“À Sedan, le maréchal MacMahon venait de tomber, blessé par un éclat d’obus. J’ai vu le général Ducrot prendre le commandement, prêt à ordonner la retraite vers le nord. “ Mais à cet instant, le…

“À Sedan, le maréchal MacMahon venait de tomber, blessé par un éclat d’obus. J’ai vu le général Ducrot prendre le commandement, prêt à ordonner la retraite vers le nord. “ Mais à cet instant, le...

La guerre éclate entre la France et la Prusse en juillet 1870. L’empire de Napoléon III, affaibli par les tensions sociales et la montée d’un courant républicain, déclare la guerre espérant détourner l’attention des problèmes intérieurs. L’armée française se croît prête, mais elle est mal organisée, mal équipée, et manque terriblement de plans de manoeuvre. Face à elle, les Prussiens, menés par Bismarck, sont parfaitement entraînés, motivés par l’expérience de deux guerres récentes, et bénéficient d’une coordination exceptionnelle.

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Dès les premières rencontres, les Français sont submergés. L’armée de Bazaine se retrouve assiégée dans la ville de Metz. Pour lui porter secours,le maréchal MacMahon et Napoléon III rassemblent une nouvelle armée à Chalon. Ils tentent une manoeuvre de contournement par le nord-est, mais elle est trop lente.

Les Prussiens,surprenant les Français à Beaumont, les obligent à battre en retraite. Le 31 août au soir, MacMahon se replie sur Sedan, croyant n’être poursuivi que par 70,000 hommes. En réalité, ce sont 200,000 soldats prussiens qui convergent vers lui. Les positions françaises sont encerclées.

La frontière belge,toute proche, leur interdit toute retraite vers le nord. Malgré quelques heures de répit, MacMahon ne prend pas la peine de déployer son dispositif au nord pour se ménager une porte de sortie. Il pense briser l’encerclement à l’est, mais les Prussiens s’emparent rapidement des ponts sur la Marne et la Givonne, imposant leur tempo à la bataille. À 4 heures du matin, les Bavarois attaquent le village de Bazeilles.

L’effet de surprise est total, mais les troupes de marine françaises contre-attaquent avec vigueur et reprennent la ville. Le combat devient acharné. Pendant ce temps, l’autre armée prussienne contourne Sedan par l’ouest et prend position sur les hauteurs. Vers 7 heures, MacMahon est blessé.

Le commandement passe alors au général Ducrot, qui comprend immédiatement que les attaques et contre-attaques à l’est ne font que perdre du temps. Il ordonne l’abandon de Bazeilles et organise un mouvement de repli vers le nord-ouest pour tenter de rompre l’encerclement. Mais à cet instant, un coup de théâtre se produit. Le général Wimpffen intervient, arguant que le gouvernement avait décrété que c’est à lui que devait revenir le commandement en cas de blessure du maréchal.

Il prend les rênes et ordonne l’inverse exact. Une nouvelle contre-attaque est lancée sur Bazeilles, tandis que les Prussiens finissent leur encerclement au nord. Vers 9 heures, les renforts prussiens arrivent et les Français perdent leur élan. La pression se fait écrasante sur tout le dispositif.

À 11 heures, les Français sont non seulement encerclés, mais ils sont à la merci de l’artillerie prussienne, qui a pris toutes les positions dominantes autour de Sedan. Le bombardement méthodique commence. Les canons prussiens, plus précis,et à la portée supérieure, écrasent les lignes françaises sans que celles-ci puissent riposter efficacement. L’armée française est brisée.

Une division de cavalerie tente une charge désespérée au nord-ouest pour briser le cercle. Elle est anéantie par le feu prussien. La panique s’empare des troupes. Des soldats se rendent, d’autres fuient.

Sur les hauteurs de Sedan, le drapeau blanc est hissé, à la demande de Napoléon III, qui assiste passif à la destruction de son armée. Le lendemain, les conditions de la capitulation sont négociées. Les résultats sont sans appel: 17,000 pertes françaises,24,000 prisonniers durant la bataille,et 83,000 soldats se rendent ensuite. L’armée de Chalon a cessé d’exister.

Les Prussiens remportent une victoire absolue, avec seulement 10,000 pertes. Mais cette victoire trop complète crée un problème inattendu. Les deux grandes armées françaises sont détruites, l’une capturée à Sedan,l’autre bloquée à Metz. Le gouvernement de Napoléon III s’effondre.

Deux jours après la capitulation, la République est proclamée à Paris. Un gouvernement de défense nationale est formé, qui lève une nouvelle armée. Les Prussiens sont alors obligés de venir assiéger Paris. La guerre s’installe dans la durée, transformant une victoire éclair en un conflit long et complexe.

Derrière ces événements, une réalité technique bouleverse la manière de faire la guerre: la létalité du feu. Jusqu’alors,une balle ronde, sans grande énergie, pouvait rebondir ou blesser sans mettre un soldat hors de combat. Les statistiques napoléoniennes montrent qu’il fallait environ 20 balles pour faire une perte à moins de 100 mètres, et 40 balles au-delà. Mais en 1870, les armes ont radicalement évolué.

Le fusil Chassepot, utilisé par les Français, tire précisément jusqu’à 200 mètres. Il se recharge par la culasse, permettant aux soldats de tirer couché ou à couvert. Ses balles cylindro-ogivales, propulsées par un canon rayé, ont un pouvoir vulnérant immense. Un soldat équipé d’un Chassepot tire trois à six fois plus vite qu’un soldat napoléonien, vise plus loin et plus précisément.

C’est un avantage décisif pour les Français, qui peuvent abattre les Prussiens à distance. Mais côté prussien, l’artillerie prend sa revanche. Les canons Krupp, rayés et à chargement par la culasse, ont une portée deux fois supérieure aux canons français. Ils maîtrisent le tir en cloche,atteignant des cibles jusqu’à 3,000 mètres.

Leurs obus à percussion explosent en touchant le sol, libérant une puissance de destruction nouvelle. Les Français, avec leurs canons chargés par la bouche et leurs obus à fusée limités, sont totalement dépassés. Le canon à balles, ancêtre de la mitrailleuse, existe déjà, mais les Français ne savent pas comment l’utiliser efficacement, le rendant quasi invisible sur le champ de bataille. Cette explosion de létalité a une conséquence paradoxale: le taux de pertes par bataille diminue, comparé aux batailles napoléoniennes.

À Sedan,le taux de pertes est de seulement 12 %, alors que certaines batailles du début du siècle atteignaient 15 à %,35 %de pertes. Comment expliquer cette contradiction, alors que les armes n’ont jamais été aussi meurtrières? D’abord, les armées sont plus grandes, ce qui dilue la proportion de pertes. Ensuite, la puissance dévastatrice du feu force les généraux à manoeuvrer avec plus de prudence.

Le tir devient un moyen d’interdire des mouvements à l’ennemi plutôt que de le tuer massivement. Les régiments engagés dans le feu risquent d’être anéantis, alors les commandants évitent le corps-à-corps, qui disparaît presque entièrement. Les soldats se replient ou se rendent plutôt que de lutter dans des conditions suicidaires. La manoeuvre devient la vertu maîtresse delaguerre.

Une bataille ne se gagne que lorsqu’on brise le dispositif adverse par des mouvements, que ce soit par encerclement ou par attaques concentrées. La létalité du feu a ainsi donné à la manoeuvre toute sa force, dans des guerres de plus en plus techniques et tactiques. Mais cette dépendance à la manoeuvre a ses limites. Une manoeuvre mal exécutée, comme celle de MacMahon à Sedan,mène à la catastrophe.

Et désormais, tout régiment engagé dans le feu est quasiment sûr de disparaître. Les généraux et les théoriciens doivent abandonner le modèle napoléonien de la masse, au prix d’échecs cuisants. La guerre de 1870 marque cette transition brutale vers un nouveau monde militaire, où la puissance de feu et la manoeuvre règnent en maîtres absolus.

Mais les conséquences de cette transformation ne feront que s’amplifier, menant inévitablement vers les champs de bataille dévastateurs du vingtième siècle.