J’ai trouvé le double de ma clé de maison dans le sac à outils de mon nouveau voisin. La semaine dernière encore, je lui confiais mon jardin en toute confiance, heureux d’avoir enfin un voisin…

J’ai trouvé le double de ma clé de maison dans le sac à outils de mon nouveau voisin. La semaine dernière encore, je lui confiais mon jardin en toute confiance, heureux d’avoir enfin un voisin...

Mon nouveau voisin connaissait le code de mon garage. Je ne l’avais donné à personne. Pourtant, un soir, je l’ai trouvé assis sur le capot de ma voiture, un sourire désarmant aux lèvres, comme s’il m’attendait depuis toujours. Franck était arrivé trois semaines plus tôt.

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Il avait un beau sourire, une poignée de main franche, et un mot gentil pour chacun. Il aidait la vieille madame Aubin à porter ses courses, il écoutait le père Blanchard radoter sur la guerre d’Algérie en hochant la tête avec attention, il demandait des nouvelles du chat de la voisine, même celui qui se cachait toujours. En quinze jours, il connaissait les prénoms de toute la rue, nos petites misères, nos anniversaires. Moi qui vivais ici depuis trente-cinq ans, j’en savais moins que lui.

Et nous, les vieux, on se disait par-dessus les clôtures : « Il est bien ce Franck, hein ? Quel garçon serviable. » On était contents, tout bêtement. Contents qu’un peu de jeunesse soit entrée dans notre allée où l’on n’entendait plus que le bruit des volets qu’on ferme.

Personne ne s’est demandé pourquoi un homme jeune, sans femme, sans enfant, sans attaches, choisissait de passer tout son temps avec des retraités. Personne. Moi le premier. C’est ça, la ruse.

Elle se sert de ce qu’il y a de meilleur en nous : notre besoin de compagnie, notre gratitude, notre penchant à croire le bien. La bonté gratuite existe, bien sûr. Mais la bonté trop parfaite, trop rapide, trop calculée pour plaire à tout le monde, ça n’est pas de la bonté. C’est un outil.

Je l’ai compris trop tard. Ce soir-là, dans mon garage, il avait mon code. Il l’a dit comme ça, en passant : « Ah, tu changes ta voiture ? T’as besoin d’aide ?

» Je ne lui avais jamais montré le clavier. Personne ne le connaissait, pas même ma sœur. Ma main a tremblé pendant que je répondais : « Comment tu sais ça ? » Il a ri, un rire léger, trop léger : « Tu m’avais dit le code l’autre jour, pour que je te range le jardin.

T’as oublié. » Je n’ai rien dit. J’avais un vide dans la tête. Je ne lui avais jamais donné ce code.

Jamais. Le lendemain, j’ai commencé à surveiller. Il était toujours là, souriant, aidant, questionnant. « Alors, comment va ta santé ?

Ta fille vient te voir samedi ? Elle habite loin ? » Des questions qui en disent long, sur qui vient quand, qui reste seul, qui fait confiance. Et la vieille madame Aubin a perdu sa boîte à souvenirs, mais il l’a retrouvée, bien sûr.

« Ah, elle était tombée dans le buisson, heureusement que je passais par là. » Le père Blanchard a fait un malaise un soir de pluie, et Franck était déjà là avant l’ambulance. Trop là. Trop souvent là.

Quand quelqu’un que tu connais depuis trois semaines est plus présent dans ta vie que des gens que tu connais depuis vingt ans, quand il rend trop de services, trop vite, sans que tu n’aies rien demandé, quand il se rend indispensable avec une précision suspecte…

La nuit où j’ai trouvé le double de ma clé de maison dans son sac à outils ouvert dans sa camionnette, j’ai compris que nous étions tous en danger. Mais comprendre ne suffit pas quand tu es vieux et que personne ne veut te croire. J’ai pris des photos. J’ai noté les dates.

J’ai voulu aller voir mon collègue retraité de la gendarmerie, mais Franck est arrivé le premier chez lui, avec une bouteille de vin et un sourire désarmant. « Je me suis inquiété pour toi, tu ne répondais pas au téléphone. » Il parlait à un gendarme, et il le savait.

Il savait tout.