« Ta flotte est piégée. Tu n’as aucune issue. » C’est ce que mon adversaire m’a lancé au premier tour de notre wargame naval, alors que mes cuirassés étaient parfaitement alignés pour recevoir…

« Ta flotte est piégée. Tu n’as aucune issue. » C’est ce que mon adversaire m’a lancé au premier tour de notre wargame naval, alors que mes cuirassés étaient parfaitement alignés pour recevoir...

La consigne était simple : reproduire la situation du barrage du thé, cette tactique navale que les Japonais, les Américains et les Britanniques avaient perfectionnée grâce au wargame. Puisqu’on en avait parlé, il fallait la tester pour de vrai. J’ai donc réuni une petite équipe de quatre personnes et nous avons organisé quatre batailles. Dès le départ, les deux flottes étaient placées en situation de T barré.

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Avec une condition supplémentaire : la première division qui se faisait barrer le thé devait subir les tirs de la division qui barrait. Le but n’était pas de prouver que le barrage du thé fonctionnait, on le savait déjà. Ce qu’on voulait voir, c’était ce qui se passait après. Comment réagissait celui qui se faisait piéger ?

Et comment celui qui avait l’avantage exploitait cette réaction ? Pour ces expérimentations, quatre joueurs ont accepté de passer une journée avec moi. Deux batailles se sont déroulées en parallèle, ce qui nous a donné quatre affrontements très différents. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, Antoine a tenu à rappeler pourquoi le wargame était si important dans les marines du début du XXe siècle.

La marine japonaise a été l’une des premières à utiliser ces jeux de guerre, avec des modèles réduits très similaires à ceux que nous avions devant nous. Ironie de l’histoire, ces navires représentaient la flotte russe. Un certain Fred Jane, ingénieur passionné de construction navale, avait offert au grand amiral de la flotte japonaise, qui n’était autre que le frère du tsar, l’intégralité de la flotte russe en modèles réduits. En 1898, Fred Jane publie son wargame naval.

C’est l’époque des transitions technologiques majeures : la marine à voile disparaît, le dreadnought fait son apparition. Le jeu devient rapidement un outil de formation tactique pour les officiers. Fred Jane publie des annuaires avec les caractéristiques des navires de guerre, un peu comme les listes d’armées de Warhammer aujourd’hui. Il y fournit les blindages et les capacités de perforation des obus.

Il avait aussi eu la bonne idée de s’installer à Portsmouth, où les équipages venaient récupérer leurs navires construits dans les chantiers britanniques. À la fin du XIXe siècle, les Britanniques construisaient des navires pour presque tout le monde, y compris pour le Japon. Fred Jane fut surpris et ravi de constater que les marins japonais utilisaient son jeu à bord de presque tous leurs navires. Son intérêt fut encore plus grand quand éclatèrent la guerre sino-japonaise puis celle de 1904-1905 entre la Russie et le Japon.

Il avait à sa disposition des officiers qui avaient déjà testé différentes tactiques sur ses tables. Le wargame était donc, pour ces marines, un véritable outil de formation tactique, pas encore un outil de planification, mais déjà essentiel. Pour nos batailles, les règles étaient simples. Chaque camp disposait de trois divisions de quatre navires, représentées par trois navires chacune pour simplifier les animations.

Une division de torpilleurs, que nous avons ignorée dans les animations, créait une menace permanente : elle pouvait difficilement s’approcher d’une division bien formée, mais si elle y parvenait, elle pouvait faire beaucoup de dégâts. Cette tension tactique, les joueurs ont dû la gérer. Chaque navire avait quatre états possibles, du parfait état au statut de navire gravement endommagé. Les divisions se déplaçaient, on tirait, on appliquait les dégâts.

Et très vite, on a constaté quelque chose d’important : dès que celui qui se faisait barrer le thé réagissait, l’autre devait s’adapter. Il ne pouvait pas rester dans un schéma géométrique figé. Première bataille. Celle où le joueur qui se faisait barrer le thé a choisi de se disperser.

En face, la joueuse adverse a décidé de suivre ce mouvement de dispersion. Très rapidement, la bataille a dégénéré en conflit d’escadres : chaque division s’opposait à une autre. Comme le thé était déjà barré, certains combats tournaient à l’avantage des rouges. Mais en combats d’escadres, il n’y avait pas de concentration de feu.

Résultat : il était très difficile de couler un navire. Celui qui avait barré le thé avait dépensé beaucoup d’énergie pour suivre cette dispersion qu’il avait acceptée. J’ai eu l’honneur de jouer la division chinoise, en phase d’attaque face aux Japonais qui défendaient en T. Dès le début, je me suis sentie face à un mur.

J’ai essayé de contourner son dispositif pour casser ce barrage. C’était un vrai jeu du chat et de la souris. J’ai tenté à chaque fois de trouver la position avantageuse, parfois en le laissant jouer en premier pour analyser ses mouvements et me placer ensuite. Mais je me suis rendu compte que partir en premières n’était pas forcément un avantage décisif.

Le fait d’être en T au départ conditionnait juste la réaction de l’autre. Et ma réaction, ça a été de m’éparpiller. Au milieu de la partie, on aurait pu tracer une ligne imaginaire au centre de la carte avec deux pôles qui se formaient. Tu m’as bien encerclé, tu as essayé de me canaliser.

Mais même dans une position avantageuse, division contre division, ce n’est pas du tout déterminant. Le dé peut trahir, le navire peut être plus faible, et ta position avantageuse ne se transforme pas toujours en victoire stratégique. En fait, ce type de combat n’est même pas très intéressant pour le joueur. À la fin de la partie, je me suis dit : je ne referai pas cette erreur.

Je me suis laissée entraîner dans cette dynamique d’escadres sans réfléchir au fait que c’était un désavantage. La prochaine fois, je me concentrerai sur une seule escadre, pour avoir le temps d’infliger des dégâts avant que tes divisions viennent en aide à celle qui est isolée. Deuxième bataille. Celle-ci est plus sage.

Le joueur qui se faisait barrer le thé a décidé de refuser le combat en partant dans le sens de la flotte adverse. Naturellement, celle-ci a bloqué ce mouvement. On s’est vite retrouvés dans une sorte d’embouteillage croisé qui a forcé la flotte verte à faire demi-tour. La dernière escadre verte commençait même à tourner, espérant rattraper ou barrer la flotte rouge qui avait déjà commencé sa manœuvre.

Ce fut une longue bataille de ligne, et il faut être honnête : la flotte verte a souffert pendant un bon moment avant de trouver un semblant d’équilibre. J’avais pas mal de dégâts sur certains navires, mais aucun n’était encore coulé. Deux étaient très endommagés, le Perras et le Dernier Witch, mais rien d’irréversible. Du côté japonais, c’était plus facile.

Quand tu restes en position de T, tu dois constamment t’ajuster pour garder ta flotte en forme de barrage. C’est comme danser un tango, toujours recommencer le même mouvement. Et ça donne un véritable boost au combat. Les dégâts étaient bien plus importants sur la flotte russe que sur la flotte japonaise.

Ma division principale n’avait subi aucun dégât. Troisième bataille. Celle de Clémence et Hugo. Le refus de rester groupé n’a pas pris la même forme.

La flotte verte a remarqué très vite que la flotte rouge allait lui couper la route, alors elle a carrément fait demi-tour. Les verts ont pris des dégâts pendant un moment, dans une position moyenne, avant de réussir à s’en sortir. Ils ont même engagé une poursuite en crochet, où les tirs étaient assez équilibrés. Le vrai déséquilibre venait du fait que l’escadre de tête rouge faisait face à l’escadre de queue verte.

Et comme les rouges mettent leurs plus gros navires devant, ils avaient l’avantage. Mais ça s’arrêtait à peu près là. Le barrage du T, ici, avait surtout créé un décalage d’initiative. Cette fois-ci, j’ai essayé d’éviter l’erreur de la première partie.

J’ai voulu garder mes divisions en bloc, ne pas m’éparpiller. Je me suis dit : il faut que je reste groupé pour conserver un bon rapport de force. Et ça m’a bien arrangé que tu gagnes l’initiative et que tu me suives en premier. J’ai pu calquer ma tactique sur tes décisions.

Tu as attaqué en bloc, et ça m’a permis d’engendrer un mouvement presque en crochet, pour placer mes forces rapidement face aux tiennes. On est restés au même niveau en termes de dégâts pendant un moment, avec de belles actions des deux côtés. Mais assez vite, le décalage a fait que mes plus gros bateaux se sont retrouvés face à des navires au blindage moindre. J’ai pu en profiter à partir du troisième tour.

On a finalement moins cherché à se mettre dans une position de T qu’à éviter que l’autre nous y mette. C’est une question de perception et d’analyse. On sait que le T est la tactique optimale, alors chacun essaie d’en faire un à l’autre, mais en même temps, personne ne veut se faire prendre en défaut. Résultat : il y a eu peu de barrages de T dans cette partie, et c’est resté très secondaire dans le déroulement global.

Quatrième bataille. Celle d’Antoine et Florent. Les verts ont immédiatement cherché à refuser la bataille. Voyant l’adaptation des rouges, ils se sont dispersés, se coupant en trois.

Les rouges ont alors encadré la première escadre et concentré leurs efforts sur elle, tout en gardant un œil sur les deux autres. La première division verte a pris cher, mais elle s’en est sortie sans navire coulé. La bataille était beaucoup plus chaotique et complexe. À la fin, quand on a arrêté la partie pour ne pas durer trop longtemps, la première division verte était complètement isolée, prête à se faire détruire.

Les deux autres, en revanche, avaient de fortes chances de s’en tirer. La flotte russe avait plus de difficultés à manœuvrer, et elle était partie dans l’autre sens par rapport à la première bataille. Le Japonais était en position de force, il barrait déjà le thé. Le choix de Florent, une contremarche derrière ma flotte, n’était pas mauvais.

Mais j’avais anticipé : ma deuxième division a fait le virage qui a coincé sa division de cuirassés entre deux feux, presque à angle droit. À partir de ce moment-là, il prenait cher. C’est une bataille d’attrition. Chaque tour, les coûts s’accumulent.

Mon choix de départ avait été de systématiquement faire tirer au moins deux de mes divisions sur une seule des siennes. Mais je n’ai pas été forcément payé en retour, car j’avais trois navires marqués en jaune et deux en orange. Après, c’est peut-être réaliste : il ne doit pas être si facile d’avoir des tirs ajustés quand les deux flottes sont en croisement. Si on avait joué historiquement, mes autres navires auraient aussi participé.

Mais c’est compliqué d’abandonner ses principaux navires de bataille. On est censés les protéger. Là, on sentait que c’était peine perdue. Ils allaient périr.

Le tour suivant aurait été catastrophique, parce qu’il n’y avait pas d’échappatoire. Au final, on a obtenu quatre batailles très différentes. La tentative de sortie du barrage du T par celui qui se fait barrer conditionne les options de l’attaquant. Soit on refuse dans le sens de la marche adverse, et on se fait enfermer.

Soit on refuse dans l’autre sens, et ça ouvre des options plus complexes, comme ce schéma en L qu’on avait déjà évoqué. Soit on se disperse, et l’attaquant doit choisir : rester concentré pour détruire une division, ou s’éparpiller aussi. Les duels d’escadres sont compliqués. À armes égales, sans concentration de feu, il est très difficile d’obtenir des résultats décisifs.

Sauf si les dés sont vraiment de notre côté. Statistiquement, ce n’est pas viable. Ce qui m’a le plus marqué en tant que témoin extérieur, c’est à quel point barrer le thé donne une initiative et force immédiatement l’adversaire à réagir. Ça conditionne ses actions.

Mais une fois qu’il a réagi, celui qui barrait n’est plus vraiment en situation de barrage du T. Il doit immédiatement trouver un moyen d’exploiter ce qui se passe, de réagir à la réaction. C’est toujours la même chose : dans une vraie bataille, en face, il y a des gens qui réagissent. Une dialectique se met en place.

Et pour ça, les wargames sont formidables. On ne pouvait pas faire un wargame pour savoir si le barrage du T était une bonne tactique, on le savait déjà. Ça conditionnait nos comportements. Sur beaucoup de batailles, les joueurs cherchaient absolument à faire un T, ce qui est une obsession parfois problématique.

On a aussi pu tester un schéma que les Japonais, les Américains ou les Britanniques avaient peut-être imaginé : le défenseur qui disperse sa flotte pour limiter les dégâts, et l’attaquant qui le suit, apprenant vite qu’il faut rester concentré pour ne pas perdre l’avantage. Dans une bataille maritime, il y a très peu de coups au but. C’est très difficile de toucher un navire. Et parmi les coups au but, peu font des dégâts réels, à cause du blindage.

C’est très aléatoire. Le T barré n’est qu’un avantage parmi d’autres. Il met un peu le hasard de notre côté. Mais dès que l’adversaire réagit, il faut trouver des solutions.

C’est là que les Japonais avaient un avantage à Tsushima. Ce n’est pas qu’ils savaient qu’il fallait barrer le T. Les amiraux russes n’étaient pas ignorants du danger non plus. Mais les Japonais avaient testé cette tactique en wargame, ils avaient fait beaucoup plus de batailles que nous.

Ils avaient en tête tout un répertoire de réactions possibles de l’adversaire et de manœuvres à faire pour s’adapter. C’est pour ça qu’à Tsushima, sur les phases où le T est barré, les dégâts les plus importants ne sont pas forcément faits. Les Japonais s’adaptent en permanence, en ayant toujours en tête ce que le barrage leur ouvre comme perspectives. Une autre remarque s’impose : au tout début, on avait prévu de placer la flotte qui se fait barrer un peu plus loin.

Et immédiatement, au premier tour, le joueur a choisi de refuser le barrage. Ça montre que la phase d’approche stratégique est très importante. Si vous arrivez à portée de vue de la flotte adverse en ayant déjà barré le T, celle-ci s’adaptera immédiatement et cassera votre avantage. C’est certainement ce qui s’est passé à la bataille du Jutland.

Les Allemands ont passé leur temps à refuser le barrage des Britanniques. Je devrais étudier ça plus en profondeur. Enfin, un constat simple : un navire coûte très cher, donc on préfère le protéger. Cela a été remarqué par deux joueurs qui ont immédiatement dit qu’une fois qu’on sait, on cherche surtout à ne pas se faire barrer par l’adversaire.

Ça conditionne l’environnement intellectuel dans lequel on mène une tactique. Bien sûr, nos tests ont leurs limites. Nos bateaux étaient à peu près uniformes, il n’y avait pas de problème d’obsolescence, pas de caractéristiques personnelles, pas d’effet des matelots. Il y a plein d’autres facteurs qui entrent en jeu, et nous les avons retirés pour voir l’effet du seul barrage du T.

Et immédiatement, on voit que le T est un avantage, mais très loin d’être suffisant. Derrière, ce qui compte, c’est la culture tactique, la réaction, la capacité d’adaptation. Et si vous n’avez pas de radio pour diriger vos flottes, le chaos peut vite dégénérer. Voilà les leçons de ces expériences.

Elles montrent à quel point le wargame était utile aux officiers japonais pour tester la tactique du T à l’avance. Ça leur donnait une perspective bien au-delà de la simple forme géométrique évoquée dans la vidéo précédente. Merci de m’avoir écouté, et bonne journée à vous.