« Qu’est-ce qui t’arrive ? » demanda l’un des compagnons. « Oh, rien. C’est juste que lors de ma dernière chevauchée, je me suis fait capturer et rançonner.

Deux fois. Ça coûte cher, et c’est mauvais pour le moral. »
« Ah, j’avoue. Si tu veux, la prochaine fois, on y va à deux, et on joue la sécurité.
On vise un petit village en marge, on prend quelques bœufs, avec un peu de chance un cheval, et hop. »
« Ouais, ouais. Mais c’est la déprime, quoi. »
« C’est comme ça quand ça ne passe pas.
Faut se refaire doucement. Et puis tu prends toujours moins de risque que celui que tu dépouilles. »
« Ok, ok. Va pour y aller tranquille la prochaine fois.
»
En 1124, un paysan nommé Jean, fils d’Asco, habitait le castrum de Cugnoli, dans les Abruzzes. C’était le moment des labours, et il avait besoin de bœufs pour travailler son champ. Il se rendit alors à Alano, où vivaient des amis à lui qui possédaient du bétail. Il leur demanda de l’aide pour labourer et semer.
Mais les amis hésitèrent. Les deux villages étaient en conflit, leurs seigneurs se faisaient la guerre. « On ne peut pas venir, Jean. C’est trop dangereux avec tous ces combats.
»
Jean, sûr de lui, insista. Il s’engagea à couvrir leurs pertes si jamais il leur arrivait quelque chose. Rassurés par sa promesse, les amis acceptèrent. Ils le suivirent avec leurs bœufs et commencèrent à travailler dans les champs de Jean.
Ils furent rapidement attaqués. Des cavaliers, dont on ne connut jamais l’identité précise, fondirent sur eux et les dépouillèrent. Ils prirent les bœufs et tout ce qui avait de la valeur, puis disparurent. On sut plus tard que ces hommes relevaient très certainement du seigneur de Cugnoli.
Jean se retrouvait dans une situation désespérée. Il ne pouvait pas rembourser ses amis. L’affaire aurait pu s’arrêter là, une simple violence de plus dans une région instable. Mais ce fut l’abbaye de Casauria qui réagit.
Elle demanda des réparations aux seigneurs de Cugnoli. Les relations entre l’abbaye et les seigneurs s’étaient quelque peu pacifiées depuis la restitution du castrum d’Alano. Une attaque comme celle-ci était considérée comme une perte de capital. Il fallait compenser.
Les seigneurs de Cugnoli payèrent. Ils transférèrent Jean, ses enfants et ses terres à l’abbaye de Casauria. Toute cette histoire de bœufs nous révèle une réalité bien plus vaste. Le pillage en opération éclair et le rançonnement des paysans étaient une norme installée dans l’Italie du XIIe siècle.
Ce n’était ni une violence complètement déréglée, ni un mal qui ne pouvait être compensé. Simplement, les compensations concernaient les seigneurs impliqués, et jamais les véritables victimes. Les conflits entre seigneurs n’empêchaient pas une certaine entraide entre villages. Ce n’était pas un conflit interétatique avec des frontières strictes.
C’était la guerre privée, une suite de pillages limités, concentrée sur les biens faciles à s’approprier. Il ne faut pas imaginer des villages en flammes ou des massacres systématiques. La norme, c’était de mettre la main sur du bétail, de capturer des personnes et de récupérer des armes et des armures. Les chevaliers ne fouillaient pas les maisons de fond en comble, ni ne prenaient le grain ou la farine, trop difficiles à transporter.
Il fallait que ce soit rapide. Ces hommes, qu’on appelle les « milites », formaient une cavalerie entretenue aux frais des propriétaires de châteaux. Ils protégeaient leur propre espace et faisaient des raids dans celui de l’ennemi. Ces chevauchées, ou cavalcades, étaient des entreprises de prédation.
On visait le territoire adverse et on y pillait ce qui était facile à récupérer. Un phénomène intéressant se produisit : les milites se reconnaissaient entre eux. Ils comprenaient que l’autre était une manne financière potentielle. Il valait donc mieux le capturer vivant, pour récupérer ses armes et son armure, mais aussi pour le rançonner.
La mort était rare lors de ces affrontements. Les protections étaient bonnes, et on protégeait sa propre peau. Cette pratique de la guerre privée fit émerger des codes, des ententes, des règles souvent tacites. Les milites, même ennemis, se respectaient mutuellement.
Une chevauchée n’était pas lancée à la légère. On la faisait dans son bon droit, contre un seigneur auquel on réclamait réparation, pour se venger et rendre justice. Ce système faisait durer les conflits, mais il en contrôlait aussi l’intensité. Un seigneur qui commettait des actes démesurés serait vite lâché par ses proches, sa famille et ses vassaux.
Au milieu de tout cela, la paysannerie restait la grande perdante. Elle payait des taxes pour être protégée par un seigneur, mais cette protection en faisait une cible potentielle pour les ennemis de ce seigneur. Les milites se vengeaient les uns les autres en frappant les paysans, puis se remettaient d’accord entre eux, sans jamais dédommager ceux qui avaient souffert. La paysannerie n’était qu’un moyen de pression, pas une faiblesse à protéger.
Cette fonction militaire donnait aux milites un double droit : celui de l’impôt au nom de la protection, et celui du raid au nom de la vengeance. Cette histoire de bœufs, qui peut sembler dérisoire, est une fenêtre sur cette réalité. Une chevauchée limitée qui coûtait cher à la paysannerie, et dont la réparation se décidait entre seigneurs, pour les seigneurs, sans jamais tenir compte du mal fait à Jean ou à ses amis. Les chroniques de l’époque nous parlent rarement de ces pratiques quotidiennes.
Elles se concentrent sur les milites ou sur les effets de la guerre, pas sur la vie des gens ordinaires. Mais nous avons de la chance. Nous sommes dans l’Italie du XIIe siècle, une terre où naissent les communes. Et dans ces communes, on trouve des chevaliers urbains.
Grâce aux institutions de la ville, nous avons plus d’informations sur ce que faisaient ces milites citadins. Au cours des XIe et XIIe siècles, des cités se développèrent avec un nouveau système de gouvernance. La commune était dirigée par une seigneurie collective, où les milites et les notaires se distinguaient du reste de la population. Ces chevaliers urbains se finançaient avant tout grâce à leurs propriétés immobilières.
Ils possédaient des maisons-tours au cœur de la ville, mais aussi des châteaux dans le contado, pour contrôler la population agricole. Ils étaient forcés de résider au moins une partie de l’année en ville pour assurer le service de garde. Entre 700 et 1300 milites pouvaient composer la cavalerie d’une ville de 15 000 à 25 000 habitants. Florence et Milan en comptaient environ 2000 chacune.
Leur vie était remplie d’activités : gestion de leur patrimoine, investissements marchands, présence dans les conseils de la ville, et bien sûr, la guerre. Une activité lucrative, pourvu qu’on sache s’y prendre. Les conflits entre communes avaient une dimension collective, mais derrière, c’était la même chose : réparer un tort, régler une dispute, et s’enrichir au passage. Les prises appartenaient à chaque chevalier.
Il existait deux types d’opérations militaires au sein des guerres communales. La première, l’« exercitus », était la convocation de toutes les forces de la commune. Une opération lourde, préparée, qui pouvait mobiliser jusqu’à la moitié des âmes de la cité. On ne la convoquait qu’en dernier recours, pour se défendre ou pour aller dévaster le territoire adverse.
Les chevaliers y formaient de véritables unités de cavalerie, avec des charges collectives pendant les batailles. Une charge de cavalerie n’avait rien d’une mêlée désordonnée. La chevalerie se disposait sur une ligne très serrée, coude à coude, sur trois ou quatre rangs, découpée en différentes unités appelées bannières ou conrois. Cette ligne pouvait être suivie d’une ou deux autres si les chevaliers étaient assez nombreux.
Une charge se faisait généralement en escalier, de la droite vers la gauche. Chaque unité accélérait progressivement, passant du pas au triple galop afin de maximiser la vitesse à l’impact. Le but était de concentrer l’énergie cinétique du cheval et du cavalier à la pointe de la lance. Contre d’autres cavaliers, on cherchait à désarçonner pour capturer.
Contre de l’infanterie, il fallait briser la cohésion, casser le bloc en plus petits morceaux. Si la première charge échouait, l’unité se retirait et se reformait derrière la dernière ligne pour retenter sa chance. Au bout d’un moment, les formations se dégradaient, ce qui pouvait mener à des combats au corps à corps. Le camp victorieux était celui qui avait le mieux conservé sa cohésion.
La deuxième opération, la cavalcata, ou chevauchée, était la norme. Des opérations beaucoup plus limitées, organisées pratiquement du jour au lendemain. Un groupe de milites se rassemblait, trouvait quelques troupes de soutien, et partait piller. C’était de la prédation pure : on visait le territoire adverse et on y prenait ce qui était facile à récupérer.
Si on pouvait capturer un chevalier ennemi pour le rançonner, c’était encore mieux. Certaines chevauchées se faisaient en mode commando, sur une seule journée. D’autres pouvaient prendre la forme d’expéditions plus importantes, sur plusieurs jours. Et ça rapportait énormément.
On peut parler d’une véritable économie des chevauchées. Pour donner un ordre d’idée : un milite devait transporter avec lui environ 150 livres de matériel et de monture durant une expédition. C’était un capital important, représentant au moins cinq fois la paie annuelle d’un employé communal de bon rang. Mais une chevauchée pouvait rapporter gros.
Une épée, un poignard ou une lance rapportaient entre 5 et 10 livres. Une armure ou un équipement de monture complet, entre 25 et 50. Un cheval coûtait dans les 100 livres. Un milite lambda se rançonnait entre 50 et 100 livres, tandis que les plus prestigieux pouvaient monter à 300 ou 400 livres.
Un simple piéton, lui, se rançonnait entre 20 et 40 livres. Les jackpots existaient aussi, avec des marchands richissimes ou des seigneurs très haut placés, dont la rançon pouvait atteindre la dizaine de milliers de livres. Certains champions, comme Castruccio Castracani, auraient réussi au cours de leur vie à rançonner pour 100 000 livres les Florentins. Cette recherche de gain matériel n’était pas proscrite.
La notion d’honneur n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui. Seule la parole donnée à un autre chevalier comptait vraiment. Le réalisme stratégique, les ruses et la roublardise étaient parfaitement acceptables. Les codes de la chevalerie avaient leur importance dans le traitement des chevaliers capturés : il fallait être un bon hôte, car rien ne disait qu’à la prochaine chevauchée, ce ne serait pas vous l’invité.
La conséquence de cette économie de la rançon et du butin, c’est que les trois plus gros risques que couraient les chevaliers lors des guerres classiques étaient la blessure, la perte d’armes ou de chevaux, et la capture. Entre l’exercitus et la cavalcata, la norme était la cavalcata, et de très loin. De 1229 à 1235, Florence et Sienne étaient en guerre. Sur ces six ans, l’exercitus ne fut convoqué que trois fois, jamais pour plus de trois semaines, sans bataille notable.
En revanche, pour les milites, l’activité était quasi continue. On trouve la trace de plusieurs chevauchées par saison, jusqu’à six au printemps ou en été. Avec toutes ces occasions de s’enrichir, les chevaliers urbains devaient tout faire pour être en guerre. Mais leur rapport à la guerre était plus ambivalent.
Oui, c’était une belle occasion de s’enrichir, mais c’était aussi une époque où ils pouvaient perdre gros. Le commerce et l’immobilier rapportaient plus en temps de paix. Ils avaient donc tout intérêt à limiter la casse. À travers ces chevaliers urbains, on voit se dessiner une chevalerie comme statut social, plus qu’une chevalerie fonction.
Les chevaliers se reconnaissaient, avaient leurs codes et leurs intérêts propres au sein de leur société. Et la guerre n’était pas vraiment leur chasse gardée, bien qu’ils y aient une place de choix. En portant notre regard sur l’Italie communale ou sur une petite affaire de bœufs dans les Abruzzes, on peut comprendre la guerre quotidienne des chevaliers. Elle était surtout faite de chevauchées, de pillages contrôlés, dont le règlement final se faisait entre seigneurs.
Même les guerres entre communes pouvaient se rapporter à une forme de guerre privée, car les milites tenaient les institutions décisionnaires de la ville. Les chevaliers n’ont pas seulement marqué les campagnes, mais aussi les villes, expliquant la survivance de certaines pratiques et institutions dans les siècles suivants. Cet aspect local et privé de la guerre n’était pas sa seule forme. Des conflits plus globaux existaient, impliquant des seigneurs plus puissants mobilisant leurs vassaux.
Là, on parlait de guerres faisant appel au service dû à son seigneur, le servitium debitum. Il est intéressant de noter que des trois obligations imposées par ce service, le service de garde, la chevauchée et l’host, c’est la chevauchée qui disparaît le plus vite. On ne s’embêtait pas à faire venir du monde juste pour aller capturer des bœufs. Il nous faudra nous intéresser à un conflit plus important, et aussi nous confronter à la question de la hiérarchie entre les chevaliers.
Car du seigneur au garde du château, du capitaine au cavalier de l’urbain au rural, il y en a bien des types de chevaliers. Cette petite histoire de bœufs volés nous a finalement ouvert une porte sur tout un monde.


