Ce matin-là, au terminal de Marseille, ma fille a pris ma valise des mains et a déclaré, devant tout le monde, que la suite avec vue sur mer appartenait à sa belle-mère. Elle a dit ça comme si…

Ce matin-là, au terminal de Marseille, ma fille a pris ma valise des mains et a déclaré, devant tout le monde, que la suite avec vue sur mer appartenait à sa belle-mère. Elle a dit ça comme si...

Ce matin-là, au terminal croisière Marseille-PV, ma fille a pris ma valise des mains et a annoncé, devant tout le monde, que la suite avec vue sur mer appartenait à sa belle-mère. Elle a dit ça comme si c’était une évidence. Moi, Raymond Castelli, soixante-dix-huit ans, née dans le quartier Saint-Victor à Marseille, je n’ai ni crié, ni pleuré. J’ai serré la bandoulière de mon sac contre mon épaule, là où je gardais la réservation complète, et j’ai marché vers le guichet.

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Parce que certaines femmes ne répondent pas avec des mots. Elles répondent avec des documents. Dans ma valise, il y avait le carnet de Bastien, mon mari, mort il y a trois ans après quarante et une années passées à cuisiner sur des embarcations entre Marseille, Toulon et la Corse. Quarante et une années de mer.

Ce carnet, il l’avait rempli pendant des décennies. Des ports, des recettes, des noms de collègues, des descriptions de tempêtes légères. Et surtout, une promesse qu’il n’avait jamais eu le temps de tenir. Me faire voyager avec lui.

Juste nous deux, le pont et l’horizon. Il n’avait jamais pu le faire. Alors aujourd’hui, c’était moi qui partais à sa place. Je m’appelle Raymond Castelli.

Je vis au numéro 18 de la rue Sainte, dans un appartement ancien aux persiennes vertes. De ma fenêtre, je ne vois pas la mer directement, mais je la sens. Marseille est comme ça. Elle vous donne la mer sans vous la montrer toujours.

Bastien est parti en janvier 2022 d’un arrêt cardiaque tranquille dans son fauteuil, devant le journal télévisé. Il regardait un reportage sur les ports méditerranéens. Il est parti comme ça, avec la mer dans les yeux jusqu’à la fin. J’ai élevé notre fille presque seule pendant les longues saisons où il était en mer.

Je l’ai aimée avec tout ce que j’avais. Et j’ai continué à l’aimer même quand elle a commencé à avoir honte de ce que j’étais. Ophélie a quarante-sept ans. Elle a rencontré Matthéo Paoli lors d’un congrès professionnel à Lyon.

Sa mère à lui, Josianne, a soixante-quatorze ans. Elle est propriétaire d’immeubles à Aix-en-Provence. Elle n’est pas méchante. Mais elle a l’habitude qu’on s’adapte à elle.

Et Ophélie a décidé, quelque part dans les premières années de son mariage, que s’adapter à Josianne était le prix à payer pour ne pas se sentir petite dans sa propre vie. Le voyage, c’est moi qui l’avais organisé seule, avec mes économies et le contact d’une association maritime qui préservait les mémoires des anciens travailleurs de la mer. Mon idée fixe depuis le dernier hiver de Bastien : traverser la Méditerranée, partir du terminal Marseille-PV, passer par Ajaccio et remettre une copie de son carnet à cette association, pour qu’on se souvienne qu’il avait existé, lui aussi, dans ces eaux-là. La réservation de la suite Pont Lumière avait été faite à mon nom.

Intégralement payée avec mes économies. Ophélie et Josianne figuraient sur le dossier comme accompagnatrices autorisées. Pas comme titulaires. La nuance était dans chaque ligne du contrat que j’avais lu, relu, signé et rangé dans l’enveloppe que je portais contre moi ce matin-là.

Ophélie ne savait pas que j’avais relu tout ça la veille. Elle ne savait pas que j’avais appelé l’agente portuaire trois jours plus tôt pour vérifier que tout était en ordre. Ce matin donc, il était neuf heures moins le quart. L’air sentait le gazole et l’iode.

Ce mélange étrange et familier qui est l’odeur de Marseille quand elle travaille. Nous étions quatre devant le comptoir. Moi, avec mon sac sur l’épaule et ma valise à roulettes bleu foncé. Ophélie, en tailleur gris, les cheveux tirés, ce rouge à lèvres qu’elle mettait quand elle voulait se donner une contenance.

Josianne avec une valise de qualité. Et Matthéo derrière, silencieux comme un homme qui a appris depuis longtemps que le silence est une forme de neutralité confortable. Ophélie s’est penchée vers ma valise sans me regarder dans les yeux. Elle a empoigné la poignée et elle a dit, d’une voix basse et ferme, que la suite avec balcon serait pour Josianne, parce que Josianne avait des problèmes de dos et qu’une cabine standard serait difficile pour elle.

Elle a dit que je comprendrais. Que moi, de toute façon, je ne passerais pas beaucoup de temps dans la cabine. Je n’ai pas répondu. J’ai marché vers le guichet.

Nadia Sorel était derrière le comptoir, dans son uniforme bleu marine. Je lui ai tendu l’enveloppe. Elle a ouvert le dossier, elle a lu et, sans hausser la voix, elle a tapoté quelque chose sur son clavier. Puis elle a levé les yeux vers moi avec un regard qui était une forme de confirmation.

La suite Pont Lumière était à mon nom, exclusivement. Ophélie s’est approchée. Elle a posé les deux mains sur le comptoir. Elle a commencé à expliquer qu’il y avait sûrement un malentendu, que Josianne avait besoin de plus de confort.

Nadia a écouté avec une patience professionnelle. Puis elle a expliqué posément que la titulaire de la réservation était madame Castelli, que les accompagnatrices ne pouvaient effectuer aucune modification sans l’accord de la titulaire. Le visage d’Ophélie a changé. Pas d’un coup.

Par couches, comme quelque chose qui se défait lentement. Josianne s’était approchée. Elle regardait le dossier ouvert. Puis elle a posé une question à voix basse, dans l’air, comme si elle s’interrogeait elle-même.

Qui avait réellement payé ce voyage ? Personne n’a répondu tout de suite. Nadia avait imprimé le contrat original. Trois pages.

Mon nom apparaissait sept fois dans le document. Ophélie et Josianne apparaissaient dans la section réservée aux accompagnatrices, avec une mention explicite indiquant que tout changement nécessitait une validation écrite de la titulaire. Ophélie a lu. J’ai vu le moment exact où elle a compris que ce n’était pas un malentendu administratif.

C’était un document qu’elle n’avait jamais demandé à voir parce qu’elle avait supposé que la réservation était gérée de façon informelle, en famille, dans cette zone floue où la bonne volonté de quelqu’un peut être réinterprétée comme une permission donnée. Elle s’était trompée. C’est Josianne qui a parlé la première. Elle a demandé à Ophélie depuis quand elle savait que la réservation était au nom de sa mère.

Sa voix n’était pas accusatrice. Elle était simplement précise. Ophélie n’a pas répondu. Alors j’ai fait quelque chose que je n’avais pas prévu.

J’ai sorti de mon sac la lettre de l’association maritime. Pas pour écraser, mais parce que cette lettre expliquait la vraie nature de ce voyage. Elle décrivait le projet de mémoire collective, le carnet de Bastien, la cérémonie prévue à bord avec le commandant Venturi. Ce voyage n’était pas uen voyage de loisirs.

C’était une promesse tenue à un homme qui n’était plus là pour la tenir lui-même. Josianne a lu la lettre entière. Ophélie a regardé ailleurs. Je vais vous confier quelque chose que je n’ai confié à personne, pas même à Elisa, mon amie depuis trente-huit ans qui était venue m’accompagner ce matin-là.

Dans les semaines qui avaient suivi la mort de Bastien, j’avais eu peur d’oublier sa voix. Alors j’avais fermé les yeux et essayé de me souvenir de la dernière chose qu’il m’avait dite avant de s’asseoir dans son fauteuil. Il m’avait demandé si j’avais fait du café. J’avais dit oui.

Et il avait dit : Bien. Un seul mot. Bastien était né à La Ciotat, dans une famille de marins. Nous nous étions rencontrés un mardi d’octobre sur le marché du cours Julien.

Il cherchait des herbes de Provence pour une recette. Il m’avait demandé si je savais où trouver du thym frais. Trois semaines plus tard, il était de retour avec une excuse transparente sur la qualité du thym. On s’était mariés dix mois après.

La vie avec un homme de mer, de l’intérieur, c’est surtout une vie à moitié. Des anniversaires décalés, des Noëls sans lui, des nuits où Ophélie avait de la fièvre et où je comptais les jours avant son retour. Mais ce carnet qu’il remplissait, je crois maintenant, autant pour me parler que pour se souvenir. Dans les dernières pages que j’ai lues après sa mort, sa voix s’adressait à moi.

Et Ophélie avait essayé de donner la suite à sa belle-mère. Je ne dis pas ça pour accabler ma fille. Je la comprends. Cette femme de quarante-sept ans qui passe ses années à tenter de combler l’écart qu’elle croit voir entre ce qu’elle vient et ce à quoi elle aspire.

Elle n’était pas cruelle. Elle était terrifiée. Terrifiée de ne pas être à la hauteur d’un monde qui la jugeait selon des critères qu’elle n’avait pas choisis. Mais sa terreur avait un coût.

Et ce matin-là, c’était moi qui payais la note. Nadia Sorel avait demandé à Ophélie et à Josianne de la rejoindre dans une petite salle annexe pour régler la situation administrative. J’étais restée au comptoir. J’ai pris un verre d’eau et j’ai regardé par la grande baie vitrée la silhouette du navire amarré au quai.

Long, blanc, immobile pour l’instant, mais chargé de la possibillité du mouvement. Au bout de quarante minutes exactement, la porte s’est ouverte. Josianne est venue s’asseoir près de moi. Pas en face.

À côté. Elle m’a dit qu’elle ignorait les détails de la réservation, qu’Ophélie lui avait présenté la chose comme un arrangement familial. Elle m’a dit qu’elle regrettait sincèrement de ne pas avoir demandé à voir le dossier. Je l’ai regardée.

Elle le pensait. Je sais reconnaître quand quelqu’un le pense vraiment, après soixante-dix-huit ans de vie parmi les gens. Ophélie se tenait à deux mètres de là, debout, les bras croisés. Elle ne regardait ni moi ni Josianne.

Elle regardait le sol entre ses pieds. J’ai signé les formulaires confirmant que je restais titulaire exclusif de la suite. Nadia m’a tendu ma carte d’embarquement. Mon nom, Raymond Castelli, en lettres nettes, et le numéro de la suite : Pont Lumière 708.

C’est à ce moment que le commandant Lazar Venturi est apparu. Soixante ans, uniforme blanc à galons dorés. Il portait une petite boîte en bois clair, rectangulaire, fermée par un fermoir de métal. Il l’a posée sur le banc entre nous et il l’a ouverte.

À l’intérieur, trois choses. Un insigne de cuisine navale en métal, ovale, gravé aux initiales de la compagnie. Une photographie en noir et blanc d’un homme jeune sur le pont d’une embarcation. Il regardait vers le large, les bras appuyés sur le bastingage, les cheveux défaits par le vent.

C’était Bastien. Il devait avoir trente-cinq ans. Et la troisième chose, c’était une lettre. Une lettre pliée en quatre, légèrement jaunie, à mon nom.

Le commandant m’a expliqué qu’un ancien collègue de Bastien avait laissé cette lettre dans les archives des années plus tôt, avec une note indiquant qu’elle devait être transmise à son épouse. Le collègue avait trouvé la lettre dans les affaires de Bastien lors d’un nettoyage de vestiaire, bien des années avant sa mort. Il avait essayé de la faire parvenir, mais les coordonnées avaient changé. La lettre était restée là, sans qu’on sache quoi en faire.

J’avais la lettre dans les mains. Je ne l’avais pas encore ouverte. Mes doigts tremblaient légèrement sur le papier plié. Je reconnaissais son écriture entre mille.

Cette façon qu’il avait d’appuyer un peu trop fort sur le stylo. Ce R de Raymond qui ressemblait toujours un peu à un P raté. Je n’ai pas ouvert la lettre tout de suite. Je l’ai tenue contre ma poitrine.

Le commandant Venturi m’a demandé si je souhaitais que la cérémonie à bord se déroule comme prévu. Une petite cérémonie dans le salon de lecture du navire au deuxième soir de traversée. J’ai dit oui, bien sûr que oui. Il a hoché la tête.

Puis il m’a dit que le navire était prêt à partir quand je l’étais. Cette phrase-là m’a fait quelque chose. Je me suis levée du banc. J’ai mis la boîte en bois dans mon sac, soigneusement.

J’ai repris ma valise à roulettes. Et je me suis tournée vers ma fille. Ophélie me regardait. Elle avait les yeux rouges, pas de larmes qui coulaient, juste cette rougeur des yeux qu’on retient.

Je n’ai pas dit la phrase que j’avais préparée dans ma tête depuis le matin. Celle sur la valise, celle sur Josianne. Je n’ai rien dit de tout ça, parce que certaines choses n’ont pas besoin d’être dites quand elles ont déjà été vécues. J’ai juste dit que j’irais embarquer, et que quand je reviendrais, nous parlerions.

Pas pour régler des comptes. Pour parler vraiment de son père. Elle a hoché la tête. Le quai était long et le vent sentait le sel et l’iode.

Je me suis mise à marcher. Le pont était en bois clair, légèrement humide de l’embrun du matin. Je me suis arrêtée au bas de la passerelle et j’ai levé les yeux vers le navire. Blanc et imposant contre le ciel de septembre.

J’ai pensé à Notre-Dame de la Garde, cette seule chose qui restait visible longtemps quand on prenait le large, comme disait Bastien, cette façon qu’elle avait de vous assurer qu’il y avait toujours quelque chose à quoi revenir. J’ai monté la passerelle lentement. La porte de la suite 708 était en milieu de couloir. J’ai inséré la clé magnétique.

La porte a cédé avec un petit déclic. La lumière entrait par les baies coulissantes du balcon et posait un rectangle doré sur le sol. La mer était là, bleue et légèrement mouvante, visible dans toute sa largeur. Sur la table, un petit mot de bienvenue.

Et à côté, sans que je l’aie demandé, un vase avec quelques fleurs de lavande fraîche. La lavande. L’odeur de Bastien quand il avait essayé une seule fois dans sa vie de me préparer un bouquet pour notre anniversaire de mariage et qu’il était revenu avec un mélange improbable de lavande et de romarin parce qu’il avait confondu les étals. Je me suis assise dans le fauteuil face à la baie coulissante.

Je n’ai pas pleuré tout de suite. Ça a pris un moment. Il faut parfois que le corps rattrape ce que le cœur a déjà compris. Puis je me suis mouchée.

J’ai sorti la lettre de la boîte en bois clair. L’enveloppe était légèrement collée sur un côté. Le temps avait travaillé le papier. Je l’ai ouverte avec précaution.

Quand je l’ai dépliée, j’ai vu son écriture. Les lignes qui descendaient légèrement vers la droite. Les mots écrits serrés. Il écrivait qu’il était en route vers Toulon et qu’il avait du temps entre deux services.

Il écrivait qu’il pensait à moi plus que d’habitude depuis quelques jours. Il écrivait qu’un jour, quand il aurait pris sa retraite, il voulait m’emmener en mer. Pas pour travailler. Juste pour que je voie ce que lui voyait.

Pour que je comprenne pourquoi il revenait chaque fois avec ce mélange de fatigue et de quelque chose d’autre qui n’était pas du bonheur exactement, mais qui lui ressemblait. Il voulait que je regarde l’horizon depuis un pont et que je comprenne qu’il n’avait jamais été loin de moi quand il était sur l’eau. Il terminait par trois mots. Je t’attends.

J’ai replié la lettre soigneusement. Je l’ai remise dans l’enveloppe. Je l’ai posée sur la table basse à côté du vase de lavande. Et puis j’ai regardé la mer pendant longtemps sans penser à rien de précis.

Le navire a commencé à bouger très doucement. D’abord une légère vibration sous les pieds. Puis le quai a commencé à s’éloigner très lentement. Et au loin, au-dessus de tout, Notre-Dame de la Garde qui restait visible longtemps, comme Bastien l’avait dit.

Je suis restée assise dans ce fauteuil jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’horizon. Je vous ai dit que je comprenais ma fille. Il faut maintenant que je vous parle d’elle vraiment. Ophélie était un enfant facile.

Curieuse, vive. Elle lisait jeune et beaucoup. Elle avait un humour qui ressemblait à celui de Bastien. Ce n’est pas l’enfance qui avait créé le problème.

C’est ce qui vient après, quand on rencontre le monde des autres et qu’on mesure soudain l’écart entre ce qu’on a et ce que certains présentent comme normal. Ophélie avait rencontré Matthéo à trente ans. La famille Paoli, c’était Aix-en-Provence, les immeubles, la table mise avec des verres en cristal le dimanche. Ce n’était pas un monde mauvais.

C’était juste un monde avec ses propres codes. Et Ophélie avait décidé très tôt dans son mariage qu’elle apprendrait ces codes jusqu’à ne plus paraître les avoir appris. Le problème avec cette décision-là, c’est que ça coûte de la vérité sur soi-même, jour après jour. J’avais commencé à me rendre compte de cette transformation il y a environ sept ans, lors d’un dîner chez les Paolis.

Quelqu’un avait demandé comment mon mari et moi nous étions rencontrés. Ophélie avait répondu avant moi. Elle avait raconté notre rencontre au marché, le thym, le sourire de Bastien. Mais elle avait ajouté qu’il avait eu une belle carrière dans le secteur maritime, qu’il avait navigué sur des routes commerciales importantes.

Ce n’était pas faux. Ce n’était pas non plus tout à fait juste. Bastien était cuisinier naval. Il cuisinait des repas pour les équipages.

C’était un travail honnête et noble à mes yeux et aux siens. Mais dans la bouche d’Ophélie ce soir-là, il était devenu quelqu’un d’un peu différent, un peu plus compatible avec les Paoli. Je n’avais rien dit. Je m’en étais voulu de n’avoir rien dit.

Et puis les semaines avaient passé, et le silence avait installé quelque chose entre nous qui n’était pas de la paix mais qui y ressemblait de loin. C’est ça, le danger du silence maternel. Il ressemble tellement à de l’acceptation. Je pensais à tout ça dans mon fauteuil sur le pont Lumière, avec la mer qui défilait doucement derrière les baies.

La lettre de Bastien était sur la table. La photographie de lui jeune était posée à côté du vase de lavande. Et je lui parlais intérieurement. Je lui disais que notre fille était perdue dans une direction qu’elle avait choisie elle-même mais qui l’éloignait d’elle-même.

Je lui disais que j’aurais aimé qu’il soit là pour lui parler lui aussi, parce qu’il avait eu avec elle une façon de parler qui désarmait la défensive sans paraître vouloir la désarmer. Le premier soir, j’ai dîné seule au restaurant du navire. Une table pour une près d’une fenêtre qui donnait sur la mer de nuit. J’ai commandé une dorade et un verre de rosé de Provence.

Je ne bois plus beaucoup depuis que Bastien est parti, parce qu’il n’y a plus personne à qui trinquer de l’autre côté de la table. Ce soir-là, pourtant, j’ai levé mon verre une fois, discrètement, vers la fenêtre noire. Et j’ai dit son prénom à voix très basse. Bastien.

Le lendemain matin, je me suis réveillée tôt. Le ciel était de cette couleur lilas et rose pâle qui précède le jour. Je me suis installée sur le balcon avec le châle en laine beige que j’emporte toujours dans les voyages. J’ai ouvert le carnet à la dernière page écrite.

La dernière entrée datait d’un soir de novembre 2021, deux mois avant sa mort. Il décrivait une émission de télévision sur les ports méditerranéens. Il disait que les images de Marseille, vues du large, lui avaient rappelé comment la ville ressemblait à quelqu’un qu’on aime quand on la voit depuis l’eau. Puis, dans un coin du bas de la page, en petite écriture serrée, comme s’il n’avait pas prévu de l’écrire mais ne pouvait pas s’en empêcher, il avait ajouté : Raymond a fait du café.

Il sent bon depuis le couloir. Je rentre. J’ai fermé le carnet avec soin et je l’ai tenu contre moi dans le froid du matin sur le balcon. La cérémonie a eu lieu le deuxième soir, dans le salon de lecture, exactement comme prévu.

Deux représentants de l’association maritime étaient là. Une femme de mon âge, Hélène, et un homme d’une soixantaine d’années, Marcel, qui avait lui-même travaillé sur des embarcations dans les années quatre-vingt. Hélène a expliqué le travail de l’association. Elle a dit que le carnet de Bastien Castelli était un document exceptionnel, non pas parce qu’il était extraordinaire dans sa forme, mais parce qu’il était extraordinairement humain dans son contenu.

Marcel a ajouté quelque chose qui m’a touchée. Il a dit que les archives de la compagnie conservaient des milliers de documents techniques, mais que les carnets personnels comme celui de Bastien étaient rares, parce que la plupart des hommes gardaient leurs pensées pour eux. Que l’habitude du silence était une deuxième peau pour les gens de mer. Et que quand quelqu’un avait eu l’audace ou la nécessité d’écrire ce qu’il ressentait, ce document devenait précieux pour tout le monde.

J’ai remis la copie du carnet à Hélène, en gardant l’original comme prévu. Le commandant a sorti de sa poche une petite étiquette bleue et l’a fixée à la couverture de l’original avant de me le remettre. Elle portait une inscription en lettres noires et soignées : Raymond Castelli, mémoire familiale. J’ai regardé longtemps cette étiquette.

Le matin d’Ajaccio, je me suis levée avant l’entrée dans le port. La Corse se découvrait lentement depuis le large. D’abord, une masse sombre contre le ciel de l’aube. Puis les contours sont apparus, les montagnes derrière la ville, les premières lumières du port qui s’allumaient dans le gris du matin.

Bastien m’avait décrit Ajaccio des dizaines de fois. Il disait que la ville avait quelque chose d’important jusque dans l’architecture, une certaine façon de se tenir dans le paysage. J’ai décidé de descendre. Pas pour visiter dans le sens touristique du terme.

Juste pour marcher un peu, sentir la terre sous les pieds après deux jours de mer, et faire quelque chose que j’avais prévu depuis le début. Il y avait en Corse, à Ajaccio, un restaurant que Bastien avait mentionné dans le carnet. Une petite adresse dans une ruelle derrière le marché. Il avait décrit la patronne, une femme d’un certain âge avec une façon de cuisiner le veau à la corse qui lui avait rappelé ce que sa propre mère faisait le dimanche.

J’ai trouvé la rue facilement. Le restaurant était toujours là, tenu maintenant par la fille de la patronne originale. Je lui ai montré la page du carnet. Je lui ai expliqué qui était Bastien, pourquoi j’étais là.

Elle m’a regardée avec ses yeux que les Corses ont parfois, des yeux qui évaluent vite et décident vite. Puis elle m’a dit de m’asseoir et elle m’a apporté du veau à la Corse, sans que je le commande. J’ai mangé seule à cette petite table en bois, avec le carnet de Bastien posé à côté de mon assiette. Et c’était, je crois, le repas le plus chargé de sens que j’avais fait depuis longtemps.

Ce qu’Ophélie ne savait pas, ce qu’elle ne pouvait pas savoir, c’est que ce voyage n’était pas juste un voyage de mémoire pour son père. C’était aussi une façon de me tester moi-même. De voir si je pouvais encore être seule avec quelque chose de grand sans m’effondrer. La réponse était oui.

J’avais toujours cette substance. Elle s’était peut-être durcie par endroits, là où les deuils avaient travaillé le tissu, mais elle était là. Et c’est peut-être la chose la plus importante que j’ai comprise pendant cette croisière. Les femmes de soixante-dix-huit ans ne sont pas des fragments de ce qu’elles ont été.

Elles sont la totalité de ce qu’elles ont été, compressée dans un corps plus petit, mais entière. Ophélie avait voulu me réduire à une cabine standard. Mais je n’avais jamais été une cabine standard. J’avais toujours été la suite.

Le retour vers Marseille s’est fait dans un calme que je n’avais pas anticipé. Le troisième jour, l’après-midi, quelque chose d’inattendu s’est produit. Le commandant Venturi m’avait fait transmettre un message me demandant si je souhaitais prendre un café avec lui dans son bureau avant l’arrivée. Le bureau du commandant était au pont navigation.

Sur le bureau, deux tasses et une cafetière. Il voulait me parler de quelque chose qu’il n’avait pas mentionné au terminal parce qu’il avait estimé que ce n’était pas l’endroit. Il a sorti un document de son tiroir. Une feuille de papier ordinaire, légèrement ancienne, avec des notes manuscrites.

Quand les archives de la compagnie avaient été consultées pour la préparation de la cérémonie, on avait trouvé une mention datant de 1997. Bastien Castelli avait effectué une démarche administrative pour demander l’attribution d’une traversée spéciale en couple. Un programme que la compagnie proposait à l’époque pour les familles du personnel navigant. La demande avait été faite, le formulaire rempli, soumis.

Et puis Bastien avait été muté sur un autre circuit. La demande était restée sans suite dans les archives. Le commandant m’a dit que la compagnie avait souhaité honorer cette demande de façon posthume. Que la suite Pont Lumière et la courtoisie honorifique n’étaient pas seulement liées au carnet.

Elles étaient aussi une forme de réparation pour une traversée qui aurait dû avoir lieu en 1997 et qui ne s’était jamais faite. Je l’ai regardé de l’autre côté du bureau. Ma voix était plus petite que d’habitude. Bastien avait donc essayé de m’emmener en mer avant même d’avoir écrit la lettre.

Il avait essayé concrètement, administrativement, formulaire signé et soumis. Il avait essayé. C’est ça qui m’a le plus touchée. Non pas qu’il ait échoué, mais qu’il ait essayé.

Parce que les hommes de sa génération ne disaient pas facilement « Je veux t’emmener voir quelque chose de beau ». Ils remplissaient des formulaires. Ils essayaient dans les actes. Le matin du retour, je suis restée debout avant l’aube, comme chaque jour depuis le départ.

C’était devenu une habitude, ce réveil dans le noir et le café sur le balcon et l’attente de la lumière. Une habitude que j’emportais avec moi comme un cadeau. J’ai regardé Marseille apparaîître du large dans l’ordre inverse d’îl y a quatre jours. D’abord Notre-Dame de la Garde, exactement comme Bastien l’avait dit.

Puis les collines, puis les toîts clairs, puis le port et ses grues. Marseille qui revenait. J’ai pensé à Elisa qui m’avait envoyé un message le troisième jour et à qui j’avais répondu avec un seul mot. Bien.

Le même mot que Bastien. Et j’ai pensé à Ophélie. Elle avait appelé deux fois depuis mon départ. Je n’avais pas décroché lors du premier appel.

Pas par punition. Mais parce que j’avais besoin de finir ce que j’étais venue faire ici avant de reprendre la conversation avec elle. Au deuxième appel, j’avais décroché. Elle avait demandé si j’allais bien.

J’avais dit oui. Un long silence avait suivi. Puis elle avait dit très doucement, avec cette voix qu’elle n’avait plus depuis des années, qu’elle était désolée. Deux mots.

Simples et sans ornement. Je lui ai dit que nous parlerions. Qu’à mon retour, si elle était prête à écouter, il y avait des choses sur son père qu’elle ne savait pas et qui méritaient d’être entendues. Elle avait dit d’accord.

Le navire entrait dans le port. Les remorqueurs s’étaient positionnés. Le terminal croisière Marseille-PV se rapprochait. Je rentrais avec le carnet de Bastien et son étiquette bleue, la lettre, la photographie de lui jeune, l’insigne de cuisine navale.

Et quelque chose d’autre que je n’aurais pas su montrer à personne, mais que je sentais clairement. Une certitude renouvelée sur qui j’étais et ce que je valais. Ophélie était sur le quai. Sans Josianne, sans Matthéo.

Seule. Elle portait une veste simple et un jean, et une petite besace de cuir brun qu’elle avait depuis des années, celle qu’elle n’utilisait plus chez les Paoli parce qu’elle ne faisait pas assez bien. Elle était debout parmi les familles qui attendaient les passagers, un peu sur le côté, avec cette façon d’attendre propre aux personnes qui ne sont pas sûres d’être les bienvenues mais qui sont venues quand même. Je l’ai vue tout de suite en sortant du terminal.

Elle m’a vue aussi. Elle n’a pas bougé vers moi d’abord. Peut-être parce qu’elle voulait me laisser choisir. Je suis allée vers elle.

On ne s’est pas embrassées tout de suite. On s’est regardées. Il y avait des choses qui flottaient dans l’air entre nous. Puis Ophélie a dit qu’elle n’avait pas amené Josianne parce que c’était entre nous.

Qu’elle était venue seule, en train depuis Aix, parce qu’elle voulait être là quand je débarquerais. J’ai regardé ma fille de quarante-sept ans debout sur ce quai avec sa vieille besace de cuir brun, et j’ai vu quelque chose que je n’avais pas vu depuis longtemps. J’ai vu la petite fille du quartier Saint-Victor qui lisait trop et qui riait fort et qui avait l’humour de son père. Elle était toujours là, sous les couches de ce qu’elle avait essayé de devenir.

J’ai ouvert mon sac. J’ai sorti la boîte en bois clair. J’en ai tiré la photographie de Bastien jeune, celle où il regardait l’horizon depuis le pont, les bras sur le bastingage, les cheveux défaits par le vent. Et je l’ai tendue à Ophélie.

Elle l’a prise avec précaution, comme si le papier pouvait casser. Elle a regardé son père. Ce père qu’elle avait connu avec des mains fatiguées et des absences régulières. Elle ne l’avait jamais vu jeune comme ça.

Ophélie a pleuré. Vraiment pleuré. Pas les yeux rouges du terminal. Les larmes qui descendent sans qu’on les arrête parce qu’elles ne demandent plus la permission.

Je n’ai pas dit « je te l’avais dit ». Je n’ai rien dit de tout ça. J’ai posé ma main sur son bras et j’ai attendu que ça passe. Puis j’ai dit qu’il y avait une lettre qu’il m’avait écrite, et que je lui en lirais une partie ce soir, si elle voulait venir rue Sainte.

Qu’il y avait aussi des choses dans le carnet sur la Corse et les couchers de soleil qu’il avait essayé de décrire avec les mots qu’il avait. Elle a hoché la tête. On a marché ensemble vers la sortie du terminal. Ma valise qui crissait sur le carrelage et sa besace sur l’épaule.

L’air de Marseille autour de nous, avec le sel et l’iode, et quelque chose qui ressemblait, ce matin-là, à un début de quelque chose. Pas une réconciliation complète. Pas un pardon instantané. Juste un début.

La rue Sainte et les persiennes vertes et la lumière du matin sur le carrelage de la cuisine nous attendaient. Et le café que j’allais faire, et que cette fois nous allions boire ensemble. Le carnet de Bastien est maintenant sur l’étagère basse du couloir, avec son étiquette bleue. La lettre est dans un cadre de bois simple, accroché dans la chambre, dans cet angle entre la fenêtre et l’armoire qui reçoit la lumière du matin pendant environ une heure chaque jour.

La photographie de Bastien jeune est dans un double cadre. Une copie chez moi. Une copie chez Ophélie. Elle me l’a demandée un dimanche soir.

Elle avait dit qu’elle voulait la voir chez elle, dans sa maison d’Aix-en-Provence, dans un endroit où elle pouvait le voir. Qu’elle voulait que son père soit présent dans sa maison aussi. Elle l’a mis sur le rebord de la fenêtre du salon, à côté d’une plante verte. Ce Bastien jeune qui regarde l’horizon depuis le pont de son embarcation.

Depuis la fenêtre du salon d’Ophélie, le large qu’il regarde est la direction du ciel de Provence. Ce ciel immense et bleu qui rappelle, par sa façon d’être, que l’horizon n’est jamais vraiment une fin. Moi, Raymond Castelli, soixante-dix-huit ans, rue Sainte, quartier Saint-Victor, Marseille. Je bois mon café ce matin, avec l’étiquette bleue visible depuis ma chaise et les persiennes vertes qui laissent entrer la lumière en lame dorée sur le carrelage de la cuisine.

La mer, je ne la vois pas directement depuis ma fenêtre, mais je la sens. Marseille est comme ça. Elle vous donne la mer sans vous la montrer toujours. Et maintenant que j’ai traversé cette mer, une fois sans Bastien mais avec lui quand même, quelque part dans le vent et la lumière et les crêtes blanches du troisième jour, maintenant je la sens différemment.

Je la sens comme quelque chose que j’ai fait, pas comme quelque chose qui m’a été refusé. La suite Pont Lumière était à mon nom. Elle l’a toujours été.