« Nous étions sûrs d’une seule chose : après huit mois de traversée, nos navires étaient encrassés, nos hommes épuisés, et les Japonais nous attendaient. L’amiral Togo a soudainement fait virer…

« Nous étions sûrs d'une seule chose : après huit mois de traversée, nos navires étaient encrassés, nos hommes épuisés, et les Japonais nous attendaient. L'amiral Togo a soudainement fait virer...

Le 27 mai 1905, dans le détroit de Tsushima, l’amiral Togo Heihachiro engagea la bataille qui allait changer le regard du monde sur le Japon. Depuis des mois, la flotte russe de la Baltique, rebaptisée deuxième escadre du Pacifique, avait entrepris un voyage chaotique de près de huit mois pour venir secourir Port-Arthur, assiégée par les Japonais. Mais les Russes arrivaient trop tard. Port-Arthur était tombée.

Thumbnail

Leurs navires, ralentis par des tonnes d’algues et de moules accumulées pendant le long périple, étaient sales, mal entretenus et les hommes étaient épuisés. Les Japonais, eux, avaient eu le temps de réparer leurs bâtiments après une campagne victorieuse contre la flotte russe du Pacifique. Ils étaient frais, reposés et parfaitement préparés. Togo savait que les Russes chercheraient à rejoindre Vladivostok par le détroit de Tsushima, faute de charbon pour contourner l’archipel japonais.

Il avait donc positionné sa flotte à cet endroit stratégique, avec des croiseurs en éclaireurs pour repérer l’ennemi. La tactique qu’il comptait employer s’appelait « barrer le T ». C’était une manœuvre théorique, longuement étudiée par les Japonais avant la guerre, grâce aux wargames importés des États-Unis et aux expérimentations en mer. Le principe était simple : se placer perpendiculairement à la progression de la flotte adverse, formant ainsi la barre d’un T avec sa propre ligne de bataille.

De cette position, on pouvait concentrer toute sa puissance de feu sur les navires ennemis qui, eux, ne pouvaient riposter qu’avec une partie de leurs canons. Mais la théorie avait ses limites. À 13h30, lorsque la flotte de bataille japonaise arriva en vue des Russes, Togo réalisa que son virage pour barrer le T était trop tardif. La flotte russe, plus lente que prévu, n’était pas là où il l’attendait.

Il rata sa manœuvre. Pourtant, Togo ne renonça pas. Il prit un risque énorme : un virage à proximité immédiate de l’ennemi, exposant ses navires aux tirs russes pendant de longues minutes. Mais les artilleurs russes, mal entraînés, ne parvinrent pas à exploiter cette occasion.

À 14h15, les deux flottes se faisaient face et un combat de ligne s’engagea. Les navires japonais, plus rapides, commencèrent à dépasser leurs vis-à-vis russes. Le duel d’artillerie faisait rage lorsque, à 14h45, deux cuirassés russes, touchés, quittèrent la ligne. La formation russe se désorganisa.

Ils tentèrent de sortir du combat, mais les Japonais les suivirent. À 15 heures, Togo réussit enfin à barrer le T, mais son avantage ne fut pas décisif. Il fit demi-tour pour recommencer la manœuvre. Le chaos s’installa.

À partir de 15h30, les Japonais perdirent la trace de la flotte russe, qui se dispersait. Certains navires russes fuyaient vers le nord-ouest, d’autres vers le sud-est. Les Japonais finirent par rattraper le gros de la flotte russe, qui tentait de se restructurer en ligne, direction nord-ouest, vers 18h30. Un nouveau combat de ligne s’engagea.

Cette fois, il fut totalement dominé par les Japonais. Au moins deux navires russes furent coulés, tandis que la nuit tombait sur le détroit. Au total, sept navires russes avaient coulé durant la bataille, et une grande partie des autres était si gravement endommagée qu’ils sombreraient après les combats. Mais la bataille de Tsushima ne s’arrêta pas là.

Pendant la nuit et toute la journée du 28 mai, les torpilleurs et destroyers japonais traquèrent les navires russes dispersés. Certains se battirent et furent coulés, d’autres furent sabordés par leurs équipages. Un groupe de quatre navires se rendit. À la fin, seuls trois navires russes – une pauvre corvette et deux destroyers – atteignirent Vladivostok.

Trois autres se réfugièrent à Manille, deux à Shanghai et un à Madagascar. Le reste fut coulé ou capturé. Les Japonais, eux, ne perdirent que trois torpilleurs. C’était une victoire écrasante.

La flotte de la Baltique, dernier espoir russe de renverser le cours de la guerre, avait été anéantie en deux jours. Trois mois plus tard, le traité de Portsmouth mettait fin à la guerre russo-japonaise. Les Japonais obtenaient le Liaodong, une partie de l’île de Sakhaline et le contrôle de la Corée. Mais les conséquences de Tsushima allaient bien au-delà de ces gains territoriaux.

Pour la première fois depuis l’ouverture du Japon au monde occidental en 1854, un pays non occidental avait vaincu militairement une grande puissance européenne. Les Occidentaux, qui considéraient les Japonais avec un mépris teinté de racisme, durent s’incliner. Le « Péril jaune » devint un sujet d’inquiétude dans les chancelleries européennes, entre admiration et peur. Dans tout l’Asie – en Chine, au Vietnam, en Indonésie – et même dans le monde musulman, cette victoire fut célébrée avec joie.

Elle nourrit les espoirs des mouvements nationalistes et anticoloniaux. En Iran, en Turquie, on collecta même de l’argent pour l’effort de guerre japonais. En Russie, la défaite fut perçue comme le signe d’une profonde décadence, que ce soit celle de la culture russe pour les conservateurs, ou celle du régime tsariste pour les contestataires. Les révolutions de 1905 et de 1917 seraient marquées par un fort investissement des marins dans la contestation.

Au Japon, la victoire nourrit un puissant courant militariste. Libérés de leur complexe d’infériorité face aux Occidentaux, les officiers japonais virent dans leur succès la preuve de la supériorité de l’esprit et de la volonté japonaise. La gloire militaire, celle de la marine en particulier, exalta un nationalisme qui puisa dans l’héritage des samouraïs, redonnant une place de choix au Bushido dans une société qui se militarisait. D’un point de vue tactique, la leçon de Tsushima était moins claire qu’il n’y paraissait.

Certes, les Japonais avaient appliqué leur doctrine, mais la bataille fut bien plus qu’une simple démonstration de « barrer le T ». La supériorité japonaise tenait à de nombreux facteurs : des navires plus rapides, un personnel mieux formé et plus motivé, une flotte en excellent état après des réparations soignées, une logistique bien huilée, et une flotte de torpilleurs prête à frapper une fois l’ennemi désorganisé. Les Russes, eux, arrivaient épuisés, leurs navires encrassés, leurs artilleurs mal entraînés, et ils n’avaient d’autre objectif que de rejoindre Vladivostok sans vraiment savoir comment. Pourtant, malgré ce constat, la doctrine de « barrer le T » devint un horizon intellectuel pour les marines du monde entier.

Elle guida les manœuvres des amiraux japonais à Tsushima et influença leurs décisions tout au long de la bataille. Même si la tactique elle-même ne fut jamais parfaitement exécutée, elle servit de cadre pour penser l’engagement naval. Le plus grand impact de Tsushima fut stratégique. La bataille consacra la vision de l’amiral américain Alfred Thayer Mahan, qui prônait la concentration de puissants cuirassés pour rechercher la bataille décisive et détruire la flotte adverse, assurant ainsi le contrôle total des mers.

Cette approche, qui demandait des investissements énormes, était contestée avant la guerre par l’école de la « Jeune École », notamment en France, qui préconisait des flottes de petits navires rapides, comme les torpilleurs et les sous-marins, produits en masse et moins chers. Tsushima démontra la supériorité de la bataille décisive. La flotte de bataille japonaise avait broyé la puissance russe, laissant ensuite les survivants à la merci des torpilleurs. Le lancement du Dreadnought par les Britanniques en 1906, qui devint la base de toutes les grandes flottes, scella définitivement la question.

La vision de Mahan s’imposa. Le détroit de Tsushima n’avait pas seulement détruit une flotte. Il avait consacré une nouvelle ère navale et marqué l’entrée du Japon dans le concert des grandes nations.

La guerre russo-japonaise se concluait par un triomphe japonais, mais ses échos résonneraient bien au-delà des eaux du Pacifique, dans les mouvements nationalistes, les révolutions russes et les doctrines militaires du monde entier.