Ce jour-là, dans les salles du musée de l’Armée, je me suis arrêté devant une vitrine qui raconte à elle seule toute l’histoire des combats antichars de la Seconde Guerre mondiale. Cinq armes, côte à côte, de la moins efficace à la plus redoutable. Et à cent mètres, chacune d’elles pouvait décider de la vie ou de la mort d’un équipage de blindé. Tout commence avec le fusil Boys Mark 1, conçu par le capitaine Boys à partir de 1937 à la Royal Small Arms Factory d’Enfield.

Un engin de 16 kilos, long d’1,67 mètre, qui tire une munition de 13,9 millimètres. À l’époque, cette cartouche est la plus grosse jamais montée sur un fusil. Mais ce qui impressionne, c’est la réalité du terrain : à 91 mètres, soit environ cent yards, il perce tout juste 23 millimètres de blindage. Autant dire que face aux premiers Panzer, il reste utile, mais uniquement contre les blindés légers.
On le retrouve surtout au début du conflit, pendant la campagne de France et en Tunisie. La version que je regarde, c’est celle modifiée en 1943 et fabriquée à Toronto, au Canada. Je l’observe : sur la crosse, un coussin amortisseur pour encaisser le recul, un appui-joue pour viser, un système de mise à feu et de sécurité. Le tireur arme de manière classique, puis presse la détente.
Mais chaque tir est une vraie épreuve. Le recul est violent, la détonation énorme. Elle trahit immédiatement la position du tireur. Le Boys est une arme dont on se souvient, mais une arme qui se révèle presque obsolète dès 1939.
On la voit encore dans beaucoup de jeux vidéo, souvent utilisée contre de l’infanterie, rarement contre des blindés. Et ce n’est pas un hasard. En quatrième position, un autre fusil antichar. Le PTRS-41, développé à partir de 1938 par Vassili Simonov.
Ce monstre mesure plus de deux mètres, pèse 21 kilos et tire une munition de 14,5 x 114 millimètres. Sa particularité : un chargeur amovible de cinq cartouches, ce qui en fait un semi-automatique. C’est le concurrent direct du fameux PTRD-41, mis en service en 1941, lors de l’invasion de l’Union soviétique par les troupes allemandes. Le PTRS perce 40 millimètres de blindage à cent mètres.
Il est efficace contre les Panzer II et même certains premiers Panzer III, avant que leurs blindages ne soient renforcés. Mais ce système semi-automatique en fait une arme fragile, qui s’enraye vite et s’encrasse facilement. Le PTRS est conçu comme un fusil de précision lourd : une crosse en bois, un bipied, un frein de bouche rond presque identique à celui du Boys. Il faut un tireur et un pourvoyeur.
Il servira pendant toute la guerre. Et, curieusement, on le retrouvera encore entre les mains de séparatistes prorusses dans la guerre du Donbass, entre 2014 et 2022. Parce que la munition de 14,5 millimètres est toujours en service dans les troupes russes, montée sur des mitrailleuses lourdes ou des véhicules blindés légers comme les BTR-60 ou BTR-80. Au vingt-et-unième siècle, cette arme tire encore.
C’est troublant. Mais à partir de 1943, le monde des armes antichars bascule. L’apparition de la charge creuse change tout. Ce n’est plus la vitesse ou le poids du projectile qui compte, mais la forme de l’explosif.
Dans une ogive, on place un explosif en forme de cône. Au moment de l’explosion, il se forme un jet de métal en fusion, projeté à une vitesse immense. Ce jet est capable de percer des blindages beaucoup plus épais que n’importe quelle munition classique. Les fusils antichars, comme le Boys et le PTRS, deviennent soudainement obsolètes.
En troisième position, l’iconique lance-roquettes M1A1, surnommé le bazooka. Beaucoup ignorent que ce nom vient d’un instrument de musique. L’artiste américain Bob Burns, un soir, souffle dans un tube de gaz. Il trouve le son intéressant, le modifie et le baptise bazooka.
Plus tard, ce nom est repris pour désigner le lance-roquettes américain. C’est une arme simple : un tube d’1,37 mètre, un calibre de 60 millimètres, un poids de 6 kilos. Relativement léger. Il tire une roquette d’1,6 kilo dotée d’une charge creuse redoutable.
Le tireur se met en position, couché, à genou ou debout. Le viseur est simple, la mise à feu est électrique. La crosse en bois contient deux piles. Le pourvoyeur introduit la roquette par l’arrière, la fixe, puis déroule un fil qui se connecte à un ressort.
Une fois la roquette en place, le fil se dégage et peut frapper l’épaule ou le casque du tireur. Ensuite, le tireur appuie sur la détente. Et attention : personne ne doit se tenir derrière. Une longue flamme s’échappe par l’arrière.
C’est spectaculaire, mais aussi dangereux. Le bazooka est efficace, capable de percer entre 75 et 100 millimètres de blindage. On le voit dans la série Band of Brothers, lorsqu’une unité de parachutistes détruit un char avec un tir de bazooka. Le modèle que je regarde, c’est le M1A1, arrivé en juillet 1943.
Il se distingue du précédent par la suppression de la poignée avant et la boîte de jonction électrique déplacée sur le dessus. La mise à feu se fait sur des ressorts, de chaque côté. Une roquette exposée montre son empennage avec le fil électrique qui se tire et se fixe sur les contacteurs. Le petit ressort à l’arrière du tube sert à maintenir le contact.
Je suppose que la mise à feu se fait en appuyant sur ce bouton. Quelques instants plus tard, le tube crache sa roquette et laisse une traînée de fumée. En deuxième position, une arme aussi étrange qu’efficace : le PIAT, acronyme de Projector Infantry Anti-Tank. Compact, il mesure 99 centimètres et pèse 14,5 kilos.
Il tire une bombe Mark 1 de 89 millimètres, une charge creuse. Cette arme est conçue pour remplacer le fusil Boys. Face aux blindages de plus en plus épais des Panthères et des Tigres, le Boys est devenu inutile. Le PIAT, lui, est différent.
Son système de mise à feu est particulier. Le tireur doit déverrouiller la crosse à l’arrière, puis la tirer vers l’arrière, souvent en s’aidant de ses deux pieds. C’est un gros ressort qui se met en tension. Le pourvoyeur introduit la bombe dans la partie avant.
Au moment du tir, un système à tige métallique, le spigot, s’enfonce dans la partie arrière de la bombe pour déclencher l’explosion. On utilise le PIAT uniquement allongé. Sa puissance : 100 millimètres de blindage percés à 100 mètres. Conçu en 1942, mis en service en 1943, il est présent sur la plupart des théâtres d’opérations, notamment pendant la bataille de Normandie, véritable guerre de blindés.
Plusieurs Victoria Cross, la plus haute décoration britannique, ont été attribuées à des tireurs de PIAT pour avoir détruit des chars allemands. On le voit aussi dans le film Un pont trop loin. Et puis, en première position de ce top, le Panzerschreck. La terreur des chars.
Ce nom, je le lis sur l’étiquette de la vitrine : Raketenpanzerbüchse 54, calibre 88 millimètres. Conçu à la fin de l’année 1943, il est développé à partir d’un bazooka américain récupéré pendant la campagne de Tunisie. Les Allemands en étudient le principe et créent une arme plus puissante. Le tube mesure 1,67 mètre, le calibre passe à 88 millimètres.
L’arme pèse 9 kilos de base, mais un bouclier de protection est ajouté, ce qui porte le poids à 11 kilos. Car ce bouclier est essentiel : au départ du coup, la roquette continue de brûler des gaz et projette des flammes sur deux à trois mètres derrière le tube. Le bouclier protège le tireur de cette flamme. Avec 160 millimètres de blindage percés à 100 mètres, le Panzerschreck est de loin la plus redoutable des armes antichars de ce top.
Les Alliés le redoutent. Il apparaît dans la plupart des jeux vidéo et des films. Le fonctionnement est simple : le pourvoyeur introduit la roquette par l’arrière du tube, elle s’y bloque. Il y a un boîtier de mise à feu électrique, deux poignées : une pour l’électrique, une pour le tir.
À l’origine, cette arme n’a pas de bouclier. Le tireur porte une combinaison spéciale de protection. Le bouclier est ajouté en 1944, sur le modèle du bazooka américain. Mais comme pour le bazooka, la flamme arrière est immense.
Il est impossible de l’utiliser en milieu confiné, contrairement à ce que montrent parfois certains films. Je reste devant la vitrine. Cinq armes, cinq histoires, cinq façons de s’adapter à une guerre de plus en plus brutale. Des fusils lourds, déjà dépassés, aux lance-roquettes qui changent les règles du combat.
Chacune de ces armes a été utilisée par de vrais soldats, sur de vrais champs de bataille. Aujourd’hui, elles sont là, derrière la vitre. Silencieuses. Mais chacune raconte encore quelque chose de la terreur et de l’ingéniosité de cette époque.
Vous pourrez les retrouver dans les salles de la Seconde Guerre mondiale du musée de l’Armée.


