Dès les premières images de la nouvelle série HBO, on comprend que quelque chose se prépare sur un vaste terrain, avec plusieurs lices parallèles où des cavaliers s’élancent ensemble. Ce n’est pas encore le duel codifié que l’on imagine, mais plutôt une forme de tournoi collectif, une pratique héritée des débuts de l’époque médiévale. À l’origine, le tournoi était un combat simulé destiné à l’entraînement des chevaliers, né à la fin du XIe siècle. Les cavaliers se déployaient en pleine nature, deux groupes s’affrontaient, se poursuivaient, essayant de ne pas se blesser, même si les accidents étaient fréquents.

Les vainqueurs s’appropriaient les armes et les chevaux des vaincus, ce qui faisait de ces rencontres un moyen de prestige et d’enrichissement pour de jeunes nobles turbulents. L’Église voyait ces rassemblements d’un très mauvais œil. Elle les appelait des « détestables foires », parce qu’on y comptait des blessés, des morts, mais aussi parce que ces grands rassemblements étaient l’occasion de beuveries et de comportements peu chrétiens. Elle a donc tenté de réguler les mœurs de cette aristocratie chevaleresque naissante, et le tournoi a peu à peu cédé la place à la joute, un affrontement entre deux combattants seulement, les meilleurs, dans un cadre beaucoup plus strict et codifié.
Dans la série, on est à un stade intermédiaire : un tournoi collectif, mais chaque cavalier reste dans son couloir, près d’une barrière, face à un adversaire unique. Ce qui frappe aussi, c’est l’installation d’un immense camp de toile en pleine nature, avec des tentes, des échoppes, des chariots. Cela évoque immédiatement un grand événement historique européen : le camp du Drap d’Or, cette rencontre diplomatique de 1520 entre François Ier et Henri VIII d’Angleterre, qui s’était tenue en plein champ. Les deux souverains y avaient rivalisé d’élégance, s’étaient invités mutuellement avec leurs cours à des banquets, des bals, et avaient pratiqué la joute et le tournoi.
Ce camp, qui n’avait duré qu’une quinzaine de jours, a probablement inspiré ce décor de tentes déployées en pleine nature, qui semble être le lieu central d’une grande partie de l’histoire. L’environnement est fantastique, il n’est donc pas nécessaire de chercher des références historiques à tout prix. Mais les équipements évoquent furieusement le XIIIe siècle : des casques, des épées, des costumes longs, peu d’armures, des écus triangulaires typiques de cette époque ou du début du XIVe siècle. Les épées, surtout, portent des détails très précis.
Le héros manie une épée du XIIIe siècle, un peu surdimensionnée, comme c’est souvent le cas au cinéma. Les épées de cette époque étaient en réalité assez petites, des armes réduites, mais on retrouve les mêmes éléments : le pommeau, avec une partie centrale en relief. Celui du héros est octogonal, légèrement aplati, un mélange entre deux modèles que l’on peut observer dans les collections. Un autre détail amusant concerne le casque de Duncan, l’écuyer qui affronte ses collègues à la joute.
C’est un personnage très grand, et sa taille, qui l’encombre, fait partie de sa personnalité. Ce qui est curieux, c’est qu’on lui a mis un casque assez ridicule, étroit, sobre, qui fait directement référence aux heaumes de joute créés à la fin du XIVe siècle, des casques extrêmement lourds, appelés « têtes de crapaud ». Ils pesaient environ dix kilos, étaient très résistants, conçus pour encaisser un choc violent, mais totalement inutilisables à la guerre : ils ne laissaient aucune mobilité, étaient posés sur les épaules, on ne pouvait pas tourner la tête, et il n’y avait aucune ventilation. Juste une fente pour les yeux.
Pour voir clair, il fallait baisser la tête ; le champ de vision s’élargissait alors, et au moment de recevoir le coup de lance, on relevait un peu la nuque pour que le visage soit entièrement protégé par la partie frontale, qui servait aussi de déflecteur de coup, avec une arête centrale. L’empereur Maximilien, qui sera mis en scène dans la future exposition sur les tournois, pratiquait beaucoup la joute avec ce genre d’accessoire et en possédait une collection dont le musée est héritier. Un autre personnage attire l’attention : il tranche avec les autres jouteurs, semble être le « méchant » de la série, et fait partie des rares à porter une armure complète. Cette armure a une physionomie très particulière, un aspect écailleux, et son casque est en forme de tête de dragon.
Cela évoque très nettement une pièce célèbre des collections du musée : la bourguignote dite « au griffon », une pièce italienne réalisée par un maître milanais dans les années 1540-1550. C’est un chef-d’œuvre de travail au repoussé, cette technique de relief qui transforme le métal en véritable sculpture animalière. En réalité, ce genre de pièces, très décoratives, était inutilisable pour un tournoi, car ce type de travail fragilise le métal. Ces objets étaient portés dans un contexte d’apparat, pour des festivités, pas pour combattre.
Dans le making-of de la série, on aperçoit aussi des targes, ces boucliers spécifiquement conçus pour la joute, de forme quadrangulaire. Le musée possède une targe du XVe siècle avec son décor peint, pièce exceptionnelle restaurée récemment. Ce n’est sans doute pas une targe de tournoi, car elle est trop fine et pas assez solide pour encaisser un coup de lance. Mais sa structure reprend celle des targes de joute : elle est relevée par le bas pour que le bras puisse se positionner et tenir les rênes.
C’est une pièce parfaitement adaptée à l’équitation et à la pratique de la joute. Contrairement à celles vues dans la série, ce modèle est même échancré pour poser la lance, qui se couchait pour viser l’adversaire. Ces boucliers sont apparus à peu près en même temps que les heaumes « têtes de crapaud », à la fin du XIVe siècle. La série montre aussi une grande tente spectaculaire, avec des têtes d’animaux sculptées au-dessus des poteaux, ce qui lui donne une dimension fantastique.
Là encore, il y a des référents historiques. La British Library possède une série de dessins de grandes tentes réalisées pour Henri VIII, avec d’immenses sculptures animalières en bois doré, parfois même en argent, placées au-dessus de chaque poteau. Ces décors contribuaient à l’apparat de ces événements éphémères comme le camp du Drap d’Or. Enfin, un dernier détail intéressant apparaît dans le making-of : la rose, l’un des symboles clés de la monarchie anglaise.
Le musée possède une petite rondelle de poing ayant appartenu à Henri VI, un petit bouclier utilisé pour la pratique de l’escrime. On le tenait de la main gauche, avec une épée dans la main droite. Cette pratique de l’escrime à la bocle était typiquement anglaise. Ce bouclier porte une emblématique aux armes d’Angleterre : au centre, une excroissance étrange qui est en réalité une grenade, faisant allusion à Catherine d’Aragon, l’une des épouses d’Henri VIII, dont la grenade était l’emblème.
On y voit aussi les armes d’Angleterre soutenues par des dragons, et une rose, en réalité deux roses emboîtées l’une dans l’autre : la rose rouge des York et la rose blanche des Lancastre, ces deux familles aristocratiques qui se sont affrontées dans une longue guerre civile après la guerre de Cent Ans. Cette guerre civile anglaise, extrêmement dure, a inspiré George R. R. Martin pour son cycle Game of Thrones, avec ses familles aristocratiques rivales.
Beaucoup de ces objets sont d’ailleurs visibles dans les salles du musée de l’Armée, notamment dans la salle consacrée au tournoi, en attendant la grande exposition qui lui sera dédiée au printemps 2027, une exposition qui proposera un voyage dans l’Europe des grands tournois du XVIe siècle.


