Quand ton père pense que tu es une ratée, mais que ta librairie signe un contrat à 86 400 € avec sa propre entreprise… Ce mardi-là, il a découvert que la facture portait mon nom depuis trois mois….

Quand ton père pense que tu es une ratée, mais que ta librairie signe un contrat à 86 400 € avec sa propre entreprise… Ce mardi-là, il a découvert que la facture portait mon nom depuis trois mois....

J’ai 31 ans et je tiens une petite librairie dans le quartier du Bouffay, à Nantes. Mardi dernier, à 11h20, mon père m’a appelé six fois de suite depuis son bureau. Quand j’ai enfin décroché, sa voix tremblait : « Camille, il y a un problème avec une facture. Ça ne peut pas être toi.

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» Je savais exactement de quelle facture il parlait. 86 400 euros. Le plus gros contrat de toute ma carrière. Ce qu’il ne savait pas, c’est que cette facture portait mon nom depuis trois mois déjà, cachée derrière une agence intermédiaire qu’il n’avait jamais pensé à ouvrir.

Si vous avez déjà été le petit projet ridicule de votre famille, celui qu’on tolère sans y croire, restez avec moi. Parce que ce qui s’est passé ce mardi-là n’a pas seulement gêné mon père. Ça a démonté six ans de méprise en une seule phrase. Mais d’abord, laissez-moi vous ramener six ans en arrière, à l’ouverture de ma librairie, quand personne dans ma famille ne pensait que je tiendrais un an.

J’ai ouvert « Le Renard Lecteur » le 3 septembre, rue de la Juiverie, un local de 38 mètres carrés coincé entre une boulangerie et un caviste. J’avais 25 ans. J’avais économisé 8 000 euros en travaillant comme libraire salarié pendant quatre ans. La banque, le Crédit Mutuel, m’avait accordé un prêt de 42 000 euros sur sept ans.

Le loyer était de 950 euros par mois. Mon père, Thierry, 56 ans, directeur des ressources humaines chez Fontenais Électronique à Saint-Herblain, avait refusé de se porter garant. « Une librairie ? Camille, en 2019, tu veux te ruiner en trois ans ?

» Il l’avait dit devant toute la famille, un dimanche midi, en coupant un rôti. Ma mère, Sylvie, 56 ans, avait renchéri sans lever les yeux de son assiette : « On ne dit pas ça pour te blesser, chérie. On dit ça parce qu’on t’aime. » Mon frère Julien, 34 ans, consultant dans un cabinet d’audit parisien, gagnait déjà plus de 80 000 euros par an.

Il avait souri. « Moi, je te donne dix-huit mois avant que tu reviennes bosser en CDI. » Je n’avais rien répondu. J’avais signé le prêt seule.

La première année, j’ai fait 61 000 euros de chiffre d’affaires. Après le loyer, les charges, les stocks, il me restait à peine de quoi me payer un SMIC. Je travaillais soixante heures par semaine. Le matin, j’ouvrais à 9h30.

Le soir, je fermais à 19h30. Parfois, je restais jusqu’à 21h pour ranger les rayonnages. Je n’avais pas de vitrine. Juste une porte verte, une enseigne peinte à la main, et une table pliante où je posais les nouveautés.

Les clients venaient par petits groupes. Des habitués, des étudiants, des mères de famille. J’apprenais leurs goûts. Je commandais des livres sur mesure.

Je créais des coffrets pour les entreprises. Ma famille, elle, ne voyait que le local trop petit. « Tu es sûre que ça marche ? » demandait ma mère chaque fois qu’elle passait.

« Tu as pensé à ton avenir ? » renchérissait mon père. « Tu pourrais reprendre des études », suggérait Julien. Ils ne comprenaient pas que je n’avais pas envie de leur vie.

J’étais bien chez moi, dans cette odeur de papier et de café. Le 20 septembre, à 9h14, j’ai reçu un mail. C’était une demande de devis pour la constitution d’une bibliothèque d’entreprise. « Notre société souhaite offrir une collection de 200 ouvrages à chacun de nos 60 salariés.

Pouvez-vous nous établir un devis ? » Le mail venait de Fontenais Électronique. La boîte où travaillait mon père. Je n’ai pas répondu tout de suite.

J’ai relu trois fois. J’ai calculé. 200 livres, 60 salariés, ça faisait 12 000 ouvrages. Avec une marge moyenne de 3 euros par livre, ça représentait 36 000 euros de bénéfice.

C’était plus que mon chiffre d’affaires annuel. J’ai pris mon téléphone, j’ai appelé le service achats. Une voix de femme m’a répondu : « Nous cherchons un prestataire local pour ce projet. Avez-vous déjà travaillé avec des entreprises ?

» J’ai menti. « Oui, plusieurs », ai-je répondu avec un calme que je ne ressentais pas. En réalité, je n’avais jamais fait de vente aux entreprises. Mais j’avais envie de ce contrat.

J’ai envoyé une proposition. Devis détaillé, conditions, délais. Le lendemain, je recevais une réponse : « Nous acceptons votre offre. »

Je me suis mise au travail.

Pendant trois semaines, j’ai sélectionné les titres, négocié les prix avec les éditeurs, organisé l’acheminement des livres. Le 15 octobre, la première livraison a eu lieu. Le service achats était satisfait. Le 20 octobre, on m’a commandé des nouveautés pour compléter.

Le 5 novembre, un second contrat, 95 ouvrages par salarié, pour un nouveau site. Et puis, le 30 novembre, le mail qui allait tout changer. « Votre contrat de suivi annuel est accepté. Montant : 86 400 euros.

»

Je n’ai rien dit à ma famille. Mon père n’a jamais su que le prestataire contacté par sa boîte, c’était moi. Comment aurait-il deviné ? Il m’avait cataloguée depuis si longtemps.

Je ne demandais rien. Je voulais juste qu’ils me voient comme je étais. Mais ils continuaient à me voir comme la fille qui avait raté sa vie. Le mardi suivant, à 11h15, mon père est entré dans son bureau avec un dossier.

À l’intérieur, il y avait la liste des virements du mois. Il avait remarqué une ligne bizarre : « Le Renard Lecteur », le nom de ma librairie. 86 400 euros. Il a appelé le service comptabilité.

« Pourquoi payons-nous cette société ? » « C’est le contrat de bibliothèque d’entreprise », a dit le comptable. « Ils fournissent les livres pour nos sites depuis deux ans. Tout est en règle.

» Mon père a raccroché. Il est resté assis quelques minutes, puis il a composé mon numéro. Six fois. Je n’ai pas décroché tout de suite.

Ma boutique était pleine de clients. Quand j’ai enfin décroché, à 11h28, sa voix tremblait. « Camille, il y a un problème avec une facture. Ça ne peut pas être toi.

» J’ai pris une inspiration. « Si, papa. C’est moi. Depuis trois ans.

Le Renard Lecteur. Ton service achats m’a contactée pour la bibliothèque d’entreprise, et j’ai tout géré. Le catalogue, les livraisons, le suivi. Tout.

»

Il est resté silencieux. J’entendais seulement sa respiration. Puis il a dit, presque timidement : « Tu pourrais m’expliquer comment fonctionne un coffret sur mesure pour une entreprise ? » J’ai souri.

« Bien sûr. On sélectionne les titres selon le profil des employés, on crée un semblant de box avec le logo, on ajoute une fiche de lecture, et on livre avec une attention particulière. » Il a demandé : « Tu fais ça toute seule ? » « Oui », ai-je répondu.

« Toute seule depuis le début. » Il a inspiré profondément. « Je suis fier de toi », a-t-il murmuré. « Je ne pensais pas que tu arriverais.

»

Depuis ce jour, les choses ont changé. Mon père passe parfois à la boutique le samedi matin. Il regarde les rayonnages. Il demande conseil pour des livres.

Il a commandé cinquante exemplaires d’un roman pour son équipe. Il ne parle plus de mes choix comme d’une erreur. Quant à moi, j’ai continué. Je développe maintenant des bibliothèques pour d’autres entreprises de la région.

J’ai deux employés. Ce mardi-là, je n’ai pas fêté le contrat. J’ai simplement relu la facture.

Elle portait mon nom, et ça suffisait.