Ce matin-là, sur la côte 304, je n’ai survécu que parce qu’un éclat d’obus s’est planté dans ma montre à gousset, juste au niveau du cœur. Sans elle, je serais mort au combat le 20 mai 1916. Mais…

Ce matin-là, sur la côte 304, je n’ai survécu que parce qu’un éclat d’obus s’est planté dans ma montre à gousset, juste au niveau du cœur. Sans elle, je serais mort au combat le 20 mai 1916. Mais...

Le 20 mai 1916, le sergent George Laça servait au 3e bis régiment de Zouaves sur la côte 304 quand un violent bombardement allemand s’est abattu sur sa section. Un éclat d’obus a frappé son visage, le blessant une première fois. Mais un autre éclat, minuscule, est venu se ficher dans sa montre à gousset, juste au niveau du cœur. Sans elle, il aurait été tué sur le coup.

Thumbnail

Il a survécu, et sa famille a remis cette montre au musée de l’armée, comme un témoignage silencieux de cette chance qui tient à un objet. Ce genre de relique raconte l’enfer de Verdun, l’une des batailles les plus dévastatrices de la Première Guerre mondiale. Pendant dix mois, du 21 février au 18 décembre 1916, des centaines de milliers de soldats français et allemands se sont affrontés dans un paysage lunaire, écrasé par l’artillerie. Le musée de l’armée, installé aux Invalides, conserve plus de cinq cents objets liés à cette bataille.

Chacun porte une histoire personnelle, intime, bouleversante. Au centre d’une vitrine, trois uniformes rappellent le quotidien des combattants. Celui du général Pétain, qui deviendra maréchal en 1918, voisine avec celui d’un chasseur à pied du 8e bataillon et celui d’un soldat du 60e régiment d’infanterie. Cette silhouette emblématique du poilu, avec son casque Adrian modèle 1915 et sa capote bleu horizon à deux rangées de boutons, est celle que l’on retrouve encore aujourd’hui en haut des monuments aux morts.

Le soldat du 60e régiment était grenadier VB, équipé d’un lance-grenades Vivien-Bessières. Il fait partie des 11 400 hommes qui ont partagé le même quotidien dans l’enfer verdunois. Tout commence le 21 février 1916. Six divisions allemandes, massées sur un front de douze kilomètres, lancent l’assaut.

Les défenses françaises, souvent insuffisantes, cèdent malgré une résistance acharnée, notamment au bois des Caures. Le 6 mars, après plusieurs jours de bombardements intensifs, les Allemands étendent l’offensive à la rive gauche de la Meuse, d’où l’artillerie française les harcèle. La bataille entre dans une phase d’usure. Les pertes sont terribles, identiques des deux côtés.

On compte plus de 163 000 morts français et 143 000 morts allemands en dix mois. Les soldats sont la proie continuelle de l’artillerie : 12 000 pièces ouvrent le feu sur le secteur dès le premier jour de l’offensive. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les balles de mitrailleuses qui tuent le plus, mais les éclats d’obus. Le casque Adrian d’un général de brigade, avec ses deux étoiles, en témoigne.

Le 11 octobre 1917, le général Georges Chal inspectait des tranchées récemment prises par les troupes françaises dans le secteur d’Avocourt. Il a été tué sur place. L’arrière de la visière du casque porte encore la trace de l’entrée de l’éclat d’obus. Ce casque a conservé la boue des tranchées, comme le manteau d’un officier tué aux Éparges.

Verdun devient rapidement un sujet d’inspiration pour les artistes. Dès le début du conflit, le général Niox, directeur du musée de l’armée, fait du lieu un espace de compréhension de la guerre, avec un objectif moral et patriotique. Dès septembre 1914, des trophées pris à l’ennemi y sont exposés. Une foule considérable se presse pour les voir.

Lorsque la bataille de Verdun éclate, le musée cherche à réunir un maximum d’objets liés au conflit en cours. Peintres et dessinateurs sont envoyés directement sur le front. Parmi eux, Georges Scott et François Flamin. Une œuvre de Georges Scott, intitulée La Voie sacrée, représente cet épisode central de la bataille.

Cette route, étroite à l’origine, a été agrandie pour permettre un flux continu de camions qui montaient vers le front et redescendaient vers l’arrière, jour et nuit, acheminant hommes et matériel. Elle doit son nom à Maurice Barrès, en référence à la Via Sacra romaine qui menait au triomphe. Sur le dessin, des soldats entretiennent la route au premier plan, tandis qu’une file interminable de camions s’étire à l’horizon. François Flamin, l’un des premiers artistes missionnés dès décembre 1914, a réalisé un panorama du secteur de Verdun les 17 et 18 mars 1916.

Il a annoté ses dessins avec précision pour garantir leur véracité. Une dizaine de jours plus tard, dans la nuit du 25 au 26 mars, il peint les effets des obus incendiaires sur la ville. Les bâtiments autour de la cathédrale commencent à s’embraser. Son œuvre, aux couleurs presque fantasmagoriques, ne masque rien des conséquences du bombardement.

Verdun, constamment bombardée, devient à la fois une ville martyre et une forteresse assiégée. L’artillerie joue un rôle majeur : 53 millions d’obus sont tirés en dix mois, soit un toutes les trois secondes. Neuf villages sont entièrement détruits. Dès le 21 février 1916, les obus de gros calibre tombent sur la ville.

Les dégâts sont considérables. Quelques jours plus tard, l’état-major français décide l’évacuation des civils. L’objectif allemand est clair : terroriser la population pour qu’elle réclame une trêve, voire une reddition. Le musée conserve des éclats de verre et d’obus provenant des bombardements de la cathédrale de Verdun.

Celle-ci est touchée dès juillet 1915, puis de nouveau en 1916 et 1917. On ne sait pas précisément quel bombardement a produit ces fragments, mais on sait qu’ils ont été ramassés par le sergent Mougin. Devenu capitaine, il est mort pendant la guerre. Dans les années 1950, sa veuve a fait don de l’ensemble des éclats collectés par son mari, y compris ceux de la cathédrale.

Si Verdun est particulièrement visée, c’est parce que la ville est le pivot de la défense du secteur, notamment grâce à sa citadelle. Avec ses quatre kilomètres de galeries creusées sous seize mètres de roche, la citadelle souterraine est une véritable ville à l’abri des bombardements. Le musée conserve un éclat d’obus de 380 millimètres tombé sur la citadelle le 4 juin 1915. Du très gros calibre.

Les Allemands pilonnent ce lieu stratégique qui accueille hommes, vivres et hôpitaux. Dès 1915, ils le bombardent ; en 1916, il devient l’un des objectifs principaux de l’artillerie allemande. Les principaux combats se livrent aussi pour conquérir les forts et les hauteurs, afin de disposer d’observatoires pour guider les tirs. Le fort de Vaux, construit entre 1881 et 1884, reçoit 8 000 obus par jour en 1916.

Sa garnison résiste avec une abnégation qui fera du fort le symbole du sacrifice des poilus. L’un des épisodes les plus fameux de la bataille est la prise puis la reprise du fort. Au printemps 1916, les Allemands s’emparent du village de Vaux, mais le fort tient. Attaqué du 2 au 7 juin, il tombe le 7 juin 1916.

Lors de l’assaut, les Allemands, qui avaient largement désarmé le fort de son artillerie en 1915, font face dans les fossés à des pièces de flanquement, dont un canon de 12 centimètres modèle 1884 qui défend les abords immédiats du fort. Dans les récits allemands comme français, le travail défensif de ce canon, d’un autre pièce et d’un canon revolver est décrit comme extrêmement important. Pour venir à bout de cette défense, les Allemands doivent s’y reprendre à plusieurs reprises. Ils installent des sacs de grenades qu’ils descendent à l’aide de cordes devant les embrasures de tir.

Les éclats qui constellent la bouche et la volée du canon témoignent de ces épisodes de grenadage. Le fort tombe. Les canons sont saisis. En novembre 1916, les Français le reprennent.

C’est à ce moment que ces pièces, véritables reliques, sont sorties du fort puis emmenées à l’arrière. En 1917, elles intègrent les collections du musée de l’armée et sont immédiatement exposées aux Invalides. Elles matérialisent la résistance française, magnifiée par la conduite du commandant Raynal et de ses hommes, et surtout la reprise du fort. Elles sont la preuve que Verdun a été repris, la preuve de la victoire et de la ténacité des poilus.

La Première Guerre mondiale occupe une place importante dans les collections photographiques du musée, notamment grâce à un fonds très riche de photographies aériennes. Ces clichés, réalisés par des observateurs militaires, permettent dès le début du conflit de mettre à jour les cartes d’état-major et de régler l’artillerie. Chaque photo porte l’altitude, la date et le lieu. On y voit des vues du champ de bataille de Verdun, prises parfois à 4 200 mètres d’altitude, qui servaient à comprendre l’avancée du front et des positions ennemies, et à régler les schémas de tir.

Certaines saisissent des instants uniques, comme cette série d’explosions photographiée à 100 mètres d’altitude en vue oblique, avec la mention « avant l’attaque, explosion pendant le temps d’un instantané pris d’avion à 100 m ». Depuis un avion, on découvre la puissance de feu de cette guerre industrielle. Le fort de Douaumont est repris le 24 octobre 1916. Une nouvelle offensive française le 15 décembre ramène le front, sur la rive droite, à des positions proches de celles du début de la bataille.

Après dix mois d’atroces souffrances des deux côtés et sans avancée majeure, les combats perdent en intensité. Mais cette bataille marquera pour toujours une génération de soldats. Le musée conserve aussi une cinquantaine d’albums de photographies amateurs de la Grande Guerre, dont la plupart ont été réalisés après la fin du conflit. Même si la photographie au front était théoriquement interdite et strictement encadrée, réservée aux photographes militaires de la section photographique et cinématographique des armées, ces albums existent.

Ils ont une fonction mémorielle. Certains ont été réalisés par les épouses ou les enfants des soldats, entretenant ainsi une mémoire familiale. L’un de ces albums, entré dans les collections dans les années 1980, est particulièrement émouvant. Il retrace le parcours de Norbert de La Moricière, capitaine au 12e régiment d’infanterie.

Sur la couverture est collé un lambeau de soie du drapeau du régiment. On pense que c’est sa fille ou son fils qui a réalisé cet album. On y trouve des portraits, comme dans tous les albums organisés autour de l’expérience d’un protagoniste. On lit « mon père dans les tranchées ».

Puis les photographies se rapprochent de plus en plus de la tombe, jusqu’à ce plan serré sur la veuve en deuil, posée sur une couronne mortuaire. La légende dit : « Ma mère priant seule sur la tombe de mon père au cimetière glorieux près de Verdun. »

Ces collections inspirent encore aujourd’hui. Le musée de l’armée accueille une résidence photographique.

Des artistes comme Anice Broyer, Guillaume Herbaut ou Chloé Charroc y travaillent, avec la bataille de Verdun comme fil conducteur. Anice Broyer, dans son travail intitulé Les Attaches, est retournée à Verdun pour photographier le champ de bataille, avec ses ciels chargés, sa table d’orientation qui permet de retracer l’organisation des secteurs, ou encore ce manteau du lieutenant Gastaldi, imprégné de la boue des Éparges, transfiguré par la photographe comme une poussière d’or. Chloé Charroc, dans Vestige de guerre, empreinte de mémoire, travaille sur la trace, son effacement ou sa résistance dans le paysage. Elle met en dialogue des objets des collections avec des vues du paysage, comme si la terre gardait l’écho des combats.

Cent dix ans après, ce dialogue entre les collections et le champ de bataille continue de marquer les visiteurs. Deux œuvres majeures incarnent cette mémoire dans les salles consacrées à la Première Guerre mondiale : le célèbre tableau Verdun de Félix Vallotton et le manteau imprégné de la boue des Éparges du lieutenant Gastaldi. Avec le taxi de la Marne et le clairon de l’armistice, ces deux trésors du musée de l’armée sont devenus les symboles de la Grande Guerre aux Invalides.