« Vous êtes sûr que c’est le bon mors ? Parce que là, on refait l’essayage pour la troisième fois. » J’étais en train d’assister au remontage de l’armure de François Ier, un trésor que le roi…

« Vous êtes sûr que c’est le bon mors ? Parce que là, on refait l’essayage pour la troisième fois. » J’étais en train d’assister au remontage de l’armure de François Ier, un trésor que le roi...

Nous sommes dans l’Arsenal, et ce matin, les visiteurs ont droit à un spectacle rare : le remontage complet de l’armure de François Ier, l’un des trésors du musée. Habituellement, cette pièce trône dans la salle royale. Mais à cause des travaux qui vont durer six mois, on l’installe ici, derrière une baie, sous les yeux du public. C’est l’occasion idéale pour découvrir les secrets d’un montage d’armure.

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La selle a déjà été placée, car il faut aussi monter les structures modernes qui soutiendront le mannequin. On a fixé la barre de la pissière, qui est en réalité la partie arrière de la selle du cheval. Normalement, on monte une armure au sol, pas à cheval. Mais ici, on triche un peu.

On commence toujours par les jambes. Ce sont les premières pièces que l’on installe. Ensuite, on monte la partie haute, avec la dossière, puis le plastron qui arrive devant. Ce n’est pas une armure que l’on monte tous les jours.

Il faut retrouver ses marques, car les pièces se placent dans un ordre très précis. Avec deux écuyers bien dressés, on peut équiper un chevalier en quatre minutes, à condition que les vêtements en dessous soient bien préparés. Cette armure, c’est un cadeau diplomatique. Et nous avons un privilège que François Ier n’a jamais eu : nous pouvons la voir.

Lui ne l’a jamais reçue. Elle a été commandée en 1538, à un moment de réchauffement diplomatique entre la France et l’Empire. C’est l’archiduc Ferdinand, frère de Charles Quint, qui l’a commandée. À l’époque, Charles Quint, qui se trouvait à Madrid, voulait traverser la France pour aller réprimer la révolte des Gantois en Flandre.

Il a demandé l’autorisation à son rival François Ier, et il l’a obtenue. Pour remercier le roi de France de son hospitalité, l’empereur a fait commander une magnifique armure à un artisan d’Innsbruck, Jörg Seusenhofer, l’un des plus grands armuriers de son temps. Ce dernier est venu à Paris pour prendre les mesures du roi. Cette armure est donc rigoureusement aux mensurations de François Ier.

Elle nous en apprend plus que tout autre objet sur la physionomie du roi, notamment sur ses jambes extrêmement longues et extrêmement maigres. Mais la période de réchauffement diplomatique fut courte. L’armure n’a jamais été livrée. Elle est restée à Innsbruck.

Ce n’est qu’en 1805, après Austerlitz, que Napoléon l’a récupérée. Elle est arrivée en France au début du XIXᵉ siècle pour être directement intégrée aux collections du musée, qui venait d’être créé après la Révolution. Elle est passée directement de la collection privée autrichienne aux collections publiques françaises. Elle est ornée de deux fleurs de lys, d’ailleurs un peu surdimensionnées par rapport aux usages français, où les décors héraldiques étaient plutôt discrets.

La difficulté, maintenant, c’est de boucler l’armure alors qu’on est coincé par les plaques de la selle. Ça empêche de jouer librement, notamment au niveau des cuisses. Ce serait plus simple si le sujet était debout en face de nous. Le vrai défi, avec ce genre de mannequin, c’est de donner une silhouette la plus naturelle possible, même si l’armure est vide.

Il faut que l’ensemble cheval-mannequin soit harmonieux, que la position soit exacte, que la posture du cavalier soit cohérente avec les usages équestres. Et ce n’est pas toujours facile à obtenir. « C’est pas mal, ça. Faut là, c’est le coltin qu’il faut déplacer.

»

« Ouais, vas-y. »

« Voilà, les épaules ça va, mais c’est le coltin. Il faut le ramener vers vous, Michel, si c’est possible. Est-ce qu’il est posé sur les petits trucs qui sont sur les épaules ?

Vous avez deux petits taquets, mais du côté de Michel, ce n’est pas posé. »

« Voilà, voilà, c’est bon. Là c’est mieux, là c’est mieux. »

« Passe le bras.

»

Les mains sont articulées. En réalité, ce sont des pièces séparées : les épaulières, le brassard – la partie qui couvre le bras – et le gantelet sont normalement détachables. Mais pour des raisons de facilité, on les a fixés ensemble pour enfiler le tout sur le mannequin. Cette armure pouvait être utilisée à la guerre.

Elle était également dotée de renforts qui n’existent plus à Paris. Sur le bras gauche, particulièrement exposé, il y avait des plaques métalliques, avec le même décor, qui venaient se superposer pour renforcer la protection. Ces pièces complémentaires sont restées à Vienne : la rondelle de lance et toutes les protections destinées à la partie gauche du corps, pour que l’armure puisse servir lors des tournois. « C’est une armure d’une qualité exceptionnelle, à part son décor gravé.

D’ailleurs, celle qui est à côté, qui pourtant est pas mal, elle va vraiment pas lui arriver à la cheville. »

« Alors, d’abord la grande abride. »

« Ouais. »

« Alors, il faut… Ah oui, en plus, il est fait.

Celui-là. Voilà. »

Est-ce que François Ier était un bon cavalier ? Oui, certainement.

C’était l’avant-dernier roi de France à avoir vraiment combattu à la tête de ses troupes. À cheval, à Marignan, et aussi à la bataille de Pavie. Et ça lui a été fatal. Il a chargé bêtement à la tête de sa gendarmerie, à la tête de la cavalerie lourde française, empêchant du coup les canons français de continuer à tirer sur les Suisses et les Espagnols qui lui faisaient face.

Il a été capturé et a passé près d’un an de captivité à Madrid. Il s’est aussi fait sévèrement blesser au cours de la bataille. La cavalerie lourde, c’était là que servait la noblesse. Le prestige des armées venait de sa capacité à mobiliser une cavalerie lourde entièrement cuirassée.

Quand vous avez quelques milliers de cavaliers équipés comme ça qui chargent au galop, c’est une force et un effet psychologique considérables, d’autant qu’on combattait encore à la lance. Ce sont des chevaux spécialement entraînés, capables de tenir leur ligne pour combattre à la lance. Mais un peu avant cette époque, les fameux bataillons de piquiers, notamment les Suisses, ont mis au point une technique pour freiner les charges de cette cavalerie. Et là, l’initiative commençait à basculer sur les champs de bataille au profit de l’infanterie.

Un vrai cheval, c’est mou. Il a la tête molle, les oreilles molles, la bouche molle. Et la partie la plus compliquée, ce sont les mors. Ici, on utilise un cheval réalisé spécialement, un moulage en résine du cheval en plâtre sur lequel l’armure est ordinairement présentée.

Rentrer un mors dans la bouche, c’est toujours le moment fatidique. Heureusement, on a une collection de mors importante, mais on est souvent obligés de faire de longues séances d’essayage avant de trouver le bon mors qui va entrer dans la bouche du cheval. Il faut que la bouche soit vraiment ouverte, puisque le mors rentre jusqu’au fond, jusque sur la langue. Et autre chose : on est obligés de prévoir des oreilles amovibles, ça donne une figure affreuse à ces chevaux, mais sinon ça ne passe pas.

« Il y a un truc rouge. Ah oui, un truc rouge et un truc vert. »

« Ah bah vert, c’est top. Incroyable.

»

Voilà, il est presque entièrement équipé. On peut voir le décor, ce décor repoussé et doré, gravé, magnifique, qui orne l’armure. La barde du cheval, c’est-à-dire l’armure du cheval, n’a pas été réalisée pour l’armure de François Ier. Elle est du même maître et elle est contemporaine.

Mais quand les troupes de Napoléon ont pris l’armure en Autriche, ils ont embarqué avec un équipement de cheval qui leur paraissait correspondre par son décor. Et c’est le cas. En réalité, cette barde a été réalisée pour l’empereur Ferdinand, et elle a été associée à l’armure de François Ier. Maintenant, on installe sur la selle le frein, c’est-à-dire des brides de secours qui permettent d’arrêter le cheval.

Vous voyez les branches du mors, très longues, qui font un véritable levier. Quand on devait arrêter le cheval brusquement, c’était le frein de sécurité, le frein à main. Et ça fait très mal à la bouche du cheval. On peut carrément casser la bouche du cheval, mais ça permet de l’arrêter en plein élan.

Un cavalier en guerre a besoin d’un cheval qui répond immédiatement aux sollicitations. Et ce frein est même orné de plaques métalliques pour qu’il ne soit pas coupé pendant un combat ou un tournoi. Le travail est presque terminé. Vous allez pouvoir redécouvrir François Ier à côté de Philippe du Palatinat bavarois, frère de l’électeur Palatin, qui est à cheval à côté de lui.

Un adversaire, a priori. Cette armure restera ici dans l’Arsenal pendant six mois, jusqu’en juillet 2026. Ensuite, on la réinstallera dans la grande vitrine qui avait été constituée spécialement pour abriter ce grand objet des collections royales françaises.