Hier encore, j’étais « François dit Joli Cœur » pour tout le régiment. Personne ne savait que sous l’uniforme se cachait une femme. Quand une balle m’a ouvert le flanc, le médecin a découvert la…

Hier encore, j’étais « François dit Joli Cœur » pour tout le régiment. Personne ne savait que sous l’uniforme se cachait une femme. Quand une balle m’a ouvert le flanc, le médecin a découvert la...

La guerre est une immense machine à fabriquer des oubliés. On retient les grands généraux, les héros glorieux et ceux qui ont eu la chance d’avoir une petite part d’histoire pour eux. Mais quand on fait le bilan, il y a surtout des soldats inconnus. Et parmi ces anonymes effacés, un groupe est encore plus invisible : les femmes.

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Pourtant, les armées n’en ont jamais manqué. Presque exclusivement cantonnées à des tâches de soutien, elles ont joué un rôle essentiel dans leur fonctionnement. De la suiveuse à la travestie, en passant par la cantinière, ce sont autant de figures oubliées de notre mémoire collective. Si, à partir du début du XXe siècle, les femmes sont forcées de quitter l’espace militaire, la réalité fut tout autre entre les XVIIe et XIXe siècles.

L’idée d’une place capitale des femmes dans les armées européennes de cette époque n’a guère été relayée par la culture populaire. Côté historiens, la question a longtemps été négligée. Mais avec les études sur le genre, le sujet revient progressivement sur le devant de la scène. Aujourd’hui se dévoilent les contours d’une armée d’oubliées : vivandières, blanchisseuses, suiveuses, prostituées, travesties.

Il s’agit de leur rendre leur place légitime et de comprendre leurs rôles multiples. Pour bien aborder cette histoire, il faut remonter à l’Antiquité, une époque où le rôle militaire des femmes était réduit à la défense de la cité. Mais surtout, il faut se figurer une société qui n’avait pas le même rapport au genre qu’aujourd’hui. Avant le XIXe siècle, les écrits médicaux ne représentent pas les hommes et les femmes de façon binaire.

On les inscrit sur une échelle qui va du parfait, l’homme, à l’imparfait, la femme. Ce système, développé par Galien, pense le vagin comme un pénis inversé. Le genre est alors perçu comme plus fluide : la frontière entre masculin et féminin est poreuse, passer de l’un à l’autre n’est pas impossible, même si c’est rare. Dans ce cadre, la question martiale relève d’une attribution genrée.

Combattre est réservé aux hommes, mais il existe des conditions rendant acceptable qu’une femme prenne les armes. Depuis l’Antiquité, les femmes sont reléguées à la défense de la cité, le seul cadre où elles semblent autorisées à se battre. On les met en scène comme défendant leur foyer, dernier rempart contre les envahisseurs. Mais cette prise d’armes est toujours perçue comme temporaire.

Les sources soulignent systématiquement qu’elles utilisent des pierres ou des tuiles, jamais de véritables armes. Même en cas de perte imminente de la ville, on leur interdit le port d’armes et le combat au corps à corps. C’est littéralement avec leur foyer qu’elles se défendent. Cette interdiction est liée à leur exclusion des outils les plus complexes et, dans les cités grecques, à leur exclusion de la citoyenneté.

Si les hommes sont morts, absents ou incapables de remplir leur rôle militaire, en dernier recours, il revient aux femmes de défendre le foyer. Elles peuvent alors susciter l’admiration des conquérants. Plus tard, on raconte l’histoire de Timocléa de Thèbes qui tue un soldat l’ayant violée lors de la prise de la ville par les armées d’Alexandre le Grand, gagnant les louanges de ce dernier. Cette idée se poursuit au Moyen Âge : les filles de seigneurs apprennent à monter à cheval et à chasser, ce qui les prépare à défendre leur fief.

Mais leur combat doit rester défensif et associé à leur rôle assigné. Après la Renaissance, le devoir de guerre pouvait échoir aux femmes nobles, qui donnaient accès au commandement, mais toujours selon des règles définies : cela devait être temporaire, si possible défensif, et ne revenir qu’aux femmes de statut social élevé. Plus le statut est haut, plus leur prise d’armes est acceptée. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, la majorité des grands nobles sont des guerriers, et les femmes peuvent, en cas de nécessité extrême, les remplacer.

Les troupes voyaient en elles des duchesses, des comtesses, et non des femmes. Le rang élevait la valeur du sexe. Ces femmes nobles guerrières restent l’exception, liée aux guerres civiles. C’est le cas des princesses de la Fronde.

La Fronde, de 1648 à 1653, est une réaction à l’évolution absolutiste de la monarchie. Les femmes de la noblesse d’épée se sentent doublement lésées. Entre 1649 et 1652, une grande partie de la noblesse prend les armes contre le cardinal Mazarin. Lors des affrontements, de nombreuses nobles se distinguent militairement.

L’exemple le plus connu est celui de Marie-Louise d’Orléans, dite la Grande Mademoiselle, cousine du roi, qui tente de prendre la ville d’Orléans et participe à la bataille du faubourg Saint-Antoine, où elle fait tirer les canons de la Bastille pour sauver son cousin Condé. Un autre exemple est Madame de Saint-Balmon, déjà connue pour ses actions guerrières pendant la guerre de Trente Ans, qui reprend les armes lors de la Fronde, en habit d’homme, pour défendre ses terres. Pour beaucoup de témoins, la femme à cheval a quelque chose de scabreux. Pourtant, une certaine littérature met en valeur ces figures féminines en armes.

Depuis le XVIe siècle, les romans de chevalerie sont en vogue. Ils mettent en avant une galerie de femmes fortes, héroïques, modèles de courage et de vertu. Beaucoup de ces héroïnes sont représentées en amazone, ce qui rend le rôle guerrier des femmes plus acceptable. Le mythe des Amazones, réactualisé, permet de montrer que les femmes savent gouverner et se battre.

Mais leur vaillance est toujours attribuée à leur vertu. Quelle que soit leur humeur martiale, les princesses guerrières de la Fronde gardent leur pudeur. Elles évitent les exploits individuels et préfèrent se porter à la défense des villes assiégées, car la possibilité du viol et ses conséquences déshonorantes plane sur elles. L’âge d’or de ces princesses capitaines dure le temps de la Fronde, puis s’arrête brusquement.

La victoire du camp loyaliste enterre les velléités de pouvoir de la vieille noblesse et permet de promouvoir le programme absolutiste. Ainsi triomphe l’écartement des femmes du commandement des troupes. En dehors des classes nobiliaires, la réalité est tout autre. Les femmes des classes populaires occupent une place vitale dans les armées, en continu du XVIe au XVIIIe siècle.

On parle alors des suiveuses. À cette époque, l’armée est une société dans la société, accompagnée de nombreuses femmes remplissant des rôles variés. Les autorités mélangeaient leurs fonctions et avaient tendance à effacer leur utilité. Elles sont parfois indistinctement nommées « catins » et associées aux prostituées pour critiquer leur présence.

Mais derrière ces mots se cachent des femmes de soldats, des amantes, des vivandières, des blanchisseuses et aussi des prostituées. Chaque catégorie n’exclut pas les autres : une prostituée peut trouver un soldat qui la prend sous sa protection, se marier et finir par gérer un chariot de vivres. Le nombre de ces suiveuses est difficile à évaluer. Au XVIIIe siècle, on peut évoquer environ cinquante mille civils suivant une armée de deux cent cinquante à trois cent cinquante mille hommes.

Le vingt-quatre juin 1641, un soldat note dans son journal une journée sans intérêt. Mais le soir, autour du feu, la femme surnommée « la petite Bohème » raconte son histoire. Elle est dans les troubles depuis quinze ans, passant parfois dans le camp d’en face. Elle a suivi son mari, mort à Nördlingen.

Son régiment ne voulant pas d’elle, elle s’est retrouvée seule. Les Impériaux l’ont capturée, mais l’ont mise à la marmite plutôt que de la renvoyer. La majorité des femmes vivant auprès des armées sont les épouses, compagnes ou amantes des soldats, qui suivent leur homme par amour ou par nécessité, car il leur faut suivre la personne qui reçoit la solde dont elles dépendent pour vivre. Certaines vont jusqu’à se travestir pour cacher leur présence, mais la majorité reste en habit de femme.

Les officiers les décrivent comme nocives, mais elles ont plusieurs utilités : elles réduisent la désertion, motivent les hommes au combat, et jouent un rôle social et logistique. Les femmes d’officiers arbitrent les conflits, s’occupent des relations avec les populations locales et apportent des liens commerciaux. Au XVIIe et XVIIIe siècle, on parle de « communauté de campagne », et les officiers doivent prendre en compte la présence des femmes dans leur planification. Cet aspect logistique peut être assumé plus officiellement par les cantinières et les blanchisseuses.

Les cantinières jouent un rôle vital en animant une économie de service, basée sur les échanges locaux mais aussi sur le pillage. En suivant les soldats, elles récupèrent le fruit des rapines que les militaires leur abandonnent, puis les revendent. Alcools, tabac, viande, pain : autant de denrées appréciées. La cantinière s’insère socialement dans la vie du régiment, développant une relation commerciale et familiale, mais aussi une dépendance vitale qui lui octroie une protection.

La petite Bohème raconte comment elle a appris la vie : quand on cuisine bien, qu’on trouve les paysans qui vendent de la nourriture et qu’on se montre un peu tendre, on nous laisse aller et venir. Quand les Mousquetaires dont elle s’occupait ont été attaqués par les cavaliers de son propre camp, ils l’ont protégée. Puis elle a flairé son coup : elle s’est signalée comme cantinière aux cavaliers qui l’ont embarquée avec déférence. Elle les a suivis jusqu’en Italie, où elle en a même épousé un.

Le travail des femmes n’est pas seulement d’intendance, il peut aussi être de soin et émotionnel. Elles n’hésitent pas à s’exposer au bal pour récupérer les blessés. Elles partagent les peines et les difficultés des combattants. Les marches, les campements, les retraites : les femmes ne manquent pas de recevoir des blessures de guerre.

En cas de défaite, elles sont encore plus fragilisées, entre captivité, blessures et viols. Si elles ne font pas la guerre, elles en connaissent les souffrances. Cette tension entre utilité et gêne nourrit deux tendances chez les officiers d’Ancien Régime : une volonté d’éloigner les femmes des troupes, et une organisation plus rigoureuse officialisant leur présence. Au long des XVIIe et XVIIIe siècles, la législation évolue.

L’interdiction du mariage des soldats s’avère trop rude, on le conditionne à l’autorisation du colonel. L’encasernement, censé séparer le soldat du reste de la société, se renforce progressivement, mais ne répond pas aux problèmes des campements en campagne. Les femmes restent donc au contact des soldats et obtiennent même un rôle plus explicite. La présence des blanchisseuses et des vivandières se régularise au milieu du XVIIIe siècle.

On prévoit entre sept et dix blanchisseuses par régiment, qui deviennent des serviteuses de la Couronne. Intégrer ces femmes dans des rôles définis permet de maîtriser un phénomène que l’armée ne parvient pas à empêcher. Surtout, ces femmes rendent possible l’interdiction faite aux hommes de quitter un camp en campagne. Une femme ne peut pas vraiment déserter, et souvent mariée à un soldat du camp, elle peut aller et venir sans qu’on se méfie.

Les vivandières deviennent ainsi un facteur de diminution de la désertion. En parallèle, elles peuvent améliorer leur matériel avec une charrette ou un cheval, et sont intégrées au train de l’armée en marche. Interrogée sur le fait d’avoir été chassée, la petite Bohème répond qu’il y a toujours un officier un peu fier pour vous pousser dehors, mais qu’une fois mariée, on vous embête moins. Les hommes tiennent à vous tant que vous ne leur faites pas de crasses.

Elle ajoute que les problèmes sont plus durs pour les dames de bonne compagnie, que les hommes, la faim et la vérole guettent, et qu’il faut parfois cacher ces femmes dans sa tente quand le colonel est bougon. Elle conclut que le seul point commun entre les hommes, qu’ils soient catholiques ou protestants, c’est leur ingratitude. Pour les prostituées, le contrôle rime avec une répression de plus en plus sévère. Elles sont maintenant assignées au seul travail sexuel, alors qu’auparavant elles pouvaient participer à l’intendance ou aux soins.

Tolérées au début du XVIIe siècle avec un logement à part et une inspection obligatoire, elles restent sous la menace du fouet ou du bannissement. Sous Louis XIV, elles sont proscrites des casernes sous peine de coupure du nez ou des oreilles. Au XVIIIe siècle, c’est plutôt le fouet et la prison. Mais les sources sont rares : on ne trouve que trois procès contre des prostituées entre 1768 et 1790.

Il est possible que les chefs militaires les considèrent comme un moindre mal, tolérer des prostituées pouvant réduire les interactions avec les maisons closes des pays traversés et diminuer les maladies vénériennes, la désertion et les viols sur les femmes des régions occupées. Jusqu’ici, nous n’avons parlé de femmes que dans des rôles de soutien. Mais les sources laissent transparaître de rares cas de femmes ayant endossé l’habit de soldat et connu les combats. Pendant toute la période, des femmes ont bravé l’interdiction de rentrer dans les rangs.

Leur existence est exceptionnelle, mais leur présence questionne les frontières du genre. Le nombre recensé de femmes dites « travesties » entre la fin du XVIIe siècle et la Révolution paraît anecdotique : quarante-quatre dans l’armée française, cent cinquante-quatre dans les régions germaniques et hollandaises. Mais ce chiffre est un petit échantillon, compte tenu de la préservation des archives et de la mise à jour publique de tels cas. Ces récits, souvent transformés par des interrogatoires menés par des hommes, font émerger des éléments communs.

Une lettre d’un sergent raconte l’histoire d’un soldat nommé François, dit « Joli Cœur », blessé au flanc. Après son examen, le médecin révèle que « Joli Cœur » est en réalité une femme répondant au nom de Jeanne Goubier. Le sergent l’interroge. Elle dit avoir vingt-deux ans, être née dans un village voisin de Maubeuge, de parents pauvres.

Beaucoup de femmes arrêtées dans cette situation font état de plusieurs mois, voire années de service avant que leur identité ne soit révélée, généralement après une maladie ou une blessure. La majorité est issue des provinces périphériques, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, des terres bouleversées par la guerre. C’est souvent la pauvreté qui pousse ces femmes à se travestir pour survivre. On compte d’anciennes domestiques, des paysannes, des artisanes.

Jeanne Goubier raconte qu’étant enfant, elle voyait passer des soldats. Sa mère était amie d’un sergent, Monsieur Trégier, du régiment de Picardie, qui lui parlait des villes, d’aventure et du roi. Quand on annonce que Trégier doit se rendre à Maubeuge pour faire la guerre, elle le supplie de venir avec lui pour voir le roi. Comme sa mère ne l’aimait pas, Trégier n’a pas de mal à s’en séparer.

Il la déguise en son aide de camp et elle part en Flandre. Elle reste dans cette condition environ un an, jusqu’à la mort de Trégier au siège de Furnes. Ne sachant rien faire d’autre, elle décide de prendre l’uniforme et de s’engager au régiment. Elle vit ainsi depuis deux ans.

Elle parvient à maintenir le subterfuge en étant présente mais distante. Elle est pure, dit-elle au sergent. Beaucoup de ces femmes travesties se sont engagées jeunes, certaines dès l’adolescence. Il était facile d’intégrer l’armée grâce au faible examen corporel, surtout pour les femmes dépassant un mètre soixante-dix, les grandes tailles étant appréciées.

L’uniforme, composé d’une ample tunique, cachait facilement les formes. Le vêtement était un indicateur de masculinité bien plus important qu’aujourd’hui : une personne s’habillant en homme était plus facilement associée à un homme. Le manque de barbe ou la rondeur du visage se justifiaient en disant que c’était un jeune homme. Reste la question des règles, qu’il fallait dissimuler.

Marie Bertrand, pendant la guerre de Sept Ans, cherchait querelle à son sergent pour se faire mettre à la garde du camp et mieux cacher son sexe. Paradoxalement, ces soldates travesties ne semblent pas avoir été découvertes dans l’intimité des tentes, où des conduites de pudeur strictes étaient respectées, mais plutôt lors de vraies occasions de promiscuité physique, comme les danses. Elles soulignent alors systématiquement leur chasteté. Les magistrats font une nette différence entre celles qui se sont déguisées pour se débaucher et celles qui sont demeurées chastes.

Une fois découvertes, les accusées recourent à des discours pour défendre leur attitude : certaines se font passer pour de véritables saintes, d’autres mettent en avant une fibre guerrière dévouée au service du roi, d’autres modifient leur passé pour construire un récit calqué sur des romans d’aventure, ce qui pousse l’interrogateur à l’indulgence. Jeanne Goubier affirme marcher depuis toujours, qu’on lui a appris à monter, qu’elle est solide. Elle a vu le feu trois fois et n’a jamais chancelé. Elle dit que c’est son métier.

Elle a pu voir le roi à la revue après l’affaire de Fontenoy, mais n’a pas pu lui parler. Interrogée sur ce qu’on fera d’elle, le sergent répond qu’il va s’adresser à ses supérieurs, peut-être la laissera-t-on partir, et qu’il tâchera de lui trouver une petite somme. Elle ose demander une petite pension, car elle a servi Sa Majesté deux ans. Le sergent lui répond que c’est difficile à déterminer.

Ces personnes vivent des années, parfois toute une vie en habit d’homme. Elles participent à tous les rituels de sociabilité masculine. Il leur est difficile de trouver un métier après avoir été découvertes, et beaucoup demandent des pensions souvent en vain. Les autorités militaires se montrent peu sévères avec les travesties, du moment que leurs officiers témoignent qu’elles ont toujours eu une conduite sage, autrement dit qu’elles sont restées chastes.

Elles peuvent adopter un rôle masculin à condition de suivre certains prérequis, notamment être désexualisées. Mais elles ne sont jamais autorisées à réintégrer l’armée après leur découverte. À partir de la Révolution, l’engagement des femmes comme soldates devient une revendication liée à la citoyenneté. Cette dimension politique inédite brouille les frontières entre suiveuses et combattantes.

Les soldates, si elles utilisent toujours des habits masculins, font de moins en moins d’efforts pour se cacher. Certaines entrent dans la légende révolutionnaire, comme les sœurs Fernig, qui s’engagent dans le régiment de leur père à son insu. On a gardé beaucoup plus de traces de ces combattantes : elles sont plus nombreuses que dans les armées royales, au point que des estampes allemandes caricaturent les « grenadières françaises ». Pour la période révolutionnaire, on en compte une cinquantaine avec des éléments biographiques conservés.

La plupart sont très jeunes, la moitié ayant moins de vingt ans. Les raisons patriotiques écrasent toutes les autres justifications. Elles sont plutôt estimées par les autres soldats et peuvent même devenir officiers. Les plus connues, les « vedettes de l’armée », ont accès à des pensions conséquentes.

Mais elles sont aussi critiquées : dans un rapport de 1793, les soldats se plaignent du grand nombre de femmes aux armées sous l’habit militaire. Depuis le début des guerres de la Révolution, la plupart des engagés volontaires amènent leur famille entière, trop pauvres pour survivre sans le pourvoyeur principal. Femmes et enfants suivent donc. Les réquisitoires contre les femmes dans les camps vont croissant : on leur reproche de gêner la marche des troupes, d’absorber les ressources, de corrompre les mœurs des soldats.

En avril 1793, la Convention vote un décret déclarant que toutes les femmes inutiles au service des armées doivent abandonner les camps dans les huit jours. Théoriquement, seules les vivandières et blanchisseuses sont acceptées. C’est un pas vers l’exclusion progressive des femmes des armées. Mais en pratique, le décret n’est pas très bien appliqué.

Des femmes continuent à combattre, plus dissimulées, parfois avec la complicité de leurs supérieurs. Cet écartement est avant tout symbolique et annonce l’exclusion totale des femmes de la citoyenneté à l’automne 1793. La citoyenneté devient un enjeu de la Révolution. De plus en plus de femmes revendiquent le droit d’être armées et de participer à la garde nationale.

Dès 1790, elles sont nombreuses à prendre les armes dans ces milices citoyennes, et des légions de femmes se forment en province, plus de cent cinquante en ont été recensées. Cet enrôlement est accompagné de revendications : celles qui réclament la possibilité d’entrer dans la garde nationale revendiquent implicitement la citoyenneté. En avril 1792, Théroigne de Méricourt fait un discours appelant les femmes à se constituer en corps armé. Prendre les armes est associé à une émancipation.

Pour appuyer leur revendication, certaines reprennent des arguments anciens : le club des Citoyennes républicaines révolutionnaires propose de former des compagnies d’Amazones, composées de femmes de dix-huit à cinquante ans, pour garder l’intérieur tandis que leurs frères garderont les frontières. Elles soulignent leur caractère moral et tentent de se détacher des suiveuses. Des femmes font une pétition pour former un corps armé de dix mille femmes de Paris, qui devraient prêter serment de renoncer aux séductions de l’amour. Mais ces tentatives font peur.

Le député Fabre d’Églantine, le 29 octobre 1793, dépeint tous les dangers de l’armement féminin, vu comme un pas vers l’émancipation, l’égalité politique, la confusion des sexes, menant à la ruine de la société. Il est écouté : le lendemain, les clubs de femmes sont interdits. L’année 1793 est un tournant : seuls les hommes peuvent manier les armes. La Constitution de l’an III, en 1795, précise que tout Français ayant fait une ou plusieurs campagnes pour l’établissement de la République est citoyen, mais cela n’inclut pas les femmes.

Le nombre de soldates décline rapidement sous le Directoire et l’Empire. En revanche, l’importance des femmes s’accroît à travers la figure de la cantinière. Du fait des graves problèmes logistiques des armées de la République, leur apport est crucial. À partir de cette période, les cantinières doivent toutes être femmes de soldats.

En 1800, leur encadrement se fait plus sévère, mais les guerres napoléoniennes font croître leur nombre. Elles sont de toutes les campagnes, fournissant un secours logistique majeur. Elles sont mises davantage en danger sur des théâtres comme l’Espagne, l’Italie et la Russie, où la guerre irrégulière cible les moyens de logistique. Les cantinières peuvent aussi jouer le rôle de banquières : souvent les seules à disposer d’assez d’argent pour prêter de petites sommes aux officiers vivant au-dessus de leurs moyens.

Mais elles calculent le risque de porter constamment de grandes quantités d’argent, qui attirent les unités de harcèlement ennemi. Elles distillent leur richesse dans toute l’unité. De nombreux soldats leur confient leur fortune, de peur que leurs cadavres ne soient dépouillés après leur mort. Après leurs années de service, la République et l’Empire n’ont jamais voulu remettre de pensions aux cantinières.

Seul un petit nombre, remarqué par Napoléon, a été récompensé. Après 1815, la vie fut rude, en particulier pour celles qui participèrent au dernier feu de l’Empire. Les Bourbons réduisent drastiquement la taille de l’armée mais n’éliminent pas les cantinières. La monarchie décide de réemployer des blanchisseuses et préfère changer la dénomination de « cantinière » en « vivandière ».

Elles sont choisies strictement selon leur alignement politique pour éviter un vivier de bonapartistes. Cette contrainte disparaît en 1830, quand l’armée française se lance à l’assaut de l’Algérie. La Monarchie de Juillet émet une ordonnance limitant leur rôle au sein de l’armée. Cette règle devient rapidement inapplicable en Algérie, où le pillage est institutionnalisé sous la direction du général Bugeaud.

Dans la société civile, pendant la première moitié du XIXe siècle, la vivandière gagne en célébrité. Le plus connu de ses représentations est l’opéra-comique de Donizetti, La Fille du régiment, joué en 1840. Mais cette œuvre décrit une réalité bien lointaine des femmes qui servent en Afrique. Ces dernières ont une forte individualité, visible dans la personnalisation de leurs tonneaux d’eau-de-vie.

Une innovation issue des campagnes d’Afrique est le port d’un uniforme régimentaire spécifique pour les cantinières. Bien que jamais imposé par le ministère, cette mode devient prédominante. Isolées de la société civile, les cantinières adoptent le style et les couleurs de leurs unités, contribuant à leur intégration au groupe. Elles montrent ainsi qu’elles se considèrent non comme des auxiliaires civils, mais comme des militaires.

Rentrées en métropole, elles ne sont jamais moquées par la presse, qui fustige pourtant les femmes portant des pantalons. On considère qu’elles vivent dans un monde séparé, aux règles différentes. Le ministère de la Guerre semble avoir accepté cet état de fait, distinguant ainsi plus facilement les cantinières des prostituées et des suiveuses en habit civil. Toutes ces réformes vont de pair avec une évolution profonde de la perception du genre dans la société française, menant à une virilisation de l’armée.

Le XIXe siècle marque la division entre des sphères considérées comme masculines et féminines. Les femmes sont de moins en moins présentes dans la sphère publique. Au milieu du XVIIIe siècle, le soldat était souvent considéré comme un ivrogne libertin, la lie de l’univers selon Voltaire. Mais le regard change progressivement : la virilité du soldat passe par une éducation morale animée par l’amour de la patrie.

Le passage de l’adolescence à l’âge adulte s’effectue dans les camps. C’est dans ce contexte que s’opère la masculinisation de l’armée et l’exclusion des femmes. On craint que celles-ci n’énervent le courage des guerriers et ne corrompent le sang français. Ce contrôle passe par de nouveaux procédés, comme l’examen médical.

Dans les années 1810, on examine l’appareil génital des engagés : la perte du pénis ou des testicules implique une interdiction d’entrer dans l’armée. Progressivement, les caractéristiques physiques se lient aux caractéristiques morales. Cette évolution explique en bonne partie la raréfaction des femmes dans les armées françaises, notamment des suiveuses et des soldates travesties. Les cantinières sont également concernées, mais leur rôle étant considéré comme féminin, elles connaissent un autre destin.

Une lettre d’un médecin, datée du 30 mars, raconte sa rencontre avec une cantinière du deuxième régiment de zouaves, en vue d’un possible départ en Crimée. Il la présente comme un personnage de roman dont on parlait quand il était enfant. La cantinière se nomme Nanette Drevon, épouse Brun, mais on l’appelle « mère Constantine ». Elle sert dans le régiment depuis presque toujours, sa mère était déjà cantinière ici.

Avant, elle a fait beaucoup d’allers-retours entre la France et l’Algérie, où c’était plus dur, moins organisé. Le Second Empire est l’âge d’or paradoxal des cantinières. Napoléon III cherche à valoriser ces femmes pour créer une continuité avec la légende de la Grande Armée, mais leur utilité matérielle est remise en cause par les progrès de la logistique militaire. Elles ne ressemblent plus à celles du Premier Empire : les guerres sont moins fréquentes, et elles sont souvent mariées à des soldats professionnels.

Leur cantine est quasiment considérée comme l’endroit du dîner familial, un lieu de sociabilité constante. En campagne, elles installent leur tente derrière les lignes, souvent avec des motifs bariolés pour attirer le client. Pendant la guerre de Crimée, les motifs turcs apâtent les soldats britanniques affamés. Plus que des pilleuses, elles sont devenues de véritables commerçantes, apparaissant symboliquement comme les mères, les sœurs ou les épouses des hommes de leurs unités.

Mère Constantine explique que c’était plus dur avant, qu’il fallait être sur ses gardes, qu’elle a des blessures. Elle porte une arme, une poire à poudre héritée de sa mère, pour se défendre. Les soldats trouvent cela normal, d’autant qu’elle garde leurs économies, mais ils préféreraient qu’elle n’ait pas à s’en servir. La proximité avec les hommes de la troupe est presque fraternelle.

Quand les fournitures n’arrivent pas, c’est elle qui leur dégotte de quoi manger. Ils prennent soin d’elle, elle prend soin d’eux. Elle y trouve un bénéfice vital : en Algérie, il était facile de se servir, c’était même recommandé. Ici, elle achète à des braves gens, mais c’est cher.

Leurs places sont enviées, leur haut de vie recherché. Elles deviennent des sources de soutien moral. L’armée devient laxiste sur leur statut : de nombreux faux mariages avec des soldats permettent aux cantinières d’entrer dans l’armée avec l’appui tacite du ministère. En 1869, leur nombre par régiment est doublé, passant de quatre à huit.

Leurs uniformes deviennent de plus en plus bigarrés. Elles sont présentes dans les défilés militaires et peuvent obtenir des médailles. Dans l’imagerie populaire, ce sont les femmes des tambours-majors, souvent montrées accompagnées de bandes de petits enfants de la troupe. Socialement, elles ne sont plus issues du monde rural mais de la classe ouvrière urbaine.

Vingt-cinq pour cent environ sont filles de cantinières. Interrogée sur ce qu’elle sert dans sa tente, Mère Constantine répond qu’ils y boivent, mais qu’elle ne leur donne pas n’importe quoi. Elle porte l’uniforme de sa mère : trop de fois on avait pris celle-ci pour une catin, alors un jour à Constantine, les gars du bataillon lui avaient offert de quoi se tailler l’uniforme du régiment sur mesure. Elle était leur fierté.

Personne ne trouve à redire sur son accoutrement. Quand ça commence à tirer, elle est heureusement là pour leur apporter de quoi manger. Elle est plus proche d’eux qu’on ne le sera jamais, et quand il y en a un qui s’en prend une, il est bien content qu’elle soit là. Militairement, les cantinières sont parfois utilisées pour des missions d’espionnage ou pour faire connaissance avec les prisonniers afin de les rendre plus dociles.

Sur le champ de bataille, elles offrent à boire, assistent les blessés, font office d’infirmières. Le revolver reste leur arme principale. Celles qui s’aventurent sur le front sont moins nombreuses, mais il en reste, en particulier chez les zouaves, réputés pour leur courage. Pour faire ce métier, il faut une voix qui porte, ne pas être frêle, être bonne avec les bêtes, avoir de la santé.

Mais au final, pas grand-chose : pas de pension. Sa mère a eu de la chance de ne pas voir la misère, mais elle en est morte. D’autres ont fini leur vie à la ville comme des misérables. Pourtant, Mère Constantine n’aurait pas voulu faire autre chose : elle n’a pas vraiment eu le choix.

Elle lance au médecin : « Vous avez déjà vu le désert, monsieur ? Non. Vous devriez. C’est quelque chose.

»

Si la logistique militaire progresse avec le rail et le télégraphe, les cantinières sont loin d’être devenues inutiles. En Italie en 1859 ou dans la débâcle de 1870-1871, les problèmes logistiques sont massifs, et elles deviennent indispensables pour la distribution de nourriture, de boissons et de tabac, notamment dans les corps francs qui les choisissent. C’est finalement la Troisième République qui va expulser ces dernières femmes de l’armée, même si cela se fait progressivement. La guerre franco-allemande de 1870 marque un tournant avec la chute du Second Empire et l’appel à la levée en masse.

Les cantinières s’engagent en nombre. Plusieurs prennent les armes et participent à l’effort national. On pense aux cantinières de Paris pendant le siège et la Commune. Un autre exemple est Marie Jartou, une cantinière qui prend les habits d’homme pour défendre Châteaudun depuis ses remparts.

Elle reçoit une médaille : c’est la seule cantinière à avoir jamais reçu la Légion d’honneur. Dans l’ensemble, les cantinières de 1870, qui subissent des conditions très difficiles, voient leur rôle très peu reconnu. La jeune Troisième République garde leur statut, mais à partir de 1875 commence le processus d’exclusion définitive. De nouveaux critères de sélection divisent leur nombre par deux.

Le prix de leurs produits est encadré, un contrôle médical de leur nourriture est instauré. Elles perdent leur indépendance de femmes d’affaires et n’ont plus le droit de faire crédit aux soldats. En 1879, le ministère de la Guerre réduit leur nombre dans les régiments d’infanterie et introduit les cantiniers hommes. Pour autant, les cantinières restent très aimées, et il est politiquement difficile de les supprimer.

À la place, celles qui quittent le service ne sont pas remplacées, grignotant doucement leur nombre. Certaines préfèrent la vie militaire à la vie civile et servent plus de trente ans. Cela mène à un vieillissement de la population des cantinières. Des veuves choisissent de revenir dans l’armée après la mort de leur mari, leur vie étant difficile sans le revenu du conjoint.

L’État leur assure, pour éviter l’indigence, la gestion d’un bureau de tabac, mais elles doivent fournir les preuves administratives de leur participation à l’armée. Or les archives ne gardent pas forcément trace des cantinières. Beaucoup préfèrent rester dans l’armée et y mourir plutôt que tomber dans la pauvreté de la vie civile, où elles sont seules. Leur véritable cercle social reste leur régiment.

Pour la plupart, la médaille militaire est attribuée non pour service dans la bataille mais durant les exercices de manœuvre. Le ministère montre ainsi qu’elles ne font pas partie du personnel militaire, tandis que les cantinières considèrent que cette médaille renforce leur appartenance à l’armée. Elles sont toujours associées au Second Empire, ce qui pèse sur les critiques : elles sont vues comme causes d’alcoolisme. Leur uniforme et les doutes sur leur moralité participent à l’image d’une armée frivole et ostentatoire, cause supposée de la défaite de la France.

Le rôle des cantinières est remis en cause : le ravitaillement prussien, qui n’avait pas de femmes, est vu comme une raison de leur victoire. Juste avant l’affaire Dreyfus, le climat paranoïaque fait qu’on les soupçonne même d’être des espionnes. On a peur de ce qu’elles représentent : de leur irrégularité et de leur ambiguïté. Elles servent en uniforme mais ne sont pas des soldates.

Elles sont censées être non combattantes mais il leur est arrivé de prendre les armes. Elles doivent être des femmes de soldats mais sont souvent célibataires. C’est pourquoi on leur enlève leur uniforme en 1890. En 1900, on leur interdit de vendre de l’alcool fort et on permet la création de coopératives de soldats, moins chères car sans but lucratif.

Enfin, en 1905, la loi de deux ans sur le service militaire transforme l’armée en école du devoir civique. Les cantinières représentent une mauvaise influence morale et appartiennent à l’armée professionnelle qu’on cherche à éliminer. Plus aucune femme ne peut devenir cantinière, et les coopératives peuvent remplacer les cantines. On leur interdit d’accompagner leur régiment et la vente de tout alcool.

Le coup de grâce arrive en 1906 : le ministère de la Guerre fait remplacer toutes les cantinières existantes, sauf rares exceptions. Après plus d’une centaine d’années à posséder et diriger leur commerce, dans un pays où le code Napoléonien interdit aux femmes mariées la propriété, les cantinières sont réintégrées dans leur position sociale féminine. Cette exclusion est à remettre dans le contexte de cette fin de siècle, où l’activité féministe prend son essor. Beaucoup d’hommes se sentent menacés.

La cantinière représente la peur de l’inversion des rôles genrés, l’impression qu’elle vole une place qui devrait revenir aux hommes. Dans la culture populaire, son image évolue négativement, notamment comme une femme qui trompe son mari avec des soldats plus jeunes. En 1914, il ne reste qu’une poignée de cantinières, interdites d’aller au front. Le Petit Journal leur consacre une une, leur disant adieu.

Une photographie montre une certaine Madame Ricot, « dernière cantinière du front », avec son chariot tiré par un âne, quelques soldats autour d’elle, coiffée d’un casque Adrian. Les dernières cantinières subsistent car l’armée ne les licencie pas : elles terminent leur carrière sans continuer de marquer l’imaginaire collectif, qui retient plus les infirmières et les ouvrières. À partir de 1914, il n’y a plus de femmes qui soutiennent les soldats, si ce n’est dans les zones de soins éloignées des combats. Expulsées de l’armée française, désormais considérée comme un terrain exclusivement masculin, les femmes ne sont de nouveau acceptées qu’en 1938, après le vote d’une loi écrite en 1927 permettant leur mobilisation.

Elles n’auront été réellement écartées qu’une petite trentaine d’années depuis le XVIe siècle. Elles retrouvent rapidement leur place dans des rôles de soutien administratif, médical, logistique ou de communication, et commencent même à prendre les armes, comme avec le corps des Volontaires françaises ou le groupe Rochambeau durant la Seconde Guerre mondiale, même si cela reste anecdotique. Comment expliquer leur effacement de l’histoire ? Le discours historique est longtemps resté masculin.

La première armée nourrissant un souvenir collectif gravé dans toute la société fut celle des poilus, intégralement masculine. Cela a masculinisé notre compréhension de l’armée, au point d’en projeter l’image sur les siècles qui l’ont précédé. Or les femmes furent indispensables au bon fonctionnement des armées du XVIe au XIXe siècle. Certes, leur place dans les combats fut faible, mais cela ne les a pas empêchées d’accompagner les armées, de les nourrir, de les entretenir, comme un véritable rouage de l’effort militaire.

On comprend surtout qu’elles sont tributaires du discours que les hommes portent sur elles. L’exemple des grandes figures comme Jeanne d’Arc ou la Grande Mademoiselle nourrit un rapport paradoxal à leur présence et à leur absence. Écarter, critiquer, effacer, oublier : les femmes dans l’armée trouvent finalement leur place dans un discours d’homme. Aujourd’hui encore, elles sont instrumentalisées à travers la communication autour de la féminisation des armées, qui en fait une image, un argument symbolique sur son inclusivité, alors que ces mêmes femmes restent mal intégrées et circonscrites à des rôles genrés.

Cette histoire de la guerre intégrant les femmes reste encore à développer, pour comprendre l’effet de la guerre sur la société toute entière, et non seulement celle des hommes. En se rappelant à notre souvenir, ces oubliées de l’armée nous permettent d’explorer à nouveau le genre, les relations sociales, les pratiques, la citoyenneté, le travail, la législation, la sexualité. Leur mémoire n’est rien de plus que des chansons qui ont très mal vieilli. Une cantinière, la femme d’un soldat : leurs prénoms sont tus pour qu’on ne les identifie même pas.

Femmes de guerre, elles ont traîné dans la boue. Elles nous disent : ne faites pas de nous un tabou. Elles ne sont pas les seules sur terre, elles sont quarante-neuf pour cent de la nation. Toutes les histoires sont écrites par ceux qui parlent fort, ceux qui adoreraient montrer leur une infirmière, la femme du roi.

Mais nous effacer de l’histoire, vous n’y arriverez donc même pas.