« Non mais je préférerais encore suivre le camp royal, vu le résultat de la bataille. Tu te rends bien compte qu’il va prendre notre butin, et qu’il ne nous le rendra que si on accepte de lui prêter serment ? »
Autour du feu, les murmures des vétérans étaient amers. Ils avaient combattu toute la journée, ils avaient tenu leur rang, et pourtant, ce soir, c’était Antigone qui contrôlait les dépouilles.

Eux n’avaient plus que leur vie, leurs armes, et la honte d’avoir dû reculer. Cette bataille, c’était celle de Paraitakène, en 317-316 avant notre ère. Une confrontation entre deux diadoques, ces anciens généraux d’Alexandre le Grand qui, après sa mort, s’étaient déchirés l’empire. L’un s’appelait Antigone, l’autre Eumène de Cardia.
Et leur duel devait décider du sort de la Macédoine, de l’Asie, et de cette phalange que tout le monde s’arrachait désormais. Pour comprendre, il faut revenir en arrière. À la mort d’Alexandre, en 323, l’empire s’étend de la Grèce jusqu’à l’Indus. Le conquérant n’a pas de descendance claire : sa femme Roxane est enceinte, mais on ignore si ce sera un garçon.
En attendant, la couronne revient à son demi-frère, Philippe III, un homme simple d’esprit. On lui adjoint deux régents, Perdiccas et Cratère. Et finalement, Roxane donne naissance à un fils, Alexandre IV. On se retrouve donc avec deux rois, et une régence partagée.
L’empire est découpé en satrapies, ces provinces héritées des Perses. Chaque diadoque reçoit sa part : Antipater en Grèce et en Macédoine, Antigone en Asie Mineure, Ptolémée en Égypte. Perdiccas, lui, garde la main sur l’armée royale et les affaires centrales. Pendant un temps, la cohésion tient.
On écrase ensemble les révoltes locales, on conclut de nouveaux territoires. Mais les ambitions personnelles finissent par prendre le dessus. En 321, Perdiccas décide de s’attaquer à Ptolémée. Les autres diadoques, inquiets, se rallient à Ptolémée : Antipater, Cratère, Antigone.
C’est la première guerre des diadoques. Perdiccas doit combattre sur deux fronts. Il envoie Eumène de Cardia, un Grec, affronter Cratère et Antipater. Lui-même part en Égypte contre Ptolémée.
Mais là-bas, tout tourne mal. Ptolémée adopte une défense solide le long du Nil, et l’armée de Perdiccas se rebelle. Perdiccas est assassiné par ses propres hommes. Dans le même temps, Cratère, vaincu par Eumène, meurt au combat.
Voilà les deux régents morts. On se rassemble, on redessine les cartes. C’est l’accord de Triparadisos, en 321. Antipater devient le tuteur des rois et régent de Macédoine.
Ptolémée garde l’Égypte. Antigone récupère l’Asie Mineure et, surtout, le commandement de l’armée royale. Eumène, lui, en tant que soutien du camp vaincu de Perdiccas, se retrouve assiégé par Antigone dans la forteresse de Nora. Il s’en sort, mais deux ans plus tard, en 319, Antipater se meurt.
Il ne nomme pas son fils Cassandre comme successeur, mais un certain Polyperchon. Cassandre prend mal la chose, s’allie à Antigone et entre en guerre contre Polyperchon. C’est la deuxième guerre des diadoques. Celle qui nous intéresse.
Polyperchon, régent légitimiste, nomme Eumène stratège d’Asie, avec pour mission de s’occuper d’Antigone. Un vrai cadeau empoisonné : Eumène a clairement moins de forces que son adversaire. Il doit fuir la Cappadoce, se réfugier à Babylone chez Séleucos, qu’il force à coopérer d’un coup sur la tête. Là, avec le trésor royal, il commence à rassembler les troupes disponibles : mercenaires, cavalerie légère, éléphants venus des satrapies de l’Est.
Et il se lance contre Antigone dans l’actuel Iran. Les deux armées se cherchent, se jaugent, évitent de s’affronter pendant des jours. Le terrain est difficile, accidenté, et visiblement, les deux généraux se méfient. Finalement, Antigone prend position sur un plateau dominant la plaine où camp Eumène.
Les forces sont équivalentes. Antigone aligne environ vingt-huit mille hommes d’infanterie lourde, plus entre cinq et quinze mille d’infanterie légère, dix mille six cents cavaliers, et quelques dizaines d’éléphants. Eumène, lui, a dix-sept mille hommes d’infanterie lourde, dont les fameux Argyraspides, les Boucliers d’Argent, ces vétérans d’élite qui avaient suivi Alexandre jusqu’en Inde. Il a aussi dix-huit mille hommes d’infanterie légère, six mille trois cents cavaliers, et cent vingt-cinq éléphants.
Un avantage net sur ce point. L’infanterie lourde, c’est essentiellement de la phalange armée à la macédonienne, avec ces longues sarisses de près de cinq mètres. Pas toute l’armée, il faut le dire : entre la moitié et les deux tiers des fantassins lourds sont équipés ainsi. Les autres sont des mercenaires ou des alliés en hoplites traditionnels, faute d’équipement.
Mais le noyau reste cette phalange redoutable, héritée des campagnes d’Alexandre. Le schéma tactique est le même des deux côtés, hérité du grand conquérant : une ligne de phalange au centre, de l’infanterie légère en écran devant, et la cavalerie aux ailes, lourde sur le côté où on veut pousser, légère sur l’autre. La nouveauté, ce sont les éléphants. On ne sait pas trop ce qu’ils ont fait ce jour-là, mais ils sont là, massifs, impressionnants.
Antigone descend finalement de son plateau, poussé par les manœuvres d’Eumène. Le combat s’engage dans la plaine. Eumène se déploie plutôt défensivement. Il place sa cavalerie légère à gauche, sur une colline pour éviter d’être débordé, et sa cavalerie lourde à droite.
Sa ligne de phalange va de gauche à droite : les mercenaires, les troupes armées à la macédonienne, les Argyraspides au centre, puis les hypaspistes. Devant, un écran d’éléphants et d’infanterie légère. Antigone, lui, adopte une formation en oblique, avec sa droite en pointe : cavalerie lourde et ses meilleures troupes, son agéma, puis le reste de ses Macédoniens, ses troupes asiatiques armées à la macédonienne, et enfin, à sa gauche, ses alliés et mercenaires en hoplites. Sa cavalerie légère, plus nombreuse que celle d’Eumène, doit tenir ce côté.
Le plan d’Antigone est clair : gagner sur son aile droite. Mais rien ne se passe comme prévu. Son aile gauche, censée éviter le combat, engage finalement la lutte et tente de déborder la droite adverse. Eumène fait alors venir sa cavalerie légère en renfort et repousse l’attaque.
Antigone se retrouve sans aile gauche. Pendant ce temps, les écrans d’infanterie légère et d’éléphants s’affrontent à distance, sans grand résultat. Antigone ne perd pas un seul éléphant, Eumène pas plus de onze. Mais le temps passe.
L’ordre oblique d’Antigone s’est écrasé en une ligne rectiligne. Et sa droite, tenue en respect par la gauche défensive d’Eumène, ne progresse pas. Les lignes de phalange se rapprochent. Les Argyraspides passent à l’attaque.
Leur charge est irrésistible. Devant eux, les phalangites d’Antigone lâchent prise et se replient en désordre. Le déséquilibre se propage sur toute la ligne adverse, de la droite vers la gauche. Toute la phalange d’Antigone recule sous la poussée, poursuivie par celle d’Eumène.
La victoire semble se dessiner pour Eumène. Mais Antigone, lui, observe. Il remarque que l’aile gauche d’Eumène, au lieu de suivre l’avancée, préfère garder sa position forte sur sa colline. Un trou se creuse entre la gauche et le centre-gauche adverse.
Antigone charge avec sa cavalerie lourde dans cette brèche, isolant l’aile ennemie. L’effet est immédiat. L’aile gauche d’Eumène est mise en déroute. Voyant sa ligne dégarnie sur un flanc, Eumène fait revenir sa cavalerie de droite et sonne la retraite.
La ligne entière s’arrête, abandonne sa poursuite. Les deux armées rompent le contact. Antigone remet son armée en ordre sur son plateau, en défensive. Eumène se prépare à l’assaut de la position.
Mais la nuit tombe, et ses troupes s’inquiètent pour leurs bagages et leur campement restés en arrière. Le repli est ordonné. Le terrain reste à Antigone. Sur le papier, les pertes sont déséquilibrées : trois mille sept cents morts et quatre mille blessés dans le camp d’Antigone, contre seulement cinq cent quarante morts et neuf cents blessés chez Eumène.
Mais c’est Antigone qui se déclare vainqueur, puisqu’il contrôle le champ de bataille et les dépouilles. Une mise en scène, tout le monde le sait. Il sait très bien qu’il vient de perdre beaucoup de ses meilleurs hommes, et que son armée est démoralisée. Dès le matin, sans attendre, il s’échappe vers la Médie.
Eumène, faute de ravitaillement et par prudence, ne poursuit pas. Il va stationner à Gabiane, où aura lieu, quelques mois plus tard, un autre affrontement. Cette bataille de Paraitakène n’a donc rien résolu de décisif. C’est la bataille de Gabiane, en 316-315, qui tranchera entre les deux hommes.
Et là encore, ce ne sera pas par la destruction de l’armée d’Eumène, mais par la capture de ses bagages et, surtout, des familles des Argyraspides. Ces vétérans, pour récupérer leurs richesses et leurs proches, livreront Eumène à Antigone et lui prêteront serment. Mais c’est une autre histoire. Ce qui nous intéresse ici, c’est ce qui se cache derrière ces rangs de phalange.
Parce que cette bataille, et toutes celles des guerres diadoques, nous permettent enfin de mieux comprendre comment était organisée tactiquement cette formation si redoutée. D’abord, il faut casser une idée reçue : la phalange macédonienne n’est pas un bloc monolithique où tout le monde pousse au même endroit. C’est une machine extrêmement bien découpée, très bien encadrée, presque au cordeau. L’unité la plus petite, c’est la file, le lochos.
Théoriquement, seize hommes. En tête, le chef de file, le lochagos, qui mène et montre l’exemple. En queue, l’ouragos, l’homme de queue, qui doit garder son sang-froid et contrôler l’alignement. Entre les deux, le chef de demi-file, le dimoirite, et le second de file, un homme mieux payé car il peut remplacer le chef de file s’il tombe.
Sur seize hommes, quatre ont un rôle d’encadrement. Déjà, c’est énorme. Deux files forment une dilochia de trente-deux hommes, commandée par un dilochite. Deux dilochies, une tétrachie de soixante-quatre hommes.
Deux tétrachie, une taxis de cent vingt-huit. Deux taxeis, un syntagma deux cent cinquante-six hommes, commandés par un syntagmate. C’est l’unité tactique essentielle. Autour, on ajoute des officiers de liaison : un héraut pour la communication avec les autres unités, un porte-enseigne, un trompette, un vérificateur pour s’assurer que personne ne traîne.
On peut continuer la hiérarchie au-delà : deux syntagmata forment une pentakosiarchie, deux pentakosiarchies une chiliarchie, deux chiliarchies une merarchie qui commande plus de deux mille hommes. Mais à partir de là, c’est surtout théorique. En formation standard, chaque homme occupe environ quatre-vingt-dix centimètres de front. La profondeur de seize rangs peut être ramenée à huit en divisant chaque file en deux, ce qui explique le rôle du dimoirite, capable de mener huit hommes quand le front est doublé.
À l’inverse, pour donner de la masse ou passer un défilé, on peut doubler la profondeur à trente-deux rangs en combinant les files de chaque dilochia. Il existe même une formation plus dense, le synaspismos, où chaque file ne mesure plus qu’un demi-mètre. Mais elle est purement défensive : trop serrée pour manœuvrer. Côté équipement, le casque pilos se généralise à la fin du règne d’Alexandre.
Une forme d’uniforme s’installe. Une cuirasse métallique pour les officiers, souple pour les hommes de rang. Bouclier macédonien d’environ soixante centimètres de diamètre. Et la sarisse, cette longue pique qui atteint désormais près de cinq mètres.
On n’est pas sûr de son maniement exact à l’époque de la mort d’Alexandre, mais tout porte à croire qu’elle se tenait encore à une main, la lance couchée, le fer porté bas. Voilà pour la phalange macédonienne. Et cette complexité, cette structure, explique pourquoi il ne suffisait pas de copier l’équipement pour en avoir une. C’est toute une question d’hommes, de compétences et d’entraînement.
Alors, comment les diadoques ont-ils fait pour se doter de telles phalanges ? Tout part de la répartition des vétérans de l’armée d’Alexandre. À la fin de la campagne indienne, les Macédoniens en avaient assez, et Alexandre avait dû faire machine arrière, renvoyant une partie de ses troupes à la maison. D’autres restaient avec lui.
Puis il avait fait venir trente mille jeunes Perses de bonne famille pour les former à la macédonienne, afin de disposer d’une phalange autonome non macédonienne. La mort d’Alexandre a rebattu les cartes. Les vétérans se sont retrouvés dispersés entre les diadoques, et ils sont devenus un enjeu militaire central. Chacun essayait de s’attacher ces soldats d’expérience, capables de former la colonne vertébrale d’une nouvelle armée.
Mais ces vétérans n’étaient pas de simples mercenaires à vendre au plus offrant. Ils avaient trois motivations profondes. D’abord, une loyauté farouche envers la dynastie d’Alexandre. C’est pour cela que les diadoques se dragaient en permanence dans cette légitimité dynastique, comme Eumène le faisait avec son soutien affiché au camp des rois.
Ensuite, le respect des serments donnés. Quand une armée en battait une autre et capturait des vétérans macédoniens, le vainqueur évitait de les massacrer. Il les épargnait en échange d’un serment de fidélité. Et ces hommes, pour qui l’honneur comptait énormément, tenaient leurs engagements.
Enfin, la protection de leurs familles, de leur butin et de leurs richesses. Ces vétérans avaient accumulé énormément de trésors au fil des campagnes victorieuses, et ils gardaient tout dans leurs bagages. Ils évaluaient en permanence laquelle des factions était la plus à même de protéger ces intérêts. C’est exactement ce qui s’est passé à Paraitakène.
Antigone, pendant le combat, évitait de faire s’affronter directement des Macédoniens entre eux. Il cherchait à épargner les vies de ces soldats potentiellement débauchables pour sa propre armée. Et à Gabiane, la capture des bagages des Argyraspides a été décisive : ces vétérans ont trahi Eumène pour récupérer leurs richesses. C’est d’ailleurs pendant ces guerres diadoques qu’on voit, pour la première fois, des phalanges armées à la macédonienne s’opposer à d’autres phalanges armées à la macédonienne.
Leur effet de choc joue alors contre elle-même. La dispersion des vétérans a donc donné à chaque diadoque une base pour reconstruire une armée. Et ils l’ont complétée en recrutant des locaux, formés à la macédonienne : on appelle ça des pandotapoi, des hommes de toute origine. Le projet d’Alexandre de former des jeunes Perses avait créé un réservoir de non-Macédoniens entraînés à ce style de combat.
Ainsi, en solidifiant leur pouvoir local et en s’appuyant sur les vétérans qu’ils arrivaient à s’attacher, les diadoques ont participé à deux grands mouvements. D’une part, ils ont diffusé dans une zone géographique immense le modèle de la phalange macédonienne, en l’ouvrant à des non-Macédoniens. D’autre part, ils ont inscrit les conquérants dans les structures locales, formant une nouvelle élite alliée à l’ancienne. C’est un nouveau rapport de domination qui s’installe : les vainqueurs imposent leurs codes et leurs armes, et la culture gréco-macédonienne se répand dans cet espace morcelé.
Cette culture devient la référence des élites, un instrument de domination territoriale. Et, à travers notre prisme de l’histoire de la guerre, on le perçoit par l’imposition de la phalange macédonienne, qui se mélange à d’autres formations locales : archerie montée, éléphants, tout ce que les conquêtes avaient apporté. C’est la naissance du monde hellénistique. La phalange macédonienne y devient une formation classique, destinée à connaître encore bien d’autres évolutions.
Antigone, lui, a fini par gagner durablement. Mais à Paraitakène, ce jour-là, il avait bien failli tout perdre. Et ce sont ces vétérans, ces phalangites endurcis, qui ont fait de ces guerres successeurs un théâtre où la vieille machine de guerre macédonienne s’est révélée irremplaçable.


