La cinquième journée s’annonçait comme les quatre précédentes : deux armées qui se toisaient dans la plaine étroite de la rivière Talas, sans que personne n’ose vraiment s’engager. Puis, quelque chose a basculé. Et selon le camp qui racontait l’histoire, ce « quelque chose » n’avait pas du tout le même visage. En 751, deux empires gigantesques se sont trouvés face à face à des milliers de kilomètres de leurs capitales respectives.

D’un côté, la Chine des Tang, forte d’une administration centralisée et d’une armée réformée depuis seulement une quinzaine d’années. De l’autre, l’empire abbasside, arabo-musulman, qui venait tout juste de renverser la dynastie omeyyade et de prendre le pouvoir. Leur rencontre n’était pas un hasard : elle était le fruit d’une longue série de tensions, d’alliances et de manœuvres politiques dans une région que peu de gens savent situer sur une carte : la Transoxiane. Mais avant de comprendre comment ces deux forces en sont arrivées à s’affronter, il faut d’abord regarder ce qui se passait dans l’empire Tang.
En 742, la Chine connaissait son apogée territoriale, avec une extension vers l’ouest jusqu’à cette fameuse Transoxiane, un espace de transition pour le commerce le long de la Route de la Soie. Les Chinois y faisaient transiter chevaux, métaux, esclaves, toutes sortes de biens précieux. Pourtant, ils n’avaient jamais vraiment cherché à contrôler durablement la région. À peine quelques tribus pour asseoir leur domination.
C’est que l’empire Tang avait d’autres problèmes plus urgents. À sa frontière nord, il y avait les tribus turques, entre divisions et unités, avec en dernière date le Khaganat ouïghour. S’y ajoutaient les Khitans en Mandchourie, ainsi que le royaume de Nanzhao dans le Yunnan, qui cherchait à se libérer de la tutelle tang à partir de 750. Et surtout, il y avait l’Empire tibétain, qui avait une importance particulière : en fermant l’Himalaya, il poussait les Chinois à s’intéresser à la Transoxiane pour trouver d’autres voies de passage.
Pour faire face à toutes ces menaces, les Tang avaient réformé leur armée en 737. Avant cela, elle fonctionnait selon un système de levée héréditaire appelé fubing. Les familles avaient une obligation de service militaire, finançant leur propre armement en échange d’exemptions de taxes. Les hommes étaient entraînés en hiver et servaient en rotation dans les garnisons.
Pour les campagnes offensives, on levait des armées expéditionnaires d’environ vingt mille hommes. Ce n’étaient pas des milices, plutôt des troupes entraînées encadrées par des officiers professionnels. Mais ce système avait ses limites : les soldats devaient rentrer régulièrement cultiver leurs champs, et l’usure de leur équipement n’était pas prise en charge. Alors en 737, les Tang avaient glissé vers une armée entièrement professionnelle.
Les troupes devenaient des janelles, et le territoire était organisé en dix régions militaires, chacune dirigée par un gouverneur militaire, le jiedushi. Ce système avait deux inconvénients : il coûtait très cher, engloutissant entre six et sept pour cent du budget militaire, et surtout, il donnait beaucoup de pouvoir à ces jiedushi, qui se retrouvaient avec leur région, leur armée, et de plus en plus d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central. On verra les conséquences plus tard. Cette armée professionnelle était centrée sur l’infanterie et la cavalerie.
La cavalerie tang était influencée par les nomades turcs, avec une composante légère basée sur l’arc et la lance, et une composante lourde de choc. L’infanterie était organisée en échelons, mêlant lanciers et archers. Théoriquement, un cinquième de l’armée était composé d’archers, un cinquième d’arbalétriers. Un nombre considérable de tireurs.
Au combat, les Tang se déployaient avec l’infanterie au centre sur deux lignes en quinconce, et la cavalerie sur les ailes. L’infanterie était même entraînée à ouvrir ses rangs pour laisser passer la cavalerie lors des charges. C’est dans ce contexte que, cette année-là, les Chinois étaient passés à l’offensive dans la région. Après avoir frappé durement l’Empire tibétain, ils avaient repris contact avec la Transoxiane lors d’un conflit entre deux royaumes locaux, Fergana et Tachkent.
Un général coréen au service des Chinois, nommé Gao Xianzhi, avait été envoyé soutenir Fergana. Le roi de Tachkent avait accepté sa défaite, mais malgré un accord, il avait été mis à mort. Le fils du roi de Tachkent, fou de douleur et de rage, était allé demander de l’aide à l’empire voisin : l’empire abbasside. Et c’est là qu’il faut changer de camp pour comprendre l’autre acteur de cette bataille.
L’empire abbasside était un empire arabo-musulman qui avait changé de dynastie à peine un an auparavant. Depuis l’Hégire en 622, la fuite de Mahomet de La Mecque vers Médine qui marquait la naissance de l’Islam, un empire arabo-musulman s’était constitué à travers des conquêtes très rapides. Les Omeyyades avaient régné sur cet empire de 661 à 750, réduisant fortement l’Empire byzantin, assiégeant deux fois Constantinople sans succès, et avalant tout simplement l’Empire perse sassanide. Ils s’étaient déployés jusqu’en Espagne à l’ouest, la péninsule arabique au sud, le Caucase au nord, et le Khorasan à l’est, une région qui allait nous intéresser particulièrement.
L’armée omeyyade n’était pas homogène : il existait plusieurs armées locales, une d’Égypte, une d’Irak, une de Syrie, une du Khorasan. Leur organisation reprenait la structure tribale des Arabes, avec une grande autonomie laissée aux généraux. Progressivement, une administration avait été mise en place à travers des bureaux, les diwan. Le diwan al-jund était particulièrement important : chaque armée devait l’entretenir, et les hommes qui s’y inscrivaient s’engageaient à répondre à l’appel en échange d’une solde et de vivres.
L’armée du Khorasan avait une importance particulière, car c’était sur elle que les Abbassides s’étaient appuyés pour renverser les Omeyyades. La prise de pouvoir abbasside avait longtemps été vue comme un véritable renversement social, politique, idéologique et religieux. Mais les historiens récents perçoivent plutôt de nombreuses continuités entre les deux dynasties, notamment durant les premières années. L’armée du Khorasan avait certes été renforcée plus ou moins secrètement, avec un début de professionnalisation, mais les structures restaient les mêmes.
La dimension tribale avait été effacée au profit d’une simple origine géographique, mais en 751, un an après leur prise de pouvoir, ce changement n’était pas encore vraiment visible. Cette armée du Khorasan, longtemps pensée comme iranienne, était en réalité bien plus arabe, composée d’Arabes installés dans la région depuis sa conquête, plus quelques éléments iraniens récemment convertis à l’Islam. C’est une partie de cette armée qui allait être envoyée à Talas. Côté équipement, on ne sait pas grand-chose, mais on est sur du classique.
La cavalerie était influencée par celle des Perses sassanides récemment vaincus : de la cavalerie lourde de choc, et de la cavalerie légère en déclin, de plus en plus restreinte à des missions de couverture ou d’éclairage. Côté infanterie, on privilégiait la longue lance et le bouclier. Il y avait des troupes assez bien protégées, mais la côte de maille n’était pas la norme. Cette infanterie avait une forte tendance défensive : les lanciers couvraient des archers sans protection, dont le feu devait produire des blessures et de l’usure sur l’adversaire, préparant ainsi le choc de la cavalerie.
Une originalité semblait venir des Byzantins : la formation tactique appelée cardous, des escadrons combinant les trois armes, de la cavalerie de choc pour charger, de l’archerie pour harceler, et des lanciers pour couvrir le tout. Ces cardous étaient indépendants tout en se couvrant les uns les autres, permettant de résister à des effondrements locaux. Mais comment une armée arabo-musulmane s’était-elle retrouvée en Transoxiane ? Après la chute de l’Empire sassanide en 651, les Arabes avaient pris Merv et stabilisé leurs frontières sur la rivière Oxus.
Ils avaient tenté de s’implanter au-delà, notamment à Samarcande, mais les Turcs locaux, entre Sogdiens, Karlouks ou Türgesh, avaient fortement résisté et les avaient repoussés. En 737, la région du Khorasan restait au contact de la Transoxiane sans la dominer. Ce n’était donc pas une nouveauté de l’empire abbasside : déjà sous les Omeyyades, l’intérêt pour la Transoxiane avait commencé avec de sérieux accrochages. Si les Abbassides avaient plus d’intérêt vers l’est et l’Iran que les Omeyyades, plutôt tournés vers l’ouest et la Méditerranée, il n’y avait pas de rupture.
En 751, le gouverneur du Khorasan entendit l’appel du fils du roi de Tachkent et envoya une armée commandée par un dénommé Ziyad ibn Salih. Cette armée ne devait pas être bien grande, une bonne partie des forces étant certainement engagée à l’ouest pour soutenir la prise de pouvoir abbasside. Mais elle était complétée par des contingents de Turcs locaux et des Tibétains, unis contre l’ennemi tang. De son côté, Gao Xianzhi ramena son armée dans la région, pendant que Ziyad ibn Salih prenait la ville de Talas.
Les deux armées convergèrent pour se rencontrer aux abords de la rivière Talas. Sur les forces en présence, c’est assez flou. Les sources des deux côtés exagèrent énormément, mais on devait être autour de trente à quarante mille hommes de chaque côté, avec peut-être un petit avantage numérique pour les Abbassides. Et là, il faut bien admettre que la bataille elle-même n’est pas très passionnante à raconter.
Le val du Talas n’était pas bien large, et les deux armées se déployèrent assez symétriquement : les archers en avant, derrière eux une ligne d’infanterie, et sur les ailes et dans la réserve, la cavalerie. Un bras de fer classique. Après un échange de tirs où les Chinois eurent un léger avantage, les lignes d’infanterie s’engagèrent. Les ailes s’écartèrent du centre, créant des opportunités que les réserves tentèrent d’exploiter, s’annulant mutuellement.
Finalement, les deux armées se séparèrent. La bataille est décrite comme ayant duré cinq jours : pendant quatre jours, c’étaient surtout deux armées qui se regardaient, des combats de harcèlement, des échanges de tirs, des menaces de charge, mais sans que personne n’ose vraiment s’engager. Mais la cinquième journée, il se passa quelque chose qui changea tout. Et là, on a deux versions.
Dans la première, proposée par les sources chinoises, la cinquième journée se déroula comme les précédentes, quand les ailes du dispositif chinois, occupées par les Turcs Karlouks, se retournèrent contre leurs propres alliés, encerclant le centre. Les Chinois ne tinrent pas longtemps, et peu de leurs forces parvinrent à s’échapper. Cette version convenait bien aux Tang et au général coréen, qui pouvait se dédouaner de la défaite en accusant des troupes étrangères. Dans l’autre version, arabe, de la cavalerie turque karlouk locale serait arrivée par surprise sur le flanc gauche pendant une cinquième journée identique aux autres.
Conséquence logique : l’aile gauche et le centre gauche chinois s’effondrèrent rapidement, entraînant le reste de l’armée. Les cavaleries victorieuses poursuivirent les fuyards, causant des pertes importantes aux Tang. Cette version était forcément à l’avantage des Arabes, mettant en avant leur capacité diplomatique et leur lien avec la population locale. Quoi qu’il en soit, la bataille de Talas se solda par une nette victoire des Abbassides.
L’armée tang, rompue, se replia en Chine, et cela marqua la fin des prétentions chinoises dans la région. Mais l’armée abbasside se replia également sur sa base, marquant la fin des prétentions du gouverneur du Khorasan sur la région. L’armée n’avait sûrement plus les moyens humains ou logistiques pour continuer. Et c’est là que la bataille prend tout son sens : elle fut ignorée par les deux empires, tout en marquant un jalon important.
Côté Tang, en 751, Talas était une défaite, certes, mais pas la plus coûteuse ni la plus importante de l’année. Une armée en Mandchourie contre les Khitans avait été mise en déroute, visiblement à cause d’une trahison. Surtout, une armée de quatre-vingt mille hommes envoyée dans le Yunnan contre le royaume de Nanzhao avait été écrasée, perdant près de soixante mille hommes. Mauvaise année pour les Tang.
La Transoxiane n’était pas leur priorité. Et il y avait pire à venir. En 754, leur armée fut à nouveau écrasée dans le Yunnan. Et en 755, l’un des gouverneurs militaires dont on parlait plus tôt, un Sogdien nommé An Lushan, se révolta contre le pouvoir Tang, menant à une guerre civile qui dura jusqu’en 763.
À la fin, l’empire était ruiné, la démographie effondrée. Cette faiblesse relança ses ennemis traditionnels, Turcs, Mongols et Tibétains en tête, et le territoire tang se rétracta bien loin de la Transoxiane dès 756, à peine cinq ans après la bataille de Talas. La Transoxiane, c’était mort pour les Tang — et pas à cause de la bataille de Talas. Côté abbasside, ils avaient gagné, mais ils ne poussèrent pas non plus.
Localement, dès 752, pour des raisons qui nous échappent, le général victorieux Ziyad ibn Salih se révolta contre le gouverneur du Khorasan, créant une instabilité locale jusqu’en 755. Et puis les Abbassides devaient consolider un pouvoir fraîchement conquis, qui ne faisait pas vraiment l’unanimité. Ils héritaient des problèmes des Omeyyades : un Omeyyade avait pris le pouvoir en Espagne et fondé l’émirat de Cordoue, le Maroc devenait progressivement indépendant, et les Abbassides devaient écraser de nombreuses révoltes jusqu’en 788. Dans le même temps, ils déplacèrent leur pouvoir de Damas à Bagdad, fondée en 762.
Les Abbassides n’avaient pas que ça à faire de pousser vers l’est. Finalement, le territoire arabo-musulman se stabilisa, faisant entrer Talas dans ce qu’on pourrait appeler une bataille d’arrêt. Pourtant, cette bataille a acquis une réputation disproportionnée. En Occident, elle est souvent comparée à la bataille de Poitiers, comme si les Arabes avaient sauvé l’Europe ou empêché la Chine de conquérir l’ouest.
Mais c’est un contresens complet. Les sources chinoises elles-mêmes en parlent à peine, et pour les sources arabes, c’est encore pire : la bataille de Talas n’apparaît dans les histoires complètes al-Kamil fit-Tarikh qu’en 1231, cinq siècles après la bataille. Les deux empires ne l’ont tout simplement pas vécue comme un moment décisif. Les vrais gagnants de Talas, ce furent les arbitres locaux, les nomades, notamment les différentes populations turques.
La bataille éloigna durablement les Chinois de la région et marqua une limite orientale à l’empire musulman. La Transoxiane devint un espace assez ouvert pour les pouvoirs locaux, relativement instable. La Route de la Soie en fut perturbée, et les Chinois commencèrent à chercher d’autres débouchés. Comme les Tibétains bloquaient toujours l’Himalaya et l’Inde, les Tang développèrent les voies maritimes, pour retrouver sur leur chemin les Abbassides, avec qui ils n’avaient en réalité jamais vraiment rompu leurs relations.
Paradoxalement, la bataille de Talas lança un mouvement de contournement qui renforça les liens entre les deux empires. Le retrait des Tang des régions à l’est de la Transoxiane poussa également les marchands locaux, notamment les Sogdiens, à se tourner vers le Khorasan. Les liens tissés par l’armée arabo-musulmane avec les Turcs Karlouks rapprochèrent ces derniers, culturellement et économiquement, des espaces islamisés, et non plus des espaces bouddhistes. À partir de Talas, on observe un long processus d’islamisation des populations de la région, notamment des Turcs nomades, à tel point que quelques siècles plus tard, ces derniers nourrirent un nouvel élan de l’Islam, notamment à travers les Turcs seldjoukides.
Ce processus de conversion religieuse était lent et complexe, et pas spécialement lancé par l’empire abbasside. Depuis le début des conquêtes arabes, il n’y avait pas vraiment de volonté stricte de convertir les populations conquises. Les croyants d’autres religions devaient payer un impôt, avoir moins de droits avec le statut de dhimmi, mais leur liberté religieuse était respectée. La conversion des marchands sogdiens ou des Turcs a pu être un mouvement d’aubaine pour avoir des opportunités commerciales, une manière d’échapper au statut de dhimmi, ou l’expression d’une véritable expansion spirituelle face à un bouddhisme en déclin.
On ne sait pas. Il reste un dernier point à aborder : le papier. Dans la tradition historique arabe, on retient que c’est grâce à la bataille de Talas que la technique de production du papier s’est diffusée dans l’empire abbasside. Parmi les prisonniers de la bataille, il y aurait eu des artisans chinois du papier qui, une fois amenés à Samarcande, y auraient ouvert la première industrie de production de papier de la ville, qui sera par la suite reconnue pour la qualité de son produit pendant longtemps : le papier de Samarcande.
Le reste de l’empire abbasside aurait ensuite importé ce processus, menant à une explosion de l’emploi du papier, un produit très important dans le développement culturel et religieux de cette dynastie. Mais il faut bien voir qu’il s’agit très probablement d’une légende urbaine. On a des traces d’utilisation de papier à Samarcande dans les années 720, soit trente ans avant la bataille de Talas. Ensuite, les moines bouddhistes, très présents dans la région, avaient déjà une forte culture de l’emploi du papier qu’ils auraient aidé à propager.
Et enfin, le procédé de fabrication du papier n’était pas le même à Samarcande que chez les Chinois : difficile de croire que les Arabes auraient changé la recette tout en la découvrant. Il semble plus probable que le papier soit passé par les contacts marchands et culturels, et la prise de Samarcande par les Arabes joue certainement plus que Talas. Voilà donc pour Talas, une bataille méconnue mais sur laquelle pèsent pas mal d’évolutions qui, à long terme, révèlent quelques tendances. Il est impossible de lui prêter une centralité dans tout ce qu’on a vu, mais elle fonctionne comme un pivot, un repère à la fois temporel et régional.
Deux empires se sont touchés du doigt, puis ont laissé la région concernée par leurs conflits. Le léger avantage des Arabo-musulmans, suivi de l’abandon des Chinois pour des raisons internes, a nourri des dynamiques dont on retrouve des échos plusieurs siècles plus tard. Une bataille qui n’a pas changé le monde du jour au lendemain, mais qui a peut-être, lentement, contribué à dessiner ses contours.


