J’ai reçu les audios de Thomas expliquant avec une froideur terrifiante comment nous manipuler, comment gagner encore plus notre confiance avant le coup final. Dans l’un des audios, il riait. Il riait sincèrement en parlant de combien j’étais naïve, de comment je lui faisais confiance aveuglément. Françoise, Élodie a parlé à nouveau.

Je sais que je n’ai aucun droit de demander quoi que ce soit, mais je voulais que tu saches que je suis vraiment désolée. Je me suis laissée manipuler par lui. Mais Thomas va payer plus, beaucoup plus, parce qu’il n’a aucun véritable remords. Dans ce dernier audio que j’ai envoyé, le plus long, écoute jusqu’à la fin, surtout les dernières minutes.
Il parle d’une étape suivante au cas où vous résisteriez. Elle a raccroché. J’ai cherché l’audio le plus long dans la liste qu’elle avait envoyée. Il durait presque vingt-cinq minutes.
J’ai commencé à l’écouter avec Michel. Thomas parlait avec Élodie du plan de la procuration en détail minutieux, de la fête, de comment après ça ils allaient tout liquider rapidement et partir à l’étranger. Et puis, dans les dernières minutes de l’audio, il a dit quelque chose qui m’a fait arrêter de respirer. — Et s’il résiste ?
demandait Élodie. — Beaucoup. S’il refuse de signer la procuration, peu importe comment je la présente, j’ai un plan B déjà pensé. Mon père a des problèmes cardiaques depuis des années, tension haute incontrôlée.
Parfois, s’il a une crise cardiaque fatale, ma mère va rester complètement vulnérable émotionnellement. Une veuve en état de choc. Là, elle va signer absolument n’importe quoi que je mettrai devant elle sans questionner. Longue pause dans l’audio.
Puis la voix d’Élodie, choquée :
— Thomas, tu parles de tuer ton propre père, de provoquer sa mort. — Je parle d’accélérer l’inévitable. Il a soixante-deux ans, une tension qui oscille, du cholestérol élevé. C’est honnêtement juste une question de temps avant qu’il ait un problème grave.
Je ne ferai qu’avancer ça de quelques années. — C’est de la folie complète. C’est un meurtre prémédité. — C’est du pragmatisme.
C’est de la survie. Et tu es avec moi là-dedans, ou tu es contre moi ? J’ai besoin de savoir maintenant. L’audio se terminait là, brusquement.
J’ai regardé Michel, il était complètement blanc. Ses mains tremblaient de manière incontrôlable. — Il allait me tuer, Françoise, a chuchoté mon mari. Notre propre fils planifiait de m’assassiner.
J’ai ouvert la portière de la voiture juste à temps et j’ai vomi sur le sol de la station-service. J’ai vomi tout ce que j’avais dans l’estomac. Quand je n’avais plus rien à évacuer, je suis restée agenouillée sur le sol sale, sanglotant sans contrôle. Michel est sorti de la voiture en tremblant, s’est agenouillé à côté de moi, m’a serrée dans ses bras.
Nous n’avons pas pu retourner à la maison cette nuit-là. Comment l’aurions-nous pu ? Nous sommes allés dans un hôtel simple près de la station-service, dans le quartier de Vaise. Nous avons loué une chambre pour essayer de nous reposer un minimum avant de décider des prochaines étapes.
Comment éteindre l’esprit après tout ça ? — Nous devons aller à la police, a dit Michel. Maintenant. Immédiatement.
Il est trois heures du matin, je m’en fiche. Nous devons y aller maintenant, avant qu’il fasse quelque chose de pire, avant qu’il disparaisse. Il avait raison. Nous nous sommes habillés et sommes allés directement au commissariat le plus proche.
L’agent de garde, un homme d’environ quarante-cinq ans avec des cernes profonds, nous a emmenés dans un bureau privé dès que nous avons expliqué la raison de notre présence à cette heure. — Vous avez toutes ces preuves dont vous avez parlé ? Nous avons montré absolument tout : les messages que Michel avait photographiés, les fichiers qu’Élodie avait envoyés, les audios où Thomas expliquait le plan horrible, les transferts bancaires documentés, la procuration frauduleuse. L’agent a analysé chaque élément avec une attention croissante.
— C’est extrêmement grave. Fraude, abus de confiance. Et ce dernier audio sur le plan de provoquer la mort…
Il a secoué la tête. — Planification d’homicide.
Je vais transmettre ça de toute urgence au parquet. Vous allez devoir répéter toute la déclaration là-bas, mais je vais déjà faire l’enregistrement initial. Nous avons passé des heures là-bas. Le soleil se levait quand nous sommes finalement sortis avec un numéro de dossier enregistré et un rendez-vous programmé pour faire une déclaration formelle au parquet le lundi matin.
Nous sommes retournés à l’hôtel, nous nous sommes douchés, nous avons essayé de dormir quelques heures, mais c’était fondamentalement impossible. Le dimanche a été sombre. Nous sommes restés dans la chambre d’hôtel la majeure partie de la journée, essayant de rassembler des forces émotionnelles pour ce qui viendrait. Thomas n’a pas appelé, pas envoyé de message.
Silence absolu de sa part. Le lundi à neuf heures du matin, nous étions au parquet comme convenu. Madame Lefèvre, la procureure chargée du dossier, était une femme d’environ cinquante-cinq ans, aux cheveux complètement gris, avec une expression qui mélangeait la dureté professionnelle nécessaire et une compréhension humaine sincère. — Combien d’enfants avez-vous ?
a-t-elle demandé après les présentations formelles. — Seulement Thomas, ai-je répondu, la voix encore rauque. — J’imagine à quel point cela doit être immensément difficile d’être ici en train de dénoncer votre propre fils. Mais vous avez fait absolument ce qu’il fallait en venant nous voir.
Nous avons répété tout le récit, désormais enregistré officiellement. Chaque détail, chaque découverte, chaque trahison. Cela a pris des heures. La procureure posait des questions précises, vérifiait des dates, contrôlait les cohérences.
Quand nous avons terminé, elle avait une pile de documents organisés méthodiquement. — Je vais demander un mandat d’arrêt contre Thomas Gérard, également contre Élodie Mercier. Bien qu’elle se soit présentée volontairement à Grenoble, des équipes vont se mobiliser immédiatement. Vous avez une idée d’où il pourrait être ?
— Aucune. Il a son propre appartement dans la Croix-Rousse, mais je doute beaucoup qu’il y soit. Ils ont tracé son numéro de téléphone : il était éteint depuis samedi soir. Ils ont vérifié ses cartes : le dernier mouvement datait de samedi à six heures du matin, dans un distributeur, un retrait maximum autorisé de trois mille euros.
Il pouvait être littéralement n’importe où. — Nous allons le trouver, a dit madame Lefèvre avec conviction. Cela peut prendre quelques jours ou même des semaines selon où il se cache, mais nous le ferons. Les jours suivants ont été une attente angoissante.
Mardi, mercredi, jeudi, aucune nouvelle. Le vendredi, madame Lefèvre a appelé :
— Nous avons trouvé Thomas. — Où ? — Dans un hôtel bon marché à Annecy.
Il utilisait un faux nom. Il n’a opposé aucune résistance. On le ramène vers Lyon maintenant. Vous voulez être là quand il arrivera ?
— Nous allons être là. À dix-huit heures, un fourgon est arrivé. Nous avons vu quand ils ont fait descendre Thomas. Il était menotté, la tête baissée, complètement vaincu.
Des vêtements sales, une barbe de plusieurs jours. Il semblait avoir vieilli de dix ans. Il nous a vus, s’est arrêté, les yeux très ouverts par le choc. — Vous voulez lui parler ?
a demandé madame Lefèvre. Parfois, cela aide au processus et peut vous donner une clôture émotionnelle. Nous avons accepté à contrecœur. Thomas était dans la salle d’interrogatoire, menotté, avec un avocat commis d’office.
Il a levé les yeux, des larmes immédiates, et a commencé à pleurer. — Maman, papa, ne faites pas ça maintenant. — N’essaie pas de demander pardon. Il n’y a pas d’explication possible.
Madame Lefèvre a commencé l’interrogatoire officiel :
— Thomas Gérard, confirmez-vous avoir détourné quarante mille euros de vos parents ? — Je confirme. C’était moi. — Et sur le plan de la procuration ?
— Je confirme. J’allais la présenter comme un cadeau pour que ma mère signe sans bien lire. — Avec quelle intention ? — Avoir un accès total à leurs biens pour tout vendre et partir avec l’argent.
— Et sur le plan de provoquer une crise cardiaque fatale à votre père ? L’avocat a protesté :
— Mon client n’a pas besoin de répondre. — C’était juste une conversation, a dit Thomas. Je n’allais jamais le faire.
— Une conversation ? ai-je dit. Tu as planifié comment tuer ton propre père ? — Non, maman.
Ce n’était pas sérieux. — Comment croire quoi que ce soit que tu dises ? Tu as menti sur tout. L’interrogatoire a continué pendant des heures.
Quand madame Lefèvre a éteint l’enregistreur, elle a dit :
— Avec ses aveux, l’affaire est close. Nous parlons d’une peine substantielle : minimum huit ans, jusqu’à quinze ans ou plus. Et Élodie coopère à Grenoble. Peine réduite, environ trois ans avec libération conditionnelle.
Thomas a demandé à nous parler en privé. — Cinq minutes, a dit Michel. Thomas était seul, toujours menotté. — Merci d’avoir accepté.
Je sais que je ne le mérite pas. J’ai tout gâché. J’ai détruit notre famille. — Pourquoi, Thomas ?
Qu’avons-nous fait de mal ? — Vous n’avez rien fait de mal. Le problème était en moi. Il a toujours été là.
Vous vous souvenez du vase cassé quand j’avais huit ans ? L’argent de ton sac à quatorze ans, c’était moi. Plusieurs autres choses, c’était toujours moi. Et cet audio sur tuer mon père… c’était un vrai plan.
Je ne veux plus mentir. Je faisais des recherches sur des substances pour provoquer une crise cardiaque, des doses, des façons de l’administrer. C’était le plan B. Entendre sa confirmation était terrible.
Michel a vacillé. — Vous allez me pardonner un jour ? — Je ne sais pas. Peut-être jamais, peut-être dans de nombreuses années.
Mais maintenant, je ressens juste du vide. Et tu vas passer beaucoup de temps enfermé. Nous avons changé le testament. Tout va à des institutions caritatives, sauf ta réserve héréditaire obligatoire.
Thomas a hoché la tête. — Je le mérite. Les mois suivants, l’affaire s’est infiltrée dans la presse. C’est devenu un titre national.
Le procès a eu lieu huit mois après l’arrestation. La procureure a présenté chaque preuve : l’audio terrible, les messages, les relevés bancaires, le témoignage d’Élodie. La défense a essayé d’argumenter le repentir, mais contre les preuves, cela sonnait vide. Le tribunal a délibéré dix heures.
Le greffier a lu :
— Le tribunal considère l’accusé coupable de tous les chefs d’accusation. La juge a lu la sentence :
— Thomas Gérard, je vous condamne à quatorze ans de prison en régime fermé. Aujourd’hui, cinq ans se sont écoulés. Thomas a quarante ans.
Il lui reste neuf ans. Nous avons déménagé dans un appartement plus petit à la Guillotière. Nous avons créé un fonds qui aide les victimes de fraude familiale. Je l’ai visité quatre fois en cinq ans.
Michel, jamais. Thomas écrit des lettres. Je les lis toutes. Je n’en réponds aucune.
J’ai appris que le pardon est un processus long. J’ai appris que même à soixante-quatre ans, après une trahison dévastatrice, il est encore possible de recommencer. Thomas sortira dans neuf ans, il aura quarante-neuf ans. Nous aurons soixante-treize ans.
Je ne sais pas comment sera notre relation, mais j’ai neuf ans pour y penser, pour continuer à guérir. Pour l’instant, je vis un jour à la fois. Certains jours sont bons, d’autres difficiles, mais je continue à vivre parce qu’à mon âge, j’ai appris qu’il n’est jamais trop tard pour recommencer, jamais trop tard pour se choisir soi-même, jamais trop tard pour chercher la justice et la dignité.


