J’ai cru qu’il était mort. Le cheval s’est effondré sous lui, et le cri est parti des rangs : « Le duc est tué ! » La panique a failli tout emporter. Mais quand il s’est relevé, heaume retiré, ses…

J’ai cru qu’il était mort. Le cheval s’est effondré sous lui, et le cri est parti des rangs : « Le duc est tué ! » La panique a failli tout emporter. Mais quand il s’est relevé, heaume retiré, ses...

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans le camp normand. Guillaume, duc de Normandie, vient de perdre son cheval, tué sous lui. Certains crient déjà à sa mort. La panique gagne les rangs, l’aile gauche bretonne, pourtant, fuit déjà, poursuivie par une partie des troupes anglaises.

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C’est le chaos. Mais Guillaume se relève, retire son heaume et se montre à ses hommes, bien vivant. D’un geste, il rétablit l’ordre et lance une contre-attaque qui massacre les poursuivants isolés. Nous sommes le 14 octobre 1066.

La bataille de Hastings vient de commencer, mais elle est l’aboutissement d’une longue chaîne d’événements et, surtout, le point de départ d’une question que les historiens se disputent encore : d’où vient la chevalerie ? Tout commence par une succession disputée. À la mort d’Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre, sans héritier direct, trois hommes réclament le trône. Harold Godwinson, comte de Wessex, administre déjà le royaume et bénéficie du soutien des élites locales.

Guillaume, duc de Normandie, a accueilli Édouard en exil et assure avoir été désigné successeur. Il a même obtenu d’Harold un serment en ce sens, après l’avoir sauvé d’une capture en 1064. Enfin, Harald Hardrada, roi de Norvège, appuyé par le Danemark, fait valoir un vieux traité et prépare une invasion. Le lendemain de la mort d’Édouard, Harold se fait couronner.

Guillaume comprend qu’il devra conquérir l’Angleterre. Il lui faut des mois pour rassembler des hommes, des navires et du matériel. En septembre 1066, il est prêt, mais les Norvégiens le sont aussi. Le roi Harold doit faire face à deux invasions simultanées.

Les Norvégiens débarquent au nord, prennent York après une victoire à Fulford. Guillaume, lui, attend le bon vent dans la Somme. Harold choisit de frapper d’abord le danger le plus proche. En moins d’une semaine, son armée parcourt près de 300 kilomètres pour rejoindre York.

Le 25 septembre, à Stamford Bridge, il écrase les Norvégiens. Le roi Harald est tué, ainsi que le propre frère d’Harold, qui avait rejoint l’envahisseur après s’être révolté. La menace viking est réglée, mais Harold n’a pas le temps de souffler. Trois jours plus tard, le 28 septembre, l’armée de Guillaume débarque dans le Sussex et installe son camp fortifié près de Hastings.

Harold, informé, laisse ses troupes épuisées au nord et fonce vers le sud avec sa garde personnelle, les housecarls. Il lève des renforts locaux en chemin, essentiellement des troupes issues du fyrd, un service militaire obligatoire. Ce ne sont pas les meilleurs soldats, mais il n’a pas le choix. Il s’installe sur une colline, à une dizaine de kilomètres du camp normand, le 13 octobre.

Son intention semble être d’y attendre et d’affamer l’ennemi. Mais les éclaireurs normands le repèrent dès le soir. Guillaume fait préparer son armée dans la nuit. Au matin, Harold est surpris.

Reculer signifierait abandonner ses troupes. Il se place sur la colline de Senlac et se prépare à livrer bataille. Harold aligne environ 8 000 hommes en rangs très serrés. Sa meilleure troupe, les housecarls, est au centre, les fantassins du fyrd sur les flancs.

Il n’a pas de cavalerie. En face, Guillaume déploie entre 8 000 et 12 000 hommes. Au centre, ses troupes normandes. Sur les ailes, les Bretons à gauche, les Flamands et Picards à droite.

Chaque corps est organisé en trois lignes : archers, fantassins, cavaliers. Plus de mille archers et environ deux mille cavaliers. Les archers normands ouvrent le combat, mais leurs flèches s’écrasent contre les boucliers serrés des Anglais, positionnés en hauteur. Ils se retirent, laissant place à l’infanterie, qui s’approche pour lancer des javelots.

La colline rend l’attaque difficile, et les troupes anglaises tiennent. Guillaume envoie alors sa cavalerie. Elle échoue aussi à percer la formation compacte. Sur l’aile gauche, les Bretons subissent une contre-attaque et se débandent.

L’aile droite anglaise les poursuit, quitte sa position, et finit par être massacrée par une contre-charge de la cavalerie normande, menée par Guillaume en personne. La rumeur de la mort du duc avait semé la panique, mais sa réapparition remobilise ses hommes. Vers midi, une pause s’impose. La mésaventure de la matinée donne une idée aux Normands.

À la reprise, une nouvelle attaque générale est lancée, mais cette fois, l’aile droite semble fuir. Une partie des Anglais la poursuit, et une fois assez loin, les fuyards font volte-face et chargent. La tactique est répétée au centre avec le même résultat. Les historiens doutent de cette histoire de fuite simulée, difficile à exécuter, mais elle explique peut-être comment les Anglais perdent leurs positions.

Après des heures de combat, les deux camps sont épuisés. Les deux derniers frères d’Harold, commandants des ailes, sont tués. Côté normand, on dit que Guillaume a vu périr au moins trois chevaux sous lui. Les Normands changent encore de tactique.

Ils forment un petit contingent d’archers, d’infanterie et de cavalerie qui s’approche, serre les rangs et multiplie les petites attaques, harcelant les Anglais de flèches. Incapables de contre-attaquer, ces derniers voient leur espace se réduire. Après 17 heures, Harold est tué, par une flèche ou par un cavalier, on ne sait pas. La nouvelle se répand, et ses troupes s’enfuient, poursuivies par les cavaliers.

La nuit tombe, mettant fin au massacre. Les Normands tiennent le terrain, le chef ennemi est mort, l’armée anglaise est en déroute. Mais les forces de Guillaume sont désorganisées. Il lui faut une semaine pour se remettre.

Le 20 octobre, il reprend la route. Les élites anglaises ont rapidement trouvé un nouveau roi, un certain Edgar Ætheling, qui ne sera jamais couronné. Guillaume ravage la campagne, passe la Tamise au nord, encercle Londres et obtient sa reddition. Il y fait construire un camp fortifié pour prévenir toute révolte.

Le 25 décembre 1066, il est couronné roi d’Angleterre. La conquête du royaume contre les nobles, désormais rebelles, prendra encore plusieurs années, avec des révoltes jusqu’en 1070. Cette bataille, avec la première croisade, est considérée comme un des actes de naissance de la chevalerie. Mais qu’est-ce que la chevalerie ?

Pour en parler, il faut remonter trois cents ans en arrière, à l’époque carolingienne. Au VIIIe siècle, de Charles Martel à Charlemagne, les Francs étendent leur influence jusqu’à un apogée entre 814 et 840. Cet empire se constitue de marches pour protéger ses frontières et structure une nouvelle administration. Le fonctionnement militaire des Francs repose sur le devoir des hommes libres de servir.

Pas d’armée permanente, mais une armée mobilisable. En cas de défense, tout le monde participe. Pour les campagnes extérieures, les plus riches, capables de s’armer, doivent venir en armes. L’unité de richesse est la manse, une parcelle agricole pouvant nourrir une famille.

Tout propriétaire de cinq manses doit s’armer et répondre à l’appel. Ceux qui ont douze manses ou plus ont des obligations de matériel et doivent aider les moins riches à s’équiper. Un système de co-paiement se met en place : plusieurs hommes financent l’armement de l’un d’entre eux. Avec une telle organisation, l’empire carolingien pouvait mobiliser environ 100 000 fantassins et 35 000 cavaliers lourds.

Ces cavaliers étaient forcément les plus gros propriétaires, car il fallait entretenir plusieurs chevaux et se doter d’une broigne, une protection du torse onéreuse. Une amende, le heriban, frappait tout homme libre ne remplissant pas son devoir militaire, proportionnelle à sa richesse. Ce système n’était pas centralisé. Il dépendait de la bonne volonté des hommes libres.

Tant que les campagnes offraient du pillage, cela fonctionnait. Pour contrôler le territoire, les Carolingiens mirent en place un système de vassalité encore administratif. Le roi nommait des comtes, des ducs, des marquis, qui lui prêtaient serment de fidélité. Ils n’obtenaient pas la terre, mais une délégation de pouvoir public.

Leur titre était révocable et pas spécialement héréditaire. Le pouvoir royal poussait ces comtes à prendre à leur tour des vassaux, reproduisant la structure. Mais à partir de 840, cela se gâte. À la mort de Louis le Pieux, ses enfants se disputent l’héritage.

Le partage de Verdun, en 843, divise l’empire en trois. Les conflits entre et au sein des royaumes francs se multiplient. La dynastie carolingienne s’affaiblit considérablement jusqu’à son éviction définitive, par les Ottoniens à l’Est en 936, qui fondent le Saint-Empire romain germanique en 962, et par les Capétiens à l’Ouest en 987. Environ un siècle et demi de convulsions.

Les pressions extérieures se font plus fortes : les musulmans au sud, les Vikings au nord. L’absence d’extension et donc de pillage fragilise le système. Les vassaux s’autonomisent de plus en plus. Ils s’emparent de leurs pouvoirs de manière privée et imposent l’hérédité de leurs titres.

Les comtes deviennent détenteurs des pouvoirs d’imposition, de justice et de levée d’armée, tout en s’assurant de pouvoir les transmettre. Désormais, l’engagement des forces d’un territoire dépend du bon vouloir de celui qui le gère. Les armées ne sont plus des services dus au roi, mais des sortes de suites armées, des clientèles dont la loyauté va plus au seigneur qu’au souverain. Cette parcellisation du pouvoir, combinée aux incursions vikings, donne lieu à une multiplication des châteaux à partir de la fin du IXe siècle.

Ces châteaux servent de centres de contrôle d’un territoire limité. Ils jouent un rôle important dans l’autonomie des seigneurs et dans le développement d’une cour propre autour d’eux. Parallèlement, le monde agricole se transforme. À partir du IXe siècle, une bonne partie des hommes libres se tourne vers l’agriculture plutôt que la guerre, qui n’offre plus de perspectives d’enrichissement.

Une relation d’interdépendance se crée : les plus puissants protègent, les autres nourrissent. Les grands domaines mettent la main sur les terres exploitées par les familles locales. Les hommes libres se rapprochent du servage, tandis que les esclaves sont petit à petit affranchis et associés à la terre. Le tout est saupoudré de familles paysannes indépendantes.

Contrairement aux idées reçues, le monde agricole améliore fortement sa productivité du IXe au XIe siècle. Les seigneurs organisent les manses et investissent dans des outils productifs : pressoirs, moulins à eau ou à vent, qui poussent un peu partout. Les rendements explosent en demandant bien moins de bras. On parle même d’une révolution énergétique.

À partir de Charlemagne, la quantité de monnaie augmente, le commerce se développe, et une nouvelle expansion urbaine s’appuie sur cette richesse. De tous ces phénomènes émerge une nouvelle figure, de plus en plus désignée dans les sources : le miles, au pluriel milites. On les appelle aussi milites pedites, ce qui souligne qu’ils se battent aussi à pied, mais qu’usuellement, ils sont à cheval. Ce ne sont pas vraiment des professionnels de la guerre, mais la guerre et l’ordre public font partie de leur fonction.

On peut distinguer les seigneurs et châtelains qui se réclament de la qualité de milites, et les milites de château, entretenus par les détenteurs de châteaux. Ces derniers sont logés, armés, entretenus par un seigneur en échange d’un service de garde. Ils finissent par former une catégorie à part entière. Mais forment-ils, à partir du XIe siècle, cette chevalerie que nous cherchons ?

C’est là que les historiens se disputent. Le problème, c’est que le terme de chevalier désigne plusieurs choses. Il y a la fonction, le statut social et l’idéologie. La chevalerie-fonction, c’est le spécialiste de la guerre orienté cavalerie lourde.

La chevalerie-statut, c’est ce qui permet au chevalier de se différencier, de former un corps, un ensemble. La chevalerie-idéologie, c’est tout l’ensemble de codes et de conceptions qui fondent l’esprit chevaleresque. Pour les milites du Xe au XIIe siècle, la fonction est centrale. Ils sont des hommes libres dont la compétence martiale a été remarquée et qui entrent au service d’un seigneur.

Devenir miles a pu être un moyen de monter socialement, mais leur statut ne bouge pas beaucoup. Ils ne se reconnaissent pas spécialement entre eux, ils sont dépendants de leur seigneur et ont différentes origines. Au-dessus, les petits vassaux et châtelains se réclament de la qualité de milites pour raffermir leur position guerrière, mais ils se dénomment surtout domini, seigneurs. Les plus puissants n’ont pas besoin de se dire milites, leur statut social parle pour eux.

Du point de vue de l’idéologie, la chevalerie semble issue d’une influence des seigneurs et châtelains sur leur suite armée, qui s’approprie leurs valeurs nobiliaires : le courage, la prouesse, l’honneur, la loyauté. L’aristocratie carolingienne avait déjà tout cela, avec des armes d’apparat, des valeurs de bon vassal, des cérémonies de serment, et même des jeux qui ressemblent à des tournois. La chevalerie du XIIe siècle n’est pas similaire à la cavalerie lourde carolingienne, mais elle en hérite. À Hastings, l’armée de Guillaume illustre cette émergence.

Pour organiser son armée, il a à sa disposition le service d’ost, mais celui-ci est limité à quarante jours. Il faut motiver les milites, jeunes et capables de se rendre disponibles, par des promesses de conquête, de gloire et de richesse. Pour les vassaux déjà installés, il promet des terres à distribuer une fois l’Angleterre acquise. Il profite aussi des réseaux normands en Sicile et dans le sud de l’Italie, et lance un appel à travers le royaume de France et la Bretagne, qui ont leur propre héritage carolingien.

En quelques mois, avec argent et promesses, il mobilise environ huit mille milites locaux ou non, capables d’opérer ensemble. Les milites de Hastings remplissent bien la fonction chevalerie. L’expédition montre à quel point la catégorie des milites commence à émerger avec une certaine structure sociale. La cavalerie lourde n’a pas été forcément décisive sur le champ de bataille, mais elle a été mise en avant, dès la tapisserie de Bayeux, comme un élément structurant de la victoire normande.

Ce n’est donc pas pour rien qu’on signale souvent Hastings comme un des actes de naissance de la chevalerie. Mais cette naissance est complexe, multiple, et les débats entre historiens restent vifs. La chevalerie n’est pas une simple affaire de cavaliers chargeant la lance couchée. C’est un phénomène militaire, social, culturel et idéologique.

Et si on retient les chevaliers aujourd’hui, ce n’est pas pour quelques charges épiques, mais pour ce qu’ils nous ont transmis de plus profond : un imaginaire de la guerre, de la noblesse et du Moyen Âge qui marque encore nos esprits.