arrêtent. Des sentiers muletiers, des cols, des pentes impossibles.

Conçu dès la moitié du XIXe siècle pour être démonté en fardeaux portés par des mulets, à dos d’homme, ou transportés sur des barques, voire sur des chameaux dans d’autres contextes. « Ils ne sont pas toujours démontés, mais quand la zone est difficile, on les décompose en fardeaux. »

Cette fois, le démontage a été partiel. Pour passer dans l’ascenseur, on a dû plier l’affût, mais on n’a pas désaccouplé la flèche de sa rallonge.

« On aurait pu le faire, mais l’ascenseur nous a permis d’éviter de tout démonter. »

Le colonel pose la main sur le tube, maintenant en place sur son podium. Il contemple la pièce, silencieuse, chargée d’histoire. « Une exploration, c’est quelque chose qui se prépare.

On explore pas dans le vide. »
On vise un territoire, on cherche des renseignements commerciaux, politiques, militaires. Et quand on sait qu’on peut tomber sur une zone hostile, il faut être crédible. « Soit des moyens de défense, soit, soyons honnêtes, une force d’attaque persuasive pour être pris au sérieux dans la discussion.

»
Parfois, le fusil du soldat ne suffit pas. Alors on emmène plus gros. Le canon est prêt. Graissé, nettoyé, brossé, il attend sagement sa place dans la scénographie.

Il trônera dans l’exposition, face aux mannequins, imposant et muet. Les visiteurs verront une pièce d’artillerie magnifiquement restaurée. Ils ne verront pas les heures de travail, la rouille qui bloque, le papier de bonbon dans le tube, ni les huit hommes qui ont sué pour faire entrer cette merveille dans un ascenseur. Mais le colonel, lui, s’en souviendra.

C’est ça, aussi, l’histoire d’un canon. Tout ce qu’il faut faire pour lui redonner vie, juste pour qu’il puisse continuer à raconter la sienne.