Le 8 juin 793, des bateaux scandinaves accostent sur l’île de Lindisfarne, au large de la côte nord-est de l’Angleterre. Plusieurs dizaines d’hommes armés en débarquent, traversent l’île à pied et se dirigent droit vers le monastère. Ils dépouillent les lieux de tout ce qui a de la valeur, en particulier les métaux précieux, tuent et capturent un certain nombre de personnes. En quelques heures, ils rembarquent avec leur butin et de futurs esclaves, laissant derrière eux la plupart des moines, frappés de stupeur, avant de disparaître aussi vite qu’ils étaient venus.

Ce pillage est considéré comme le commencement de l’ère viking. Pourtant, contrairement à ce que l’on croit souvent, les Vikings n’étaient pas une pure nouveauté en Europe occidentale, des barbares sortis de nulle part pour piller et brûler. Pour comprendre ce qui s’est vraiment passé à Lindisfarne, il faut remonter bien plus tôt et examiner les relations entre la Scandinavie et le reste de l’Europe. D’abord, un point de vocabulaire.
Le terme « viking » désigne en vieux norrois une activité, le fait de gagner des richesses à travers des voyages en bateau, que ce soit par le commerce ou par les raids. Un viking n’est donc pas un membre d’un peuple, mais quelqu’un qui pratique cette activité. La frontière entre Vikings et Scandinaves est floue, d’ailleurs des Irlandais, des Francs ou des Anglo-Saxons ont rejoint des expéditions vikings et sont devenus eux-mêmes des Vikings. Lindisfarne est une île du royaume de Northumbrie, où un monastère a été fondé en 634 ou 635.
Ce lieu a servi de base à la christianisation de l’Angleterre, il abrite le tombeau de saint Cuthbert, le saint patron de la région. À la fin du VIIIe siècle, c’est un centre religieux reconnu dans toute la chrétienté, un lieu de pèlerinage qui attire les croyants et les dons. En clair, il y a des richesses à prendre. Mais les Vikings qui viennent de Norvège ou du Danemark n’attaquent pas au hasard.
Ils savent ce qu’ils viennent chercher, ce qui implique qu’il y avait eu des échanges préalables entre la Scandinavie et l’Europe occidentale. Contrairement à une vision datée, la Scandinavie n’est pas restée coupée du reste de l’Europe jusqu’à l’apparition des raids. Au début du VIIIe siècle, les Frisons servent de lien entre les Francs et la Scandinavie. Un réseau commercial se développe, des villes marchandes apparaissent, et les échanges sont nombreux.
On a retrouvé en Scandinavie des monnaies arabes datant de 770, la région n’est donc pas isolée. Les techniques de navigation, comme la voile carrée ou la connaissance des routes maritimes, ont très certainement été transmises aux Scandinaves par les Frisons. Mais l’expansion des Francs bouleverse cet équilibre. Ils annexent la Frise occidentale entre 720 et 734, puis la Frise orientale en 772.
Les routes commerciales sont chamboulées, et les Scandinaves prennent le relais. Les campagnes de Charlemagne contre les Saxons, entre 777 et 797, accroissent encore la pression sur le monde scandinave, notamment sur le royaume du Danemark. L’avancée des Francs a plusieurs conséquences qui pourraient expliquer l’émergence du phénomène viking. En désorganisant le réseau commercial frison, les Francs poussent indirectement les Scandinaves à se projeter eux-mêmes sur ces routes d’échanges.
On peut supposer que les Scandinaves avaient commencé à commercer ou à effectuer des raids dès les années 770, même si Lindisfarne est le premier cas attesté dans les sources de l’époque. La pression franque contre les Saxons met aussi l’empire de Charlemagne en contact direct avec les Danois. Cela intensifie la concentration d’un pouvoir royal capable de réagir, ce qui crée de fortes tensions sociales et pousse vers les mers des hommes que ce nouveau pouvoir royal dépossède de leur propre autorité. À la fin du VIIIe siècle, les Scandinaves connaissent les routes commerciales, disposent de leur propre réseau de renseignement et sont au fait de l’organisation territoriale des Francs et des Anglo-Saxons.
Ils connaissent Lindisfarne, sa richesse et surtout son absence de défense. Le mode opératoire de ce raid est révélateur. On ne peut pas parler de bataille, mais plutôt d’une attaque éclair : plusieurs dizaines d’hommes, difficilement plus de cent, qui frappent une cible isolée et repartent immédiatement. Ce type de pillage était en réalité une norme culturelle de l’époque.
Charlemagne multipliait les raids contre les Saxons, à la fois pour les punir et pour rapporter un butin qu’il distribuait ensuite à sa cour comme marque de présence diplomatique ou politique. Contre les Avars, installés dans l’actuelle Hongrie, on voit une concurrence entre Pépin d’Italie, fils de Charlemagne, et Éric, duc de Frioul. En 795, Éric s’empare du trésor des Avars et envoie son butin à la cour. Dès l’année suivante, Pépin organise sa propre expédition, sans Éric, et apporte le butin en personne.
Il devait dépasser Éric pour légitimer sa place d’héritier de Charlemagne. Le raid n’est donc pas une invention des Vikings. Ce qui rend l’attaque de Lindisfarne différente, c’est qu’ils s’en prennent à un lieu saint et sans défense, avec très peu de moyens. Contrairement aux raids francs, qui nécessitent le rassemblement d’une armée sous une autorité centralisée, les Vikings lancent de petites attaques éclair avec des bandes de cinquante à trois cents hommes.
Entre 789 et 820, ils visent essentiellement des cibles isolées mais riches, principalement des monastères. Ils frappent en Angleterre à Portland et Lindisfarne, en Écosse, aux Orcades, aux Shetland, chez les Francs à Noirmoutier, et atteignent même l’Irlande et Pampelune. Ces raids sont très décentralisés, ce sont de petites attaques qui refusent le combat dès que les troupes locales réagissent, puis se replient rapidement. C’est du raid classique : attaque surprise, butin limité, refus des combats, retraite rapide.
Cette façon de fonctionner trouve son origine dans la structure sociale des sociétés scandinaves de l’époque. Elles sont majoritairement composées de paysans, petits propriétaires terriens en droit de porter les armes, les « bóndi ». Il existe une hiérarchie sociale marquée, une aristocratie locale joue un rôle de chef, mais elle doit accepter l’influence des assemblées saisonnières, les « thing », auxquelles les hommes libres ont le droit de participer. Toute perspective d’enrichissement devient synonyme d’ascension sociale réelle.
Faire une expédition viking, que ce soit pour marchander ou pour piller, devient très séduisant pour les hommes libres. Les bandes se constituent autour d’un chef capable de fédérer quelques centaines d’hommes au maximum. Elles sont liées par un serment, une expérience commune et une camaraderie proche de l’esprit de corps. Ce groupe, nommé « lið », est le véritable ciment de l’action viking : très soudé, mais aussi farouchement indépendant.
Les raids sont conçus comme des entreprises saisonnières. Les hommes se rassemblent, affrètent leurs bateaux, partent à la bonne saison pour vendre leurs marchandises et piller les sites repérés, puis rentrent avant que les courants ne deviennent défavorables. Les bateaux expliquent pourquoi les Vikings peuvent se permettre ces raids avec si peu de monde. Ils font tout par la mer, et à l’époque les mers et les fleuves sont très peu sécurisés.
Les pouvoirs locaux n’ont pas les moyens d’affréter une flotte suffisante, et les Francs font peu d’efforts dans ce domaine. Les Vikings peuvent donc circuler sans rencontrer de résistance. On distingue généralement deux catégories de bateaux scandinaves. Les « langskip », les navires de guerre, embarquent de nombreux rameurs, une voile et ont un faible tirant d’eau, ce qui leur permet de remonter les rivières tout en tenant la navigation en mer.
Le choix entre rameurs et voile offre une bonne manœuvrabilité et un transport de troupes efficace, mais ils n’embarquent pas de marchandises. C’est le rôle des « knörr », qui n’ont pas de pont, peu de rameurs mais une plus grosse voilure. Ils sont faits pour la haute mer et peuvent transporter plus de quatorze tonnes de marchandises. Il faut oublier le terme « drakkar », une invention du XIXe siècle.
Même les langskip ne sont pas adaptés au combat naval, d’ailleurs les Scandinaves évitent au maximum les batailles en mer. Si elles sont inévitables, ils préfèrent attacher les bateaux entre eux puis tenter l’abordage pour se battre comme sur la terre ferme. Alors, comment se fait-il que les Vikings aient une telle réputation de barbares sanguinaires, alors que les raids étaient la norme à l’époque et que les Francs étaient souvent plus violents ? Dès le début, les écrits des chrétiens, notamment la lettre d’Alcuin, un proche conseiller de Charlemagne et ancien membre de la communauté de Lindisfarne, décrivent un choc et emploient des termes qu’ils n’utilisent pas pour décrire les autres chrétiens : païens, massacreurs, dévastateurs, violateurs, incendiaires.
On ne retrouve pas ces mots à propos des raids des Francs contre les Avars. Alcuin écrit pas moins de quatre lettres à ce sujet, craignant la colère de Dieu, mais il en profite aussi pour remettre en cause la tenue et le comportement des moines disparus. C’est peut-être un but politique et moral : la Grande-Bretagne, nouvellement convertie, voit réapparaître certains rites païens, et les Vikings sont une bonne occasion de rappeler à l’ordre une population qui s’éloigne de Dieu. D’autant que les Vikings n’accordent pas la même sacralité aux lieux saints chrétiens, voire les ciblent explicitement car ils sont plus rentables, ce qui choque profondément les cultures anglo-saxonne et franque.
Cette première phase viking, désorganisée et décentralisée, apprend aux Scandinaves qu’il y a des richesses faciles à prendre en Europe occidentale. Les raids vont s’intensifier et les Vikings vont s’améliorer, mais cela, c’est une autre histoire.


