« On n’a plus de munitions depuis hier, et vous voulez qu’on tienne encore deux mois ? » Le général Verdier a jeté un regard vide sur ses troupes. On était les assiégeants de Gérone, trente-cinq…

« On n’a plus de munitions depuis hier, et vous voulez qu’on tienne encore deux mois ? » Le général Verdier a jeté un regard vide sur ses troupes. On était les assiégeants de Gérone, trente-cinq...

Les murs de Gérone tenaient toujours, et moi, j’en avais marre. On était censés être les assiégeants, pas les assiégés. Mais depuis hier, plus une seule munition. Le casse-croûte, on l’avait fini depuis longtemps.

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On attendait, enterrés dans la boue, pendant que la ville nous narguait. Mon voisin de tranchée cracha par terre. « On va crever ici, et pour quoi ? Pour un caillou espagnol ?

»

Je n’avais pas de réponse. On était des soldats de la Grande Armée, mais là, on ressemblait à des mendiants. Les maladies commençaient à faire plus de dégâts que les boulets espagnols. Perpignan ne répondait plus à nos demandes.

Plus de pain, plus de poudre, plus d’espoir. Et on n’était qu’en juin. Tout avait pourtant bien commencé. En 1807, l’Empire français était au sommet.

Le traité de Tilsit venait d’être signé, la Prusse était à genoux, la Russie nous tendait la main. Contre l’Angleterre, Napoléon avait lancé son blocus continental. Et l’Espagne, officiellement alliée, était un maillon faible. Le Portugal, lui, refusait de fermer ses ports aux Anglais.

Il fallait donc passer par l’Espagne. Le traité de Fontainebleau avait permis à nos troupes de traverser le territoire espagnol pour envahir le Portugal, et Lisbonne tomba en novembre 1807. Cette victoire-là, c’était du billard. Mais Napoléon ne s’arrêta pas là.

Sous prétexte d’envoyer des renforts, il installa des garnisons françaises dans des villes espagnoles, y compris Madrid. La coupe était pleine. En mars 1808, le fils du roi d’Espagne, Ferdinand, profita d’une émeute pour déposer son père, Charles IV. Napoléon, en grand arbitre, invita les deux à Bayonne.

Ils furent tous les deux poussés dehors. La couronne d’Espagne fut offerte à Joseph, frère de Napoléon. La population espagnole, elle, ne l’entendait pas de cette oreille. Le 2 mai 1808, Madrid se souleva.

On l’écrasa dans le sang, mais ce fut l’étincelle. Presque aussitôt, tout le pays s’embrasa. La guerre d’indépendance espagnole commençait. Une guerre sale, confuse, une guerre civile aussi, avec des Français soutenus par quelques partisans modernisateurs, mais rejetés par la masse.

Les Espagnols se battaient pour leur roi, pour leur Église, pour leur terre. Les Britanniques débarquèrent au Portugal pour aider. En novembre 1808, Napoléon vint lui-même avec 200 000 hommes. Il vainquit, reprit Madrid, mais ne put rester.

Les affaires d’Autriche le rappelèrent à l’est. Il laissa derrière lui la péninsule pourrie, des guérillas actives et une Catalogne hostile. Et c’est dans cette Catalogne hostile qu’on se retrouva, en mai 1809, devant Gérone. Gérone, c’est un obstacle sur la route entre la France et Barcelone.

Elle avait déjà résisté à deux sièges en 1808. Elle commandait la plaine et les collines. La garnison espagnole comptait environ 5 700 hommes, plus des civils, et ils avaient eu des mois pour se fortifier. Les deux collines, Montjuïc et les Capucins, étaient hérissées de positions.

La rivière Ter protégeait une partie du terrain. Pour traverser, il fallait être fou ou très bien préparé. Le général Verdier avait décidé de ne pas s’attaquer à la plaine, trop exposée, trop facile à inonder. Il préférait concentrer l’effort sur Montjuïc.

Pendant tout le mois de mai, on nettoya les villages alentour. En juin, seulement, on commença les tranchées. Le sol était rocailleux, les travailleurs se faisaient tirer dessus depuis les hauteurs. Des redoutes temporaires, sorties de terre espagnole, ralentissaient notre avance.

L’été passa à coups de pioche et de fusillade. Le 10 août, Montjuïc tomba enfin, abandonné par sa garnison. On était enfin en position de bombarder la ville. Ce bombardement fut un déluge.

On tira des milliers de boulets et de bombes jour et nuit. Les défenseurs ripostaient. Une sortie espagnole, à la mi-août, nous obligea à resserrer les rangs. Trois mille de nos hommes étaient déjà morts ou blessés.

La maladie commençait à ramper dans nos camps. Puis, fin août, le désastre. Quatre mille Espagnols, qui avaient échappé à notre armée d’observation, passèrent par la plaine et entrèrent dans la ville avec des munitions et des vivres. Nous, on crevait de faim ; eux, ils recevaient un ravitaillement.

Quelques jours plus tard, on tenta un premier assaut. Ce fut un massacre. Les brèches étaient trop étroites, l’artillerie espagnole toujours active, et on manquait d’officiers. Le général Verdier soupira en comptant ses troupes : sur les trente-cinq mille hommes du début, il n’en avait plus que cinq mille en état de se battre.

La suite fut une agonie lente. On n’avait plus assez de munitions pour bombarder. Alors, on se contenta d’encercler. Les soldats mouraient de typhus, de dysenterie, de faim.

La division westphalienne, forte de 6 400 hommes au début, n’en comptait plus que 853 au premier octobre. Un désastre. Perpignan ne nous envoyait plus rien. La Catalogne était ravagée, la guérilla menaçait nos convois.

On était des assiégeants, mais on était les plus affamés des deux camps. Dans la ville, c’était pire. Les bombes avaient fait des ruines. Les civils se cachaient dans les caves et les souterrains, où les épidémies se propageaient à une vitesse folle.

On entendait dire que la famine y était totale. Pourtant, les Espagnols tenaient. Chaque jour, ils nous crachaient dessus depuis les remparts. Décembre arriva.

On ne bougeait presque plus, trop faibles. Puis, quelques combats autour des Capucins. Les Français réussirent à s’emparer des faubourgs sur les arrières. Les Espagnols firent une sortie pour reprendre le terrain perdu, mais cela affaiblit leurs positions.

Nos troupes saisirent deux redoutes. L’étau se resserra. Le 10 décembre, la ville capitula. Six mille soldats espagnols se rendirent.

On captura 168 canons. Et surtout, on découvrit dans leurs magasins 50 000 boulets et dix tonnes de poudre. De quoi bombarder Barcelone deux fois. La ville n’avait jamais manqué de munitions.

C’était nous, les assiégeants, qui avions manqué de tout. Gérone nous avait coûté quinze mille morts et blessés en sept mois. La plupart étaient morts de maladies, pas des combats. La ville était en ruines, mais les Espagnols en firent un symbole.

Une légende de résistance, utilisée comme arme de propagande par tous les régimes espagnols ensuite. Pour nous, ça ne changea rien. La Catalogne resta hostile. Les guérillas continuèrent.

Et au bout du compte, toute cette boue n’aurait servi à rien. On avait conquis un tas de ruines, au prix de notre santé et de notre vie, pour une campagne chèrement payée. La faim, la maladie, le manque de munitions : voilà la vraie armée qui nous avait vaincus, bien plus que les fantassins espagnols. Nous, soldats de Napoléon, on était des rois de la courte campagne.

Mais Gérone, c’était une guerre longue. Et dans une guerre longue, l’intendance gagne toujours.