Je pensais que connaître l’histoire de la guerre n’était qu’une question de dates et de batailles. Puis, lors de mon entretien avec un professeur d’histoire militaire, il m’a dit une phrase qui…

Je pensais que connaître l’histoire de la guerre n’était qu’une question de dates et de batailles. Puis, lors de mon entretien avec un professeur d’histoire militaire, il m’a dit une phrase qui...

Je n’ai jamais cessé de me poser la même question : pourquoi sommes-nous si fascinés par la guerre, alors qu’elle incarne l’horreur absolue ? Nous la voyons encore se déchaîner aujourd’hui dans des conflits que l’on oublie parfois, et pourtant, impossible de nier cette attirance. Il y a dans l’affrontement, dans sa violence, une dramaturgie que l’on retrouve dans nos récits, nos jeux, nos films, nos séries. Cette contradiction m’a longtemps habité, jusqu’à ce que j’aie l’occasion d’interroger Hervé Drévillon, professeur d’histoire moderne à l’Université Paris 1 et directeur de la recherche au Service historique de la Défense.

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Plusieurs de ses ouvrages m’avaient déjà servi de sources ou d’inspiration. Durant notre entretien, il m’a offert des pistes de réflexion précieuses sur cette question. « Faire de l’histoire militaire, c’est étudier l’usage de la force, bien au-delà de la guerre elle-même. » m’a-t-il expliqué.

À l’époque moderne, ce sont essentiellement les forces militaires qui assurent le maintien de l’ordre, et même la naissance de la police. La police, aujourd’hui non militaire, était au XVIIIe siècle la maréchaussée, devenue gendarmerie nationale en 1791. Dans la naissance du paradigme policier, il y a beaucoup d’influence militaire. Notamment l’influence de ce qu’on appelait la petite guerre : contrôler des espaces, contrôler des populations.

Comprendre l’usage raisonné et maîtrisé de la force publique, c’est un enjeu intellectuel, mais aussi citoyen, parce que beaucoup de régimes et de systèmes politiques se sont perdus dans un mauvais usage de la force. Aujourd’hui, on le voit très clairement avec les images des tests du Service national universel, où des symboles et des codes militaires sont réemployés, ce qui pose la question d’une militarisation de la société civile. Mais au-delà des enjeux intellectuels et civiques, l’histoire militaire a avant tout un intérêt militaire. Elle joue un rôle très important dans la culture militaire, dans la théorisation de la guerre, et surtout dans la prospective.

Lorsque les armées s’interrogent sur ce que sera la guerre de demain, elles doivent l’anticiper. Or, comment anticipe-t-on l’avenir ? Souvent sur la base d’un raisonnement historique. On étudie les dynamiques du passé jusqu’à aujourd’hui, et on tend à les projeter dans l’avenir.

« Ce que l’on appelle la prospective repose souvent sur une démarche fondamentalement historienne », a-t-il insisté. Il est important d’avoir conscience des enjeux épistémologiques de ce que l’on fait. La meilleure façon de réfléchir à la prospective, c’est de faire de l’histoire en étant conscient des méthodes que l’on emploie. Même dans l’évolution de l’outil militaire, lorsque l’on préparait une campagne dans un espace donné, on utilisait toute la documentation héritée des campagnes précédentes.

On comprend donc assez bien les intérêts militaires et politiques de l’étude de la guerre. Mais nous ne sommes pas tous des colonels ou des généraux en train de prospecter pour connaître le futur du conflit. Il peut y avoir quelque chose de plus personnel. Il faut bien le reconnaître : l’histoire militaire a ceci de fascinant, mais en même temps de troublant, de dérangeant.

Parce que ce dont on parle, c’est la violence, c’est le massacre, ce sont des dizaines de milliers d’hommes qui se font face et qui vont s’affronter. « Personnellement, j’ai un rapport très problématique avec la violence. Je ne la supporte pas. Et c’est précisément pour cette raison que j’éprouve le besoin de la maîtriser intellectuellement.

»

Une fois tout cela dit, on peut admettre qu’étudier l’histoire militaire a un intérêt en soi. Pourtant, ce n’est pas une évidence à toutes les époques. Regardez les magazines spécialisés, les jeux de société, les jeux vidéo. Voyez comment la dernière saison de Game of Thrones a fait réagir le public quant à son absence de réalisme tactique.

Le public français semble montrer un nouvel intérêt pour cette matière. L’évolution de cette chaîne, ainsi que les commentaires qui sont faits, ne font que renforcer ce constat. Alors, les contradictions évoquées au début ont-elles été dépassées ? Ou ressentons-nous ce besoin intellectuel de maîtriser une violence ressentie ?

Y a-t-il un véritable regain d’intérêt ? Selon Hervé Drévillon, ce regain s’est amplifié dans le prolongement des attentats de 2015. Les Français ont découvert que même si les opérations se déroulent sur des théâtres extérieurs, elles ont des effets à l’intérieur, sur le territoire national. Il y a aussi la perception d’une compétition limitée dans le monde qui rend nécessaire la compréhension des logiques de la guerre.

Mais cela se fait de façon paradoxale, parce que nous vivons dans un monde qui nous donne l’impression d’être dangereux, alors que par rapport aux critères passés, c’est un monde largement pacifié. Il m’a donné un indicateur simple : aujourd’hui, dans le monde, plus de gens meurent de suicides que de morts au combat dans le cadre de conflits armés, internationaux ou non. Si l’on prend ce simple critère, le monde est beaucoup plus pacifié qu’avant. Mais cela n’a pas de sens de le dire ainsi, puisque ce n’est pas du tout la perception que l’on en a.

C’est une dimension politique. Déployer les forces armées sur le territoire national, comme l’opération Sentinelle, n’est pas un acte neutre. Il est important de le mettre en perspective. Avec Sentinelle, la France est devenue le principal théâtre d’opérations de son armée.

En France, la relation entre l’armée et la population n’a pas toujours été au beau fixe. Dans les débats politiques, cette relation porte un nom : le fameux lien Armée-Nation. Comprendre comment l’armée s’insère dans la société et dans la République est un sujet politique sensible. Il y a eu des moments de véritable symbiose entre le fait militaire et la République : pendant la Révolution française, en 1870, pendant la Première Guerre mondiale.

Cette guerre-là, il ne faut pas l’oublier, c’est la première fois depuis plus d’un siècle qu’un régime survit à la guerre. En 1815, l’Empire est tombé par une défaite. En 1870, l’Empire est tombé. Et en 1918, la République survit, grâce à la victoire.

Ce sont des moments de symbiose. Mais il y a aussi des moments de tension : le 18 Brumaire de Bonaparte, 1940, le putsch des généraux en Algérie. L’histoire de la relation entre la République et le fait militaire est mouvementée. Comprendre les ressorts de cette histoire, c’est un enjeu important.

Et l’on sait à quel point le mésusage de la force peut perdre un système politique, un système politique qui se perd dans la violence. Finalement, on y revient toujours : la guerre est une expression de la force. En étudier l’histoire, c’est chercher à comprendre comment cette force a été créée, agencée, employée. Et puisque l’on ne peut effacer cette violence, dont les formes sont nombreuses, il devient essentiel de la comprendre pour se prémunir des effets néfastes que la concentration de force peut créer.

Mais qu’en est-il du développement de ce domaine ? Dans les pays anglo-saxons, l’histoire militaire a toujours rencontré un franc succès, sans attirer trop de polémiques. En France, après la Seconde Guerre mondiale, on a noté un franc recul de cette matière dans les universités. Mais comme nous l’avons vu, l’histoire de la guerre revient en force auprès du public.

Est-il de même au niveau académique ? « Il y a actuellement un climat plutôt favorable à ce développement », a-t-il répondu. Pour être tout à fait honnête, il y a encore des réticences dans le monde universitaire vis-à-vis d’une coopération trop développée avec le monde militaire. À l’inverse, il peut y avoir certaines réticences dans le monde militaire vis-à-vis d’une histoire critique.

Mais tout le monde est en train de comprendre que ce qui fait l’intérêt pour l’institution militaire, c’est d’avoir une histoire exigeante, éventuellement critique. Et l’intérêt pour le monde universitaire de s’ouvrir au monde militaire, c’est d’avoir les retours positifs de tout ce qui relève, par exemple, de l’histoire appliquée. Le mot de la fin sera assez optimiste : il trouve qu’il y a autour de l’histoire militaire, actuellement en France, une dynamique vraiment intéressante, enthousiasmante même. C’est le mot.

Comme très souvent, l’histoire doit donner des perspectives de compréhension. Comprendre, questionner, aller au-delà des traces que l’on peut voir quotidiennement de la guerre, de la violence, de la force. La France a d’abord mal questionné l’histoire de la guerre, en la réduisant souvent à des fins purement militaires. Surtout avant la Première Guerre mondiale, l’histoire militaire était réduite à un catalogue de modèles tirés de la période napoléonienne.

Pourtant, en 1911, Jean Jaurès, dans son ouvrage L’Armée nouvelle, avait déjà élargi notre champ de réflexion. « L’histoire est merveilleusement utile quand on l’étudie dans sa diversité, dans son perpétuel renouvellement et dans sa perpétuelle invention. Elle nourrit et stimule l’esprit par des exemples, mais elle avertit aussi que l’action ne peut jamais, sans péril, se réduire à une copie. »

Aujourd’hui, avec des conflits comme ceux du Golfe, de la Yougoslavie, de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie et de la Libye, et avec les interrogations sur la sécurité toujours plus croissantes en France, nous sommes poussés à questionner nos liens avec notre force armée et son histoire.

On peut dire que nous faisons face à une crise de la pensée de la guerre. L’histoire va devoir jouer son rôle, non pour proposer une expertise, mais pour poser les justes questions qui donneront une intelligibilité plus grande à ce qui se jouera demain dans la guerre et dans ces violences.