J’ai passé des années à croire que la légion romaine avait écrasé la phalange macédonienne. Puis j’ai lu les récits de bataille en détail, et ce que j’ai découvert m’a sidéré : dans le choc…

J’ai passé des années à croire que la légion romaine avait écrasé la phalange macédonienne. Puis j’ai lu les récits de bataille en détail, et ce que j’ai découvert m’a sidéré : dans le choc...

La première ligne romaine s’est fait repousser sèchement. La phalange macédonienne tenait la colline, et malgré un terrain imparfait, c’est elle qui avait imposé son choc. Pourtant, à la fin de la journée, c’est Rome qui avait gagné. Comment ?

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C’est précisément ce que les historiens tentent d’expliquer depuis plus de deux mille ans. Pendant près de cent vingt ans, de 200 à 80 avant notre ère, les légions romaines et les phalanges macédoniennes se sont affrontées à de multiples reprises. Trois guerres macédoniennes, la guerre contre Antiochos, deux conflits contre les Béotiens, une guerre contre les Achéens, et même une confrontation durant la première guerre mithridatique. Le résultat politique est sans appel : Rome écrase tout.

Mais d’un point de vue tactique, l’histoire est bien plus nuancée. Pour comprendre cette nuance, il faut se tourner vers Polybe, cet historien grec né à Mégalopolis vers 200 avant notre ère. Polybe a vécu la conquête romaine de la Grèce. Mieux, il a été emmené à Rome comme otage après la défaite de la Macédoine à Pydna en 168.

Proche des grands généraux romains, il a développé une thèse qui imprègne encore notre vision des choses : la légion romaine serait intrinsèquement supérieure à la phalange. Selon lui, la légion est plus adaptable, plus manœuvrable, et ses soldats, équipés d’un armement plus polyvalent, s’en sortent bien mieux que le phalangite une fois la formation rompue. La phalange, elle, exigerait un terrain plat et uniforme sur une largeur de plusieurs kilomètres. Sans cela, elle serait inutile.

Polybe ajoute que le système de réserves des trois lignes de la légion offre une résilience que la phalange, fonctionnant en bloc, ne possède pas. Cette thèse est séduisante. Encore aujourd’hui, de nombreux récits s’en inspirent, parfois inconsciemment. Mais elle contient des déformations et des omissions grossières.

Prenons l’exemple de la place nécessaire au déploiement d’une phalange. Polybe parle de plus de trois kilomètres de large. Cela sous-entendrait une phalange de cinquante mille hommes profonde de seize rangs. Une telle formation n’a peut-être existé qu’une seule fois, à Raphia, et encore, uniquement du côté lagide.

Polybe efface aussi le fait que la phalange macédonienne est très bien découpée, avec son échelon tactique central, le syntagma. Cette organisation lui permet de s’adapter aux petits espaces, comme lors des combats de brèche ou dans les retranchements. Et là, elle donne de sacrées leçons à la légion. En 198, lors du siège d’Atrax, les Macédoniens laissent les Romains s’engager dans la brèche, puis les chargent.

La déroute romaine est coûteuse. Le même schéma se répète à Corinthe la même année, puis à plusieurs reprises pendant la troisième guerre macédonienne. Dans ces contextes à front limité, la phalange est redoutable. Et si le phalangite est avant tout un combattant de formation, il porte aussi une épée.

Les unités de phalange se montrent parfaitement capables d’opérations de petite guerre, d’embuscades et de coups de main. Simplement, face aux moyens énormes de Rome, il est difficile de tenir éternellement. Alors, pourquoi tant de victoires romaines ? Parce que ces conflits ne sont pas de simples duels entre légions et phalanges.

Il y a les alliés, les éléphants, les conditions d’engagement, les manœuvres. Regardons les batailles de plus près. À Cynoscéphales, en 197, c’est une bataille de rencontre sur des collines, engagée dans la précipitation et dans le brouillard. Les reconnaissances romaines et macédoniennes se percutent sur une colline.

L’escarmouche s’intensifie. Les Macédoniens d’abord repoussés reçoivent des renforts de cavalerie et de troupes légères. En face, le général romain Flamininus déploie ses légions. Philippe de Macédoine, lui, rappelle en urgence ses troupes parties fourrager.

Son aile droite, composée de l’élite des peltastes, lance un assaut et repousse avec fracas la légion adverse. Le flanc gauche romain est enfoncé. Mais l’aile gauche macédonienne est lente à se mettre en place, elle a parcouru beaucoup de chemin. Flamininus voit l’occasion.

Il ordonne aux légions de l’aile droite, aux Étoliens et aux éléphants de charger. Les éléphants en tête, les Macédoniens de l’aile gauche refusent le combat. La légion s’occupe des phalanges restées en arrière, et les Étoliens poursuivent le gros des fuyards jusqu’au camp macédonien. Pendant ce temps, un tribun romain fait faire demi-tour à une partie de ses troupes et prend la droite macédonienne à revers.

Prise en sandwich, elle est massacrée. Le résultat ? Dans le choc frontal entre phalange et légion sur une colline, c’est la phalange qui a nettement pris le dessus. Les autres phalanges sont mises en déroute par les éléphants et les Étoliens, habitués à les gérer.

Philippe a trop demandé à ses troupes, rappelées en urgence et fatiguées par la marche et la pente. La légion, elle, a pu compter sur son système de réserves et sur une manœuvre inattendue de ses manipules. Mais la victoire macédonienne était de toute façon improbable : ils étaient vingt-cinq mille contre trente-trois mille. Aux Thermopyles, en 191, Antiochos avec dix mille hommes contre vingt-deux à trente mille en face, bloque le défilé.

Après un duel d’infanterie légère, la première ligne de la légion tente de déloger les phalangites et se fait sèchement repousser. Les Romains refont alors le coup des Thermopyles de Léonidas : des sentiers cachés permettent de prendre les défenseurs à revers. Antiochos se retrouve menacé dans son dos et se déborde. Mais en combat frontal, encore une fois, c’est la phalange qui a dominé.

Magnésie du Sipyle, en 189, est plus complexe. Les Séleucides tentent un déploiement élaboré avec des chars, de la cavalerie lourde appuyée par les argyraspides, l’élite de la phalange, et un centre composé de phalanges découpées en blocs de seize cents hommes, avec des éléphants dans les intervalles. Le but : donner de l’autonomie aux unités et réduire le risque d’une ligne mal tenue. L’aile droite séleucide renverse complètement la légion adverse par son choc et poursuit vers le camp romain.

Mais à gauche, les chars sont mis en déroute par les hommes du roi de Pergame, qui savent les gérer. La déroute des chars désorganise tout le dispositif. La phalange, qui n’a encore rien fait, se met en position défensive, incapable de charger. Elle subit le tir des Romains et de leurs alliés, qui visent les éléphants jusqu’à les affoler.

Les éléphants paniquent et brisent la formation. La droite séleucide, arrêtée aux portes du camp, doit se retirer. La victoire romaine est totale, mais elle doit énormément aux troupes alliées de Pergame. D’ailleurs, une plaque de bronze retrouvée plus tard dépeint la cavalerie pergamienne venant au secours des légionnaires.

Même à Pydna, la bataille décisive de 168, il faut être honnête. Au début, c’est la phalange qui impose carrément son choc. C’est en exploitant les effets de la désorganisation de sa ligne qu’elle perd sa cohérence, et la légion s’engouffre dans les interstices. Mais on ne peut pas diminuer l’importance des combats sur les ailes, gagnés par les éléphants et les troupes alliées.

Le bilan est donc clair : la légion n’a jamais vaincu seule la phalange lors d’un affrontement frontal. Le récit de Polybe efface les autres acteurs de ces combats. C’est une querelle mémorielle. Les Romains diminuent le rôle des alliés pour mieux valoriser celui des légionnaires.

En face, les Étoliens diffusent dans toute la Grèce des écrits célébrant leur victoire à Cynoscéphales. Il y a autre chose qui doit nous interpeller. Si la légion a du mal à s’adapter à la phalange, les États hellénistiques, eux, sont tout aussi conservateurs. Ils gardent jusqu’au bout leurs phalanges.

Pour les Grecs, le problème n’est pas la phalange, mais l’emploi que les commandants en font. Les officiers d’Antiochos lui reprochent amèrement d’avoir mal utilisé sa phalange à Magnésie. On ne trouve que deux tentatives de réforme inspirées de Rome : une unité imitant la légion chez Antigonos, et une autre chez Mithridate, dans les années 70. Très tard, et jamais à grande échelle.

Pourtant, les Hellènes ne sont pas fermés aux innovations. En 280-279, la grande expédition celte, menée par les Galates, détruit le royaume de Macédoine, traverse la Thrace et la Thessalie, et atteint même Delphes. Le traumatisme est immense. Mais une dizaine d’années plus tard, tout le monde hellénistique a adopté l’armement celte, donnant naissance aux thureophores.

Ces soldats, avec leur bouclier ovale et leur épée, ne sont pas si éloignés des légionnaires romains. Il est possible que les Grecs aient simplement considéré la légion comme une autre unité de thureophores, sans intérêt particulier à l’imiter. Le fait que la phalange ait été conservée jusqu’au bout ne relève donc pas d’une cécité collective. Les officiers romains ont clairement été de meilleurs tacticiens, mais ce n’est pas la légion en tant que formation qui a vaincu la phalange.

Dans leurs confrontations frontales, la phalange a fait ce qu’elle savait faire. Elle est restée adaptable, elle a imposé son choc. Les Romains avaient un autre avantage décisif : les moyens. Après la deuxième guerre punique, Rome est un monstre démographique et économique, surtout avec ses alliés italiens.

Elle peut subir des désastres, ce n’est pas grave. Les pertes sont réelles, souvent subies pendant les sièges ou les opérations de petite guerre, mais jamais la Macédoine ou les Séleucides n’auraient pu en encaisser autant. Les Hellènes ont peut-être fait une erreur d’appréciation en pensant la puissance romaine plus fragile qu’elle ne l’était. Mais c’est un avantage extérieur à l’opposition tactique.

Alors, pourquoi la phalange macédonienne a-t-elle disparu ? Franchement, on ne sait pas. Après la mort de Polybe, vers 120, les sources deviennent très floues. Mais on peut proposer une hypothèse, avec prudence.

La phalange macédonienne ne disparaît pas comme les tercios espagnols, remplacés par une réforme militaire d’un pouvoir qui fait évoluer son armée. Elle semble plutôt disparaître avec les structures politiques qui s’appuyaient sur elle. Les Romains n’intègrent pas directement les territoires grecs et macédoniens. Mais ils les désarticulent.

Prenons la Confédération béotienne. Elle disparaît en 172-171, à cause de ses divisions politiques au début de la troisième guerre macédonienne. Deux camps s’affrontent : les romanophiles, avec Thèbes ou Thespies, et les macédonophiles, avec Aliarte, Coronée ou Thisbée. Chaque camp est représenté dans l’assemblée fédérale.

Les Romains, par leurs manœuvres diplomatiques, soutiennent habilement le camp qui leur est favorable. Le ton monte, les divergences augmentent, la Confédération implose. Face à des cités isolées, Rome fait sa guerre et s’attaque aux alliés potentiels de la Macédoine. Coronée est détruite, Thisbée se rend.

Non seulement la Confédération béotienne n’existe plus, mais il n’en reste que les romanophiles. Ce schéma se répète régulièrement dans les cités grecques. Le camp romanophile, soutenu par Rome, s’appuie sur ce soutien extérieur pour faire taire son opposition. Mais ce faisant, il laisse de plus en plus de pouvoir aux Romains, qui s’insinuent dans la gouvernance des cités.

L’annexion se fait doucement, diplomatiquement, et à la fin, le pouvoir est à Rome. La structure sociale et étatique qui permettait de lever les phalanges meurt. La phalange meurt avec elle. Et Rome n’a pas besoin de la phalange : elle a sa légion pour remplir ces missions.

Contrairement à d’autres troupes alliées, la phalange macédonienne n’apporte rien de nouveau au dispositif romain. Elle disparaît donc sans faire de bruit. La phalange macédonienne disparaît silencieusement des sources. Peut-être que de futures études émergeront d’autres facteurs.

Mais en fin de compte, cette histoire montre quelque chose d’important. Les phalanges macédoniennes sont le produit d’une organisation militaire et politique. Ce sont toujours des levées, pas des troupes professionnelles. Elles sont intimement liées aux États qui les mettent sur pied.

Leur diffusion après la mort d’Alexandre se fait grâce aux vétérans de ses guerres, mais aussi grâce à la constitution de pouvoirs plus locaux qui prennent leur indépendance. Les États qui décident de les copier le font à des moments où leur structure sociale, politique, démographique ou financière le permet. Il est presque trop logique de voir les phalanges disparaître avec les États qui les structurent. Ce qui est certain, c’est que contrairement au récit de Polybe, les légionnaires n’ont pas particulièrement dominé les sarissophores.

Les Romains ont su s’adjoindre les bons alliés, mieux employer leurs outils tactiques, déployer plus de moyens. Mais surtout, ils ont su détruire et diviser politiquement et diplomatiquement les États hellénistiques afin de les soumettre. La légion a fait match égal avec la phalange macédonienne.

Le pouvoir romain, lui, a explosé les pouvoirs helléniques.