Ce n’était pas censé être mon combat. On m’avait juste demandé de contrôler qui pouvait devenir chevalier, et pourtant, je me suis retrouvé face au plus grand affrontement de ma vie. Tout le monde…

Ce n’était pas censé être mon combat. On m’avait juste demandé de contrôler qui pouvait devenir chevalier, et pourtant, je me suis retrouvé face au plus grand affrontement de ma vie. Tout le monde...

« Il y a trop de chevaliers, on laisse entrer n’importe qui, maintenant. »
« Ah bon ? Tu trouves ? Eh bien, on n’a qu’à contrôler un peu.

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Je ne sais pas, genre les meilleurs de chaque année deviennent chevaliers et puis c’est tout. »
« Non mais tu es malade, toi ! Genre, on ramène tous les aspirants chevaliers pour les tester, voir lesquels seraient les meilleurs. Je ne sais pas, moi !

»
« Non, non, non. Il y a des valeurs objectives qui définissent la qualité de la chevalerie. Pas comme pour les chevaux, hein. Le sang, le lignage… Ton fils a du mal, c’est ça ?

»
« Oui. »

C’est dans ces échanges que se joue quelque chose de bien plus profond que de simples disputes de cour. Nous sommes au cœur du XIIIe siècle, et la bataille de Bouvines, en 1214, n’est pas qu’un affrontement militaire. Elle est le révélateur d’une transformation silencieuse et brutale des relations entre la chevalerie, la royauté et la noblesse.

Pour comprendre ce qui s’est joué ce jour-là, il faut d’abord regarder ce qui se passe avant. Depuis 1159, deux dynasties françaises se livrent une compétition violente. D’un côté, les Capétiens, qui tiennent la couronne de France. Leur domaine royal est limité mais solide, bien administré, pacifié.

De l’autre, les Plantagenêts, qui contrôlent l’Anjou, la Normandie, l’Aquitaine, et même la couronne d’Angleterre. Leur puissance semble immense, mais elle est fragile, reposant sur un assemblage de titres et sur le bon vouloir de seigneurs locaux puissants. Sous Louis VI, puis Louis VII, les Capétiens ont choisi une stratégie de renforcement interne. Peu de terres, mais riches et prospères.

De bonnes relations avec les grands seigneurs du royaume. De meilleures finances. C’est dans ce contexte que Philippe Auguste, petit-fils de Louis VI, monte sur le trône. Et il a décidé de passer à l’action.

En 1202, Philippe attaque les terres de Jean sans Terre, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Il profite des querelles entre les vassaux des Plantagenêts. La campagne est fulgurante. Château-Gaillard tombe.

La Normandie, le Poitou, l’Anjou et la Touraine sont conquises et intégrées au domaine royal. Jean sans Terre doit chercher des alliés, car il ne peut pas reprendre ses terres seul. Il manque d’argent, il manque de soutien chez ses propres barons anglais. En Europe, tout est en ébullition.

Dans la péninsule ibérique, la guerre fait rage. En Languedoc, la croisade contre les Albigeois déstabilise la région depuis 1209. Et dans le Saint-Empire romain germanique, la guerre civile fait rage entre Otton IV, empereur couronné en 1209 mais excommunié en 1210, et Frédéric de Hohenstaufen, roi de Sicile. Au milieu de ce chaos, c’est du comté de Boulogne que va venir l’étincelle.

Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, de Dammartin et de Mortain, veut prendre ses distances avec Philippe Auguste. Il se tourne vers Jean sans Terre, auquel il rend hommage en 1212. Philippe ne l’accepte pas et s’engage dans un conflit avec son ancien vassal. Jean et Renaud trouvent alors un allié de poids : Otton IV.

Ce dernier, en difficulté face à Frédéric de Hohenstaufen, a mal vécu le soutien que Philippe a apporté à son concurrent. L’alliance se forme. Mais laissez-moi vous dire que cette grande coalition est surtout un regroupement de dirigeants à la peine, inquiets pour leur propre trône. En 1213, Philippe Auguste est à la manœuvre.

Il pille sérieusement le comté de Boulogne pour punir Renaud, puis organise une invasion de l’Angleterre. Tous les grands seigneurs de France le soutiennent, sauf un : le comte de Flandre, Ferrand, qui fait défection et rejoint le camp Plantagenêt. Philippe réagit en pillant les Flandres, mais il commet une erreur. Occupé par le siège de Gand, il laisse sa flotte d’invasion sans protection à Damme.

Elle est détruite par une flotte anglaise en 1213. Philippe doit abandonner son projet d’invasion. La coalition, elle, peut désormais préparer une double attaque du royaume. Jean sans Terre doit passer par ses terres au sud-ouest pendant qu’Otton, Ferrand et Renaud attaquent par le nord.

Les deux camps manquent cruellement de soutien interne. Otton a du mal à rassembler des forces, vu la guerre civile dans le Saint-Empire. Jean sans Terre, lui, doit recruter des mercenaires hollandais et brabançons, car les barons anglais lui font défaut. En février 1214, Jean débarque à La Rochelle.

Il obtient plusieurs succès, prenant notamment Le Tout, Angers et Nantes. À la mi-juin, Philippe vient à sa rencontre, mais il refuse de se laisser enfermer dans un combat. Il se positionne entre Chinon et Châteauroux pour empêcher toute remontée vers le nord. Mais quand il apprend que des forces se rassemblent dans les Flandres, il décide de diviser ses troupes.

Il laisse son fils Louis en charge au sud, et se tourne vers le nord. Louis intercepte l’armée de Jean sans Terre qui assiège La Roche-aux-Moines le 2 juillet. Les chevaliers poitevins, qui avaient rallié la campagne, refusent le combat. L’armée plantagenêt se replie.

Jean ne peut rien obtenir au nord. C’est Ferrand de Flandre qui ravage les terres du roi, prend Tournai. Mais Philippe rassemble rapidement son armée à Péronne. Otton rejoint ses alliés à Valenciennes le 23 juillet.

Philippe est déjà dans les Flandres et reprend Tournai le 26. Les forces coalisées se placent près de celles des Français, montant leur camp à Mortagne, à environ quatorze kilomètres. On ne sait pas vraiment si c’était voulu. Il y a de bonnes chances que les deux armées aient été surprises par leur proximité.

Dans une telle situation, il faut décider vite : on s’engage, ou on dégage. Chez Philippe, on tergiverse. Le lendemain est un dimanche, et se battre un dimanche est de mauvais augure. Le terrain n’est pas favorable.

Et jouer la montre est plutôt à son avantage, puisque l’armée adverse réunit des intérêts multiples. Il est décidé de se replier vers Lille. Mais sur le chemin, il faut traverser un pont sur la rivière Marque, à Bouvines. C’est un goulot d’étranglement qui peut diviser l’armée en deux.

Si les coalisés tombent sur eux au bon moment, la position sera intenable pour les Français. Et Otton et ses alliés l’ont bien repéré. Chez les coalisés aussi, on tergiverse. Les alliés ne sont pas d’accord.

Mais finalement, la décision est prise : on va chercher la bataille au niveau du pont, en espérant tomber sur les Français dans la pire situation possible. Le dimanche 27 juillet 1214, la poursuite est lancée. Les forces françaises ne s’en rendent pas immédiatement compte, mais les éclaireurs repèrent le mouvement adverse et informent le roi. La cavalerie bourguignonne engage un combat d’arrière-garde pour ralentir l’ennemi.

Philippe, dont l’armée est déjà engagée sur le pont, doit trancher. Soit il continue vers Lille et laisse son arrière-garde, avec sa meilleure cavalerie, dans une position désastreuse. Soit il accepte le combat et se redéploie rapidement, avec la rivière dans le dos. Il choisit la seconde option.

La bataille de Bouvines est engagée. Je dois vous prévenir : au-delà des précautions habituelles face aux sources, on fait face à une bataille dont le déploiement est plutôt improvisé. Elle s’engage tard dans la journée, dans l’après-midi, avec deux armées en mouvement qui s’attaquent directement, et un combat d’arrière-garde assez particulier. Certains parlent même d’une double bataille.

Au niveau des troupes, on est sur un patchwork complexe. Ce sont encore clairement des armées féodales, avec des forces autonomes rassemblées autour d’un seigneur ou d’une commune. Les forces sont équivalentes : entre douze cents et quinze cents chevaliers de chaque côté, organisés en corps centrés sur les différents seigneurs qui les ont amenés. Philippe a ses propres chevaliers, ceux de l’hôtel du roi, tandis que l’évêque de Senlis et le duc de Bourgogne rassemblent sur la droite française six cents chevaliers.

Côté français, on compte aussi trois cents sergents montés, une cavalerie d’appoint, moins protégée que la chevalerie et surtout moins considérée socialement. Enfin, de l’infanterie : entre cinq et six mille hommes côté français, essentiellement issus des communes de Paris et d’Arras, et entre sept et huit mille côté coalisé, avec une composante mercenaire plus marquée. La bataille peut être découpée en trois moments, même si on ne sait pas vraiment si les deux premiers ont eu lieu en même temps. L’arrière-garde française est renforcée et tente de retarder ce qui deviendra l’aile gauche des coalisés, dirigée par Ferrand de Flandre.

Pendant ce temps, les troupes françaises retraversent le pont, qu’on a élargi en hâte. La chevalerie du roi se déploie en écran pour couvrir l’arrivée de l’infanterie, tandis qu’Otton et Renaud arrivent progressivement face à Philippe. Le retour des forces françaises est une réussite, mais elles n’ont pas beaucoup de temps pour se mettre en place. La gauche flamande et la droite française mènent leur propre combat.

Les sergents montés sont envoyés contre les Flamands, qui refusent le combat pour laisser leurs arbalétriers les mettre en déroute. Les chevaliers flamands engagent alors une poursuite désordonnée, ce qui les met face à la chevalerie de l’évêque de Senlis et du duc de Bourgogne. Au centre, Otton organise une vaste attaque contre les forces communales françaises, à peine déployées, et les met en déroute. Renaud couvre la droite coalisée avec une infanterie dense qui peut protéger sa chevalerie.

Sur la droite française, les choses se stabilisent. L’évêque de Senlis réussit à renforcer le duc de Bourgogne et laisse les Flamands se fatiguer. Mais au centre, ça se passe bien plus mal. Le recul net de l’infanterie française laisse les forces d’Otton s’infiltrer jusqu’à menacer Philippe en personne, et ses chevaliers qui le protègent.

L’assaut perd peu à peu de sa vigueur. À droite, la chevalerie flamande commence à perdre pied. La blessure puis la capture du comte Ferrand finit de désintégrer leur formation. L’aile flamande éclate.

Mais cette partie est assez indépendante. Au centre et à gauche, rien n’est joué pour les Français. L’aile droite coalisée, avec Renaud, maintient la pression par des attaques sporadiques de chevaliers qui retournent ensuite se reposer derrière leur infanterie. Le centre d’Otton, lui, est plus en peine.

Les chevaliers français se regroupent, et Philippe lance une contre-attaque qui ébranle les forces germaniques. Otton, protégé par ses chevaliers, s’enfuit pour éviter la capture. C’est autour du centre que la bataille bascule. La victoire est assurée, mais Renaud, à droite, semble décidé à résister.

Une attaque combinant chevalerie et infanterie est organisée contre cette formation isolée. Les piétons et chevaliers de Ferrand résistent, mais finissent par rompre. Renaud est capturé. Philippe refuse de mener une longue poursuite.

Il préfère s’assurer de ses prises. Les pertes sont équivalentes, autour d’un millier de chaque côté. Mais les Français sortent de la bataille avec cent trente et un chevaliers ennemis capturés, dont vingt-cinq bannerets, et surtout cinq comtes, parmi lesquels le demi-frère de Jean sans Terre, et surtout les deux comtes qui avaient trahi : Renaud de Dammartin et Ferrand de Flandre. C’est une brillante victoire pour Philippe.

Il brise ses deux comtes en les gardant prisonniers, dépossède Renaud au profit de son fils, et neutralise la coalition. Les Flandres sont maîtrisées. Otton rentre au Saint-Empire humilié, ayant perdu les insignes impériaux durant la bataille. Avec l’échec de Jean sans Terre au sud, le conflit prend fin.

Le traité de Chinon est signé en septembre 1214. Jean est forcé d’accepter définitivement la perte de la Normandie, de l’Anjou et de la Touraine. Mais quelles sont les véritables conséquences de cette bataille ? On dit souvent qu’elle est fondatrice de la nation française, qu’elle serait l’acte de naissance de la France.

Connaissant l’histoire, il faut nuancer. Parlons d’abord des conséquences pour ceux qui ne sont pas capétiens. Dans les Flandres, avec deux comtes emprisonnés, l’autorité comtale en prend un sacré coup. Les villes en profitent pour augmenter leur autonomie.

Ça nourrit la montée en puissance communale dans la région. Ça accélère un processus d’autonomisation déjà à l’œuvre, mais à terme, ça deviendra un vrai problème pour le roi de France. Dans le Saint-Empire, Otton se retrouve isolé et doit aller se cacher à Brunswick. Laissant l’initiative à son concurrent, Frédéric de Hohenstaufen devient le nouvel empereur du Saint-Empire, mettant fin au conflit interne.

Un gagnant indirect à tout ça, c’est le pape Innocent III. Il vient de voir une série de victoires allant dans le sens de ses engagements politiques. Las Navas de Tolosa en 1212, Muret en 1213 qui calme l’Aragon dans son soutien au comté de Toulouse dans le cadre de la croisade contre les Albigeois, et maintenant Bouvines qui fait chuter Otton IV et lui laisse les mains libres en Italie. Cette situation lui permet de convoquer le troisième concile de Latran en 1215, où il renforce le pouvoir de la papauté sur la chrétienté.

Pour les Plantagenêts, c’est pareil. On cite souvent la signature en 1215 de la Magna Carta, concession importante du roi d’Angleterre aux barons anglais, comme une conséquence de Bouvines. Et globalement, c’est vrai. Jean, qui n’était pas soutenu, vient de perdre énormément d’argent et de moyens dans son entreprise continentale.

Le double échec de La Roche-aux-Moines et de Bouvines laisse de la place aux barons anglais pour s’imposer. Et ils s’imposent assez facilement. Mais se concentrer sur cela, c’est oublier l’avant et l’après. Les barons anglais, ça fait un moment qu’ils gesticulent.

Jean sans Terre n’arrivait pas à les contrôler, ce qui se voyait dans son besoin de mercenaires pour attaquer Philippe en 1214. Et il ne faut pas oublier que le traité de Chinon n’a pas vraiment tout réglé. Il reste le Poitou, dont le sort n’a pas été réglé. Et surtout, Philippe n’a pas abandonné son projet d’invasion de l’Angleterre.

L’affaire de la Magna Carta rallume immédiatement le conflit. Pour protéger son vassal Jean, Innocent III rejette la Magna Carta. Parmi les barons, certains se constituent en rebelles et font appel au fils de Philippe, Louis, pour leur venir en aide. Ils lui offrent rien moins que la couronne d’Angleterre.

Louis accepte, est excommunié. Philippe laisse faire, parce que c’est une belle occasion. Double jeu assez classique : si son fils l’emporte, à terme, ça fera rentrer la couronne d’Angleterre dans le giron capétien, ce qui règlerait définitivement la question plantagenêt. Louis lève une grosse armée, débarque en Angleterre, y opère pendant un moment, puis perd la bataille de Lincoln en 1217.

Il doit abandonner ses prétentions sur la couronne d’Angleterre. C’est Henri III, fils de Jean mort en 1216, qui s’impose. La Magna Carta n’est stabilisée qu’en 1225, en échange de la mise en place d’un impôt considérable. Au-delà des conquêtes capétiennes sur les terres plantagenêts en France, qui ne laissent à cette famille que l’Aquitaine, Bouvines a aussi accéléré la séparation de la France et de l’Angleterre.

Depuis Guillaume le Conquérant, les rois d’Angleterre étaient des seigneurs issus de France, et ils gardaient leur centre de gravité sur le continent. Après Bouvines, ce n’est plus le cas. C’est encore une famille d’origine française qui y règne, mais elle se construit désormais plus culturellement et politiquement comme anglaise. Maintenant, penchons-nous sur les effets de Bouvines pour les Capétiens.

Et de fait, ils ne sont pas énormes. Cette bataille ne fait que confirmer, affermir des changements qui étaient à l’œuvre depuis un moment. Un renforcement extraordinaire du pouvoir capétien. Une suprématie confirmée de cette famille sur les autres puissants seigneurs de France.

Une pacification interne du royaume. Un effondrement des possessions plantagenêts sur le continent. Un gouvernement royal administré qui s’impose. Et une place gagnée parmi les familles les plus puissantes d’Europe.

Tout ça, ça n’a pas eu lieu grâce à Bouvines. On trouve les débuts de ces dynamiques sous Louis VI, deux générations avant Philippe. Et ça ne s’arrête pas à Bouvines : ces renforcements du pouvoir royal capétien continuent au moins jusqu’à Saint-Louis, voire Philippe le Bel. Si Philippe avait perdu cette bataille, il est fort probable qu’il aurait été gravement en difficulté.

Mais sa victoire en elle-même ne crée rien. Elle est une occasion d’ancrer des transformations déjà à l’œuvre. Et ce sont ces transformations qui nous intéressent, parce que nous parlons de la chevalerie. Bouvines marque un jalon important dans la mise en place de la relation entre chevalerie et royauté.

Cette relation qui se renforce a des conséquences profondes sur la chevalerie elle-même. Jusqu’ici, nous avons soulevé la dimension décentralisée des forces armées seigneuriales et la relation de service que représentait la chevalerie. Mais progressivement, notamment par un effort de pacification interne mené par les plus puissants seigneurs pour contrôler les guerres privées, il se met en place une forme de relation entre les États naissants et la chevalerie dans sa globalité. Souvenez-vous dans l’épisode précédent, nous avons parlé des notions de trêve de Dieu et de paix de Dieu.

Ces notions ont pu être mobilisées par les comtes, les ducs ou les rois pour calmer leurs vassaux trop remuants. Ça a favorisé petit à petit une certaine paix intérieure, favorable au développement et au commerce. Mais ça a aussi créé une petite contradiction. D’un côté, les États naissants veulent réprimer les fauteurs de trouble.

De l’autre, il leur est bien utile d’avoir à disposition une population d’hommes rompus à la guerre. Les chevaliers deviennent donc des problèmes, mais aussi des solutions. Ce sont des acteurs privilégiés. L’exemple de la France est tout à fait à propos.

Louis VI, dont le règne commence en 1108, s’attache à pacifier le domaine royal. Il fait des petites campagnes, mais efficaces. Ça profite au développement économique de ses terres propres. Il se risque même à quelques guerres pour punir des seigneurs du royaume.

Son fils Louis VII, au-delà du conflit avec les Plantagenêts et d’une croisade, s’investit dans l’imposition de la paix de Dieu et finit par la nommer « paix du roi ». Il proclame même une paix générale dans le royaume de dix ans en 1155, tout en continuant à contrôler de manière efficace les seigneurs turbulents. Ça n’a l’air de rien, puisque en terme de conquête, ça n’apporte pas grand-chose. Mais ça fait clairement des Capétiens et du roi des Francs une clé de voûte du royaume.

Louis VII s’impose ainsi en faiseur de paix à l’intérieur du royaume. Il arrive à faire accepter sa justice, même s’il doit composer avec les différents enjeux politiques des comtes. Philippe Auguste hérite de ce travail et continue dans cette lancée. Il entretient de petites campagnes efficaces et une forte tendance au pillage punitif.

Oui, c’est dingue à dire, mais dans son règne pourtant important, Philippe n’a connu qu’une seule vraie bataille : Bouvines. Le reste des résultats, c’est un travail beaucoup plus profond, progressif, construit. Son armée est encore un conglomérat de cours armées personnelles qu’il arrive à rassembler seulement sur des périodes assez limitées. Mais il y a aussi des transformations qui nous révèlent des tendances de fond.

Déjà, il y a un truc génial qui s’est mis en place : une administration royale. Le début du géant de papier. On contrôle les impôts. On note les recettes et les dépenses.

On a des registres. Tout un personnel dédié se balade dans le domaine royal, s’occupe d’intégrer les nouvelles terres, archive. Ça rationalise et améliore vraiment les rentrées d’argent de la Couronne. Et ça permet d’avoir une connaissance des moyens à disposition du royaume, notamment en terme de chevaliers mobilisables.

On a ainsi des listes faites par région, permettant d’appeler plus facilement les forces à disposition. Ça explique aussi la rapidité de Philippe à réagir aux invasions de 1214. Et comme on met plus clairement les services dus par écrit, les choses deviennent beaucoup plus, si vous me permettez le jeu de mots, « lisibles ». D’autant plus que l’idée d’un roi faiseur de paix laisse apparaître celle d’un intérêt commun défendu par le roi.

Puisque le royaume a la paix grâce au roi, il est normal que ce dernier puisse appeler les chevaliers à sa défense. Cette logique, sous Philippe Auguste, est encore clairement féodale. Mais elle va s’autonomiser du lien seigneurial pendant tout le XIIIe siècle, notamment sous Philippe II et Philippe le Bel. Ces derniers transforment le service d’ost en service au roi.

Ils créent une obligation militaire, en somme, avec une amende si vous ne venez pas, que ce soit une guerre défensive ou offensive. Par contre, en échange, le royaume vous paie une solde. C’est une transformation profonde. La chevalerie est progressivement mise au service de la couronne.

Elle devient mobilisable en soi. Et ça ne se fait pas sans contrepartie. Il y a la solde, oui. Mais surtout, la couronne commence à s’investir dans la stabilisation du statut social de la chevalerie.

Pour comprendre ce qui se joue au XIIIe siècle, il faut faire un petit détour pour parler noblesse. Mot que l’on connaît tous, mais dont l’objet est finalement assez flou. La noblesse désigne-t-elle une qualité que l’on aurait, l’appartenance à certaines familles, ou une classe sociale ? C’est justement quelque chose qui travaille beaucoup le bas Moyen Âge, période durant laquelle la notion de noblesse se stabilise, et avec elle la population dite noble.

Et la chevalerie est au cœur du processus. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais depuis le début, je m’attache à ne pas utiliser le terme noblesse, mais plutôt aristocratie, pour désigner les seigneurs les plus puissants, les dominants. Et ce n’est pas un hasard. En effet, la notion de noblesse s’appuyait globalement sur une idée de parenté, de famille, au sens très large.

La noblesse n’était donc pas une classe sociale stabilisée, avec une caractérisation stricte, une conscience d’elle-même. C’était plutôt une qualité qu’on vous prêtait en fonction de vos aïeux. C’était associé à la famille. Une supériorité morale simplement héréditaire.

Personne avant le XIIIe siècle ne se désignait lui-même comme noble. On était ainsi plus ou moins noble indépendamment de sa puissance. Et la milice, la chevalerie, n’avait pas grand-chose à voir avec ça. Les deux notions n’allaient pas particulièrement de pair.

On pouvait devenir chevalier sans avoir de noblesse particulière, et être noble sans avoir à devenir chevalier. Encore une fois, on était chevalier de quelqu’un. Ce qui comptait, c’était la relation de service. Mais petit à petit, plusieurs discours œuvrent à expliquer, classer l’organisation sociale.

Ça participe à stratifier, fermer les catégories. Le droit définit progressivement les caractères de la noblesse, ainsi que ses privilèges. De qualité morale héréditaire, elle devient un statut héréditaire. Et cette noblesse, qui devient une catégorie juridique justement pendant le XIIIe siècle, en se renforçant ensuite en continu jusqu’à donner la société d’Ancien Régime qui durera jusqu’à la Révolution, doit bien justifier son existence par un rôle, une fonction sociale.

Et vous devez l’avoir compris : ils sont allés chercher la fonction martiale remplie par la chevalerie. Pas forcément consciemment, hein. Ce mouvement de fusion noblesse-chevalerie se fait un peu de manière organique. Finalement, les aristocrates étaient déjà plus ou moins en charge de la guerre.

L’idée de société d’ordres, entre ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent, allait assez bien avec cette idée. Et la royauté s’en accommode facilement. En soi, pour les chevaliers déjà dans le groupe, ça les arrange pas mal. Pour certains, ça leur permet de s’élever socialement en obtenant un statut juridique nouveau.

Et puis au fond, ça permet de fermer le groupe. Tout ça se fait vraiment progressivement, et évidemment avec des disparités régionales. Ça commence aux environs du XIe siècle, et ce n’est pas du tout acquis partout à la fin du XIIIe. C’est même un modèle qui va se diffuser petit à petit en partant du centre de la France, pour ne toucher, par exemple, l’Alsace ou les Pays-Bas qu’au XIVe siècle.

Quand l’Angleterre importe assez rapidement cette fusion à travers les Plantagenêts. Mais tout ça transforme la chevalerie. Jusqu’alors, je vous l’ai dit, on pouvait la percevoir à travers les rapports de service. C’était une corporation de guerriers dont le statut découlait de leur relation à leurs seigneurs.

Mais entre la noblesse qui s’installe juridiquement et fusionne avec la chevalerie, et la royauté qui s’impose en tant qu’arbitre des relations internes et devient une puissance à servir, on ne peut plus devenir chevalier comme ça en faisant de la noblesse qualité héréditaire une catégorie juridique et des chevaliers des nobles. La chevalerie se ferme d’un coup aux non-nobles. Des frontières juridiques de plus en plus strictes et contrôlables sont mises en place. Et un arbitre s’impose pour les faire appliquer : la royauté.

Ainsi, à partir du milieu du XIIIe siècle, on ne peut plus devenir chevalier qu’en étant noble ou par prérogative princière. Soit vous êtes bien né, soit vous êtes assez riche pour vous acheter un fief important et ainsi être reconnu comme noble par le roi. Et ça, c’est hyper important pour nous. La chevalerie est progressivement appropriée par la noblesse qui est en train de se construire comme une classe sociale, le tout sous l’arbitrage de la royauté.

Résultat : elle n’est plus une catégorie d’hommes remplissant une fonction. Elle devient un statut pour les nobles. Alors évidemment, pendant le XIIIe siècle, ce statut est encore associé à la fonction de guerrier d’élite. Mais c’est à partir de là qu’on peut dire que la chevalerie se transforme en institution.

Elle est honorabilisée. Et tout chevalier a désormais une situation sociale, avec privilèges et positions juridiques qui lui viennent de sa noblesse. Elle devient même à la fois la porte d’entrée dans la noblesse et sa frontière stricte, dans une société qui classe l’ensemble de la population. Classement qui varie selon les auteurs, mais dont on trouve des propositions dès 1200, comme avec André le Chapelain.

Ce dernier propose ainsi le pape, suivi des cardinaux, tout en haut. Puis les rois, les évêques, abbés et moines. Puis les comtes. Puis les chevaliers.

Viennent ensuite les prêtres, les éclairs, et le reste, avec les marchands, les paysans libres et les serfs. Si on retire du classement les hommes d’Église, vous voyez que les chevaliers forment la frontière. André le Chapelain va même plus loin dans sa catégorisation, en différenciant les nobilis, on va dire les nobles de base, et les nobilior, les comtes, les ducs, et cetera. On retrouve ainsi l’idée de classement qu’on avait vue dans l’épisode sur la Grande Guerre méridionale.

Ainsi, la chevalerie, devenue une chasse gardée de la noblesse, se codifie et se hiérarchise également. Ok, les chevaliers sont des nobles et sont donc au-dessus du reste. Mais au sein de la noblesse, il y a une hiérarchie, et la chevalerie doit en rendre compte. Et la séparation se fait sur la base de votre importance seigneuriale.

Le fait que vous ayez une bannière vous en êtes alors le porteur, ce qui fait de vous un banneret. Un chevalier « plus » quoi, qui tire de sa bannière un certain pouvoir de commandement sur les chevaliers que vous amenez. Notez que vous pouviez être banneret sans être comte ou duc. En fait, vous pouviez avoir une bannière selon votre lignage, votre niveau de noblesse ou votre puissance.

Ce principe est d’ailleurs mis en place sous Philippe Auguste. Soit dit en passant, il est intéressant de noter que cette hiérarchisation d’une catégorie de soldats par la noblesse a des conséquences tactiques. Signe qu’il y a encore, avec la chevalerie, une question de fonction et pas seulement de statut social. Une unité tactique de chevaliers d’alors se constituait autour d’une bannière portée par un banneret.

Ce dernier constituait ainsi son unité, d’entre trois et quatre rangs de profondeur, également nommée bannière, avec des chevaliers pris dans sa famille ou ses relations féodales. Plusieurs bannières pouvaient former une bataille, dont la taille variait entre mille et deux mille chevaliers. Cette structuration permettait de mener des charges bannière par bannière, souvent depuis la droite vers la gauche, pour permettre un roulement. Alors évidemment, la discipline n’était pas particulièrement leur fort, car ce qui était valorisé, c’était plutôt la prouesse individuelle.

Mais la qualité collective devait certainement dépendre de la qualité de la bannière du banneret, de l’interconnaissance des chevaliers qui la composaient. On peut ainsi se pencher de nouveau sur Bouvines pour observer l’effet de la fusion noblesse-chevalerie et émettre une hypothèse. Déjà, on voit que quand les sergents montés, ni nobles ni chevaliers, sont envoyés, ils sont dédaignés par les chevaliers flamands. Non seulement on peut en disposer pour gagner du temps du point de vue français, mais en plus, on les méprise plutôt, en leur refusant le combat du côté flamand.

Ensuite, le comportement tactique de la droite française, qui harcèle les Flamands qui se fatiguent progressivement puis éclatent, est sûrement rendu possible par cette structuration en bannières, dotées d’unités articulées, autonomes et capables de se passer le relais. Le plus important devait sûrement être de maintenir la cohésion. Une performance qu’on pouvait tout à fait attendre de la chevalerie française, qui devait à l’époque être le top du top, entre les troisième et quatrième croisades, celle contre les Albigeois, la conquête de la Normandie. Les occasions n’ont pas dû manquer pour engranger de l’expérience pour cette génération.

Pour le reste de la bataille, si on voit que la chevalerie a un rôle central, apparaît la survalorisation de son rôle dans les récits. Les troupes à pied ont un rôle renforcé quand il s’agit de souligner la méchanceté de l’adversaire, voir sa barbarie. Dans les chroniques françaises, les piétons teutons sont bien montrés comme agressifs et ne respectant pas le code d’honneur. Chez les Allemands, c’est l’inverse, avec une insistance sur l’importance des troupes à pied françaises pour leur victoire.

Les récits sont là pour valoriser les chevaliers nobles de votre camp et pour réduire ceux de l’adversaire. C’est classique. Ce qui transparaît surtout, c’est que les chevaliers se reconnaissent entre eux et cherchent principalement à se capturer plutôt qu’à se tuer. À l’exception de l’un d’eux, dont la mort est justifiée par le non-respect de la vie des autres chevaliers.

On a aussi tout un tas d’informations sur les différentes attitudes des chevaliers. Certains sont téméraires, d’autres prudents. Et évidemment, on insiste sur la couardise des fuyards. Mais ce traitement différencié dans le récit nous montre finalement la différence sociale.

Les piétons et sergents montés n’ont pas à être encensés. Les chevaliers les plus importants sont mis en avant. Leur valeur est plus ou moins soulignée selon leur proximité avec le plus haut niveau du commandement, ou selon leur camp. Il est intéressant de noter que dans les récits français, les chevaliers montrés comme ayant le meilleur comportement dans les forces coalisées, ce sont ceux issus des forces des comtes ayant trahi.

Ok, ce sont des traîtres et on les traitera comme tels. Mais leur valeur leur vient plus de leur origine, qui est forcément meilleure que celle des Allemands. Et c’est pour ça que certains ont pu voir dans la bataille de Bouvines un acte de naissance de la nation française. On y voit des piétons nombreux et importants engagés.

On y a donc vu par moment une victoire populaire, fêtée dans le royaume. On y voit des chevaliers associés au roi dans la défense du royaume, et pas seulement de leur intérêt féodal. Mais finalement, quand on y regarde plus précisément, on voit surtout que Bouvines est symptomatique de l’âge classique de la chevalerie. Une armée encore féodale, mais avec un triptyque royauté, noblesse, chevalerie qui commence à se révéler.

Et une victoire qui renforce les tendances de fond de la transformation de la société médiévale française du début du XIIIe siècle. Car finalement, vous voyez bien comment royauté, noblesse et chevalerie se nourrissent mutuellement pendant le XIIIe siècle. La royauté arbitre, administre, s’impose. Elle appuie son contrôle sur une noblesse qui obtient un statut juridique et social, et dessine sa justification sur une fonction préexistante, faisant de la chevalerie sa frontière.

Certains historiens proposent que ce mouvement de centralisation, initié par les royautés de Philippe Auguste en France, d’Alphonse X en Castille, d’Henri II en Angleterre, marque les prémisses de l’État moderne, ou en tout cas ses racines. Ce qui peut expliquer en partie pourquoi la chevalerie reste aussi présente dans nos imaginaires aujourd’hui. C’est elle qui s’est imposée comme catégorie dominante de la société par la noblesse, au moment où apparaîtraient les bases de notre État. Et ce d’autant plus que les nobles chevaliers ne se sont pas contentés de s’imposer seulement par leur fonction.

Ils ont déployé des discours, une culture, des symboles, des pratiques sociales, et surtout un certain idéal fantasmé de ce qui ferait le bon chevalier, indépendamment de leur comportement réel. Bref, la chevalerie a aussi développé une idéologie qu’il va falloir explorer. Et ça, ce sera le sujet du prochain épisode.