En 1870, la France a perdu la guerre contre la Prusse. Pour l’armée française, c’est une crise totale. Il faut se réinventer complètement. Pendant une dizaine d’années, elle analyse sa défaite et décide d’apprendre humblement des penseurs allemands, en commençant par Clausewitz, mais aussi d’auteurs plus récents comme Colmar von der Goltz, théoricien de la nation armée.

En 1889, l’armée française est de nouveau opérationnelle, avec un corpus cohérent de théories militaires, essentiellement défensives. Le système de fortifications Séré de Rivières est conçu pour protéger le territoire national. Le service militaire est réformé, l’École supérieure de guerre est fondée en 1880, et les promotions sont rationalisées. Le feu est désormais considéré comme le facteur clé du champ de bataille.
Les formations de soldats sont éclatées, le règlement de 1875 acte la fin de la masse et prône le combat de tirailleurs. Il faut éviter d’être trop concentré, chercher dans le terrain une position pour se couvrir du feu, et tout mouvement offensif doit être soutenu par un tir d’infanterie. La Troisième République se dote donc d’abord d’une armée défensive, même si elle se prépare à une guerre de revanche. En parallèle, une transition entre armée de métier et service universel est opérée, définitivement acquise en 1905.
L’emploi de la troupe contre les soulèvements populaires et les grèves, de la fusillade de Fourmies en 1891 à l’affaire Dreyfus, plonge l’armée dans une grave crise de légitimité. Derrière ces crises se cachent des enjeux de lutte sociale, de conception de la nation armée, de citoyenneté et d’allégeance de l’armée entre la République et la population. Mais la doctrine française commence à évoluer dès les années 1880 vers une doctrine défensive-offensive, qu’on qualifie de néo-napoléonienne. La défaite s’éloignant et la confiance revenant, les penseurs français veulent remettre sur la table l’idée d’offensive, non pas pour des raisons tactiques ou stratégiques, mais à cause de l’évolution de la forme de la guerre.
La guerre de 1870 a montré que celui qui gagne est celui qui envoie le plus de force le plus rapidement possible. La guerre prendrait donc une tournure absolue, où les nations se jetteraient entièrement dans le conflit et sa violence. Une simple doctrine défensive semble indéfendable. Il faudrait accepter un engagement total et rechercher un instant décisif.
Pour les Allemands, cet instant se trouve dans la manœuvre par contournement stratégique, la fameuse bataille décisive. Les Français, eux, recherchent ce qu’ils appellent l’instant napoléonien : un moment clé dans la bataille où un assaut vigoureux brise le dispositif adverse et le mène à la débâcle. En 1895, on prône en France des batailles menées avec une défense active pour déséquilibrer l’adversaire jusqu’à sentir cet instant napoléonien, où il faudra lancer des attaques par colonnes compactes. L’adversaire épuisé sera transpercé et vaincu.
L’idée d’attaque massive soutenue par le feu des tirailleurs réapparaît. La baïonnette n’est pas omniprésente, mais c’est elle qui emportera la décision. Et comme cette décision est décisive, il ne faut pas se soucier des pertes. Une guerre courte ne tue pas.
C’est dans ce contexte qu’intervient la seconde guerre anglo-boer. Pour comprendre, il faut revenir un peu en arrière. Lors de la colonisation de l’Afrique du Sud, une partie du territoire fut occupée par des familles d’origine allemande, huguenote française et surtout néerlandaise. Cette population s’est concentrée dans la région du Transvaal sous le nom de Boers, tandis que le reste du territoire était colonisé par les Britanniques avec le Cap et le Natal.
En 1877, le Transvaal fut annexé par la colonie sud-africaine britannique, mais la guerre anglo-zouloue de 1879 affaiblit les troupes coloniales, occasion que saisirent les Boers pour engager la première guerre anglo-boer et obtenir l’indépendance de plusieurs républiques boers en 1881. En 1899, il en reste deux : l’État libre d’Orange et la République sud-africaine du Transvaal. La tension monte et les Britanniques finissent par tenter une occupation du Transvaal. La seconde guerre anglo-boer éclate en octobre 1899.
Même si les Boers adoptent une stratégie indirecte refusant toute confrontation, cette guerre n’est pas vraiment une guerre coloniale classique, car elle oppose deux colonisateurs avec un matériel à la pointe de la technologie. Les Boers ont une artillerie faible, mais ils ont les derniers fusils avec toutes les innovations, notamment la poudre sans fumée. Au départ, très créatifs, tactiquement et mobiles, les Boers doivent vite abandonner tout espoir de victoire face à l’armée britannique écrasante par son nombre et son professionnalisme. Ils se replient dans une guérilla dans laquelle ils finiront par être écrasés, mais ils ne laissent pas les observateurs sans leçon.
Les Britanniques admettent assez rapidement qu’il est impossible de passer le feu même de quelques centaines d’hommes. La portée du fusil a littéralement explosé depuis 1870 : elle est passée à 2 000 mètres, même si elle n’est efficace qu’à 1 500 mètres et véritablement mortelle qu’à 800. Cette perspective d’un feu à 2 km est insupportable pour l’infanterie, d’autant plus que la poudre sans fumée rend le tireur et sa position invisibles. La menace est permanente.
Apparaît l’idée de l’attrait irrésistible du terrain : le réflexe du soldat de toujours chercher un endroit où se cacher du feu adverse pour avancer prudemment. Les phases d’approche peuvent durer jusqu’à cinq heures pour passer de trois à un kilomètre de l’adversaire. Ensuite, la cavalerie doit contourner les positions adverses pour les rendre intenables et forcer les Boers à se replier. Les combats et les mouvements sont particulièrement laborieux.
Les soldats tirent par réflexe, l’artillerie bombarde à l’aveugle, et à 800 mètres il devient impossible d’avancer. Le front se stabilise et n’évolue qu’une fois les Boers débordés par la cavalerie. Pire, les officiers sont obligés de se coucher avec leurs hommes au sol, le commandement devient intenable. Toute la pensée d’Ardent du Pic prend son sens ici.
L’exemple de la bataille de Paardeberg empire le constat de l’échec de l’offensive. 4 000 Boers retranchés bloquent 30 000 Britanniques dotés d’une centaine de canons. Après une phase d’approche comme décrite, les Boers tiennent leurs positions et se laissent encercler. Pourtant, ils parviennent à les bloquer pendant huit jours entiers.
L’infanterie se refuse à lancer des assauts de si loin, vécus comme suicidaires. L’artillerie est incapable de faire des dégâts sur des Boers retranchés, et la cavalerie est fauchée par centaines lors de ses charges. La solution viendra du génie, qui avancera de nuit pour creuser des tranchées à une cinquantaine de mètres des positions boers. Ces derniers se rendront le lendemain.
La victoire est incontestable, mais le manque d’agressivité des Britanniques, pourtant plus nombreux, est jugé sévèrement. Perdre huit jours et être réduit à mener un siège contre une pauvre position retranchée, voilà de quoi critiquer le flegme britannique. Mais de fait, la grande portée du feu, la puissance de l’artillerie face à des troupes retranchées et l’invisibilité du tireur avec la poudre sans fumée relancent les tenants d’une doctrine défensive. Ces derniers proposent l’adoption d’une tenue kaki, de mettre le feu au centre des prérogatives du combat, et vont même jusqu’à proposer que la cavalerie se batte à pied.
Mais cette position est considérée comme coloniale et est balayée d’un revers de la main, sous l’argument qu’en face ce ne seront pas des Boers mais les Allemands, avec leurs armes massives, entraînés et équipés. Les penseurs de l’École supérieure de guerre sont bien plus effrayés par une approche trop statique de la défense, qui pourrait condamner une armée à ne faire que subir les manœuvres adverses, ce dans quoi les Allemands sont experts. Les défenseurs de l’école néo-napoléonienne acceptent que ces 800 mètres de feu efficace posent problème et concèdent que toute attaque devra être planifiée très minutieusement et avoir un sens pour éviter des massacres inutiles. L’idée de l’attrait irrésistible du terrain est intégrée.
On en arrive à proposer un commandement renforcé des officiers pour mieux tenir les hommes durant un assaut, ainsi qu’une meilleure formation offensive des troupes. Par contre, pour ce qui est de l’uniforme et de la dilution des troupes, c’est hors de propos. Une certaine peur de voir l’officier perdre le contrôle de ses troupes, et surtout une interprétation de l’idée d’offensive comme une approche individualiste, fondent un certain conservatisme. Il est temps de parler du conflit suivant : la guerre russo-japonaise.
À partir de 1880, une course à l’implantation territoriale apparaît entre le Japon, modernisé depuis 1854, et la Russie, qui a terminé son expansion vers l’Extrême-Orient et cherche désormais un accès à la mer de Chine. L’enjeu est de taille : la Chine et la Corée sont deux pays à la faiblesse bien exploitable. Le Japon s’inquiète de voir les puissances européennes qui l’entourent mettre à mal sa capacité à assurer son indépendance. En 1894-1895, le Japon bat la Chine, ce qui lui assure l’indépendance de la Corée et lui offre le contrôle de la péninsule du Liaoning.
La Russie dénonce cette conquête et les relations internationales forcent le Japon à abandonner cet acquis. Les Russes en profitent pour augmenter leur influence en Mandchourie et en Corée, et obtiennent une concession d’exploitation du Liaodong en 1898. Ils finissent même par occuper la Mandchourie dans le cadre d’un traité en 1902, mais refusent de retirer leurs troupes à la fin du traité. Les Japonais se préparent explicitement à la guerre pour prendre ces territoires à la Russie.
Après un ultimatum, ils attaquent par surprise Port-Arthur le 10 février 1904. Le conflit se règle en deux parties : la partie terrestre, la campagne de Corée et de Mandchourie, qui se résume à la prise de Port-Arthur par les Japonais, puis au refoulement de l’ensemble des renforts russes jusqu’à les expulser de Corée et de Mandchourie ; et la partie maritime, qui scelle la victoire des Japonais, première d’une puissance non européenne sur une puissance européenne. Cela marque avec grand fracas l’entrée du Japon dans le concert des nations. Le Japon gagnera Port-Arthur, la Corée, qui n’avait rien demandé, et la partie sud de l’île Sakhaline.
Les Russes doivent évacuer la Mandchourie du Sud et la rendent à la Chine. Dans cette guerre, les observateurs se penchent sur les combats terrestres, que ce soit le siège de Port-Arthur, Liaoyang, Cha-Ho, Moukden ou encore Hailongcheng. Cette guerre est un événement majeur du début du XXe siècle. Elle oppose deux armées modernisées, avec un Japon qui a particulièrement planifié ses opérations et ses besoins industriels.
Les leçons sont nombreuses et permettent de confronter l’infanterie et l’artillerie aux nouvelles donnes de la guerre. Le seul problème, c’est que le terrain est accidenté en Mandchourie, ce n’est pas la Picardie ni même les Vosges. Commençons par le fantassin au combat, porteur de bien des enseignements. Les fusils des deux camps, l’Arisaka côté japonais et le Mosin côté russe, permettent un tir à répétition.
Plus besoin de recharger une cartouche entre chaque coup. Désormais, les soldats ont des chargeurs de cinq munitions et ne doivent que réarmer l’arme entre chaque tir. Avec une telle innovation, la capacité de tir des fantassins est décuplée, ce qui pose très rapidement la question de la consommation des munitions. Les fantassins peuvent désormais tirer facilement quinze coups par minute.
Or, au début du conflit, un fantassin a entre 150 et 300 cartouches par jour, à peine de quoi tenir vingt minutes de combat. On observe très rapidement que les hommes prennent bien plus, carrément des caisses entières dans leurs positions retranchées. Les Russes ont une doctrine de tir commandé : les soldats tirent par salves sur ordre de l’officier. Cela montre de grandes faiblesses sur un champ de bataille où le commandement est vite intenable, et les soldats n’étant pas du tout formés à un tir autonome, ils cèdent rapidement à un tir panique.
Les Japonais, en revanche, ont intégré plusieurs méthodes de tir : le feu à balles comptées, le feu à volonté, le tir couplé ou le tir par paquet. L’évidence est là : le feu n’est efficace qu’à la condition d’une formation adéquate des hommes. La consommation de munitions devient un problème logistique majeur et impose un double questionnement. Premièrement, comment organiser le ravitaillement des troupes ?
Une organisation des trains et des convois devient nécessaire, mais surtout on recherche une mise en cohérence entre l’arrière-pays et sa production, et la première ligne et sa consommation. Deuxièmement, comment organiser l’approvisionnement des troupes une fois le matériel et les munitions sur place ? Encore faut-il les apporter à ceux qui en ont besoin, et ce en plein combat. Cette question des derniers mètres de la logistique devient centrale.
Maintenant, une question revient dans le débat : celle de l’uniforme. L’infanterie est habillée de couleurs sombres des deux côtés, ce qui la rend peu visible sur le champ de bataille. La poudre sans fumée renforce cet effet. À noter que les officiers russes ont continué à porter un uniforme blanc au début du conflit, avec des résultats terribles en nombre de pertes.
Cette nouvelle nécessité de se fondre un minimum dans le terrain visuellement va mener à une dispute terrible chez les officiers français, mais pas forcément là où on pourrait le croire. Avec désormais plus d’une centaine de milliers d’hommes capables de tirer à plus d’un kilomètre, le moindre éclat métallique pouvait attirer un feu terrible. Plutôt que de s’en prendre au pantalon rouge garance, on observe que la couleur est assez peu discutée. On reste finalement attaché à la référence au drapeau français à travers cette double couleur.
Le véritable débat portera sur les objets brillants qu’il faudra absolument peindre ou rendre mats : les fourreaux, les galons, les boutons, les gamelles, les baïonnettes, tout. C’est une véritable attaque contre tout un pan d’officiers particulièrement conservateurs, notamment dans la cavalerie. Cette attaque semble un passage obligé pour briser un traditionalisme qui, selon certains, empêche des réformes nécessaires. Il est amusant de remarquer que cette attaque s’en prend à un symbolisme qu’il s’agirait de racheter.
La cavalerie ayant été plutôt décevante dans les campagnes en Mandchourie, il apparaît à pas mal de gens du camp réformateur que le moment est venu, même si cela demande de ménager un peu les sensibilités en ne disputant pas de l’uniforme aux couleurs de la nation. Ils obtiendront d’ailleurs gain de cause. Ils iront même plus loin en apportant des modifications à l’uniforme pour permettre aux soldats de se battre couchés et de ramper, en enlevant tout l’attirail sur le devant du ventre. Enfin, pour en terminer avec l’infanterie, l’introduction et la généralisation d’un nouvel objet va porter un nouveau débat tactique : la pelle portative.
En Mandchourie, on observe que les soldats creusent très rapidement pour se créer un abri. On touche là à une des angoisses très profondes des penseurs européens. Le feu est devenu absolument terrible, c’est incontestable, et les mitrailleuses ne font qu’empirer le constat. Il semble logique de se créer son propre abri.
La fortification ne sert plus à gagner du temps mais à protéger des balles et des obus. Mais rendre cela possible aux soldats rendrait l’attrait irrésistible du terrain encore plus important et marquerait la fin définitive de l’offensive. L’option de s’enterrer, selon les théoriciens, pourrait supprimer le mouvement nécessaire à la victoire, soit par un contournement, soit par un élan offensif qui brise le dispositif adverse. Cela ralentirait tellement les opérations qu’on pourrait presque faire disparaître le concept de bataille, et cela est inacceptable pour les tenants de l’instant napoléonien.
Les observateurs français se posent une question : où est cet instant napoléonien ? Les troupes se ralentissent, s’enterrer, et une fois stabilisées, elles sont contraintes de s’enterrer. Ni les Japonais ni les Russes n’ont obtenu de moment décisif, ce qui est vivement critiqué comme un manque d’esprit offensif. Certes, les Japonais attaquent, mais trop tard, et la victoire ne leur est donnée que grâce à l’attentisme des Russes.
Il y a toute une théorie raciale et nationaliste qui décrétait que le soldat français était meilleur de nature, qu’il avait en lui un élan naturel. On accepte de donner des pelles portatives, mais pas à tous les soldats, pour ne pas le détourner de son but premier : être à l’offensive. Le temps passé à s’enterrer par les Japonais et les Russes donne à la fin des attaques peu efficaces. Plutôt que de remettre en cause les assauts, les Français, tout comme les Allemands d’ailleurs, en concluent qu’il faut absolument emporter l’adversaire par son élan offensif.
Laisser du temps à l’adversaire pour se retrancher, c’est tuer la bataille. On sera nous-mêmes très rapidement forcés de s’enterrer également, et vu les convictions en Mandchourie, ce n’est pas envisageable. En effet, les quelques attaques tuent beaucoup et pour peu de résultats. Les barbelés apparaissent ainsi qu’une nouvelle arme qui trouve enfin sa place tactique : la mitrailleuse.
Tous les observateurs s’accordent pour dire qu’elle est d’une efficacité redoutable et qu’elle doit être intégrée à tout régiment. Un régiment à découvert peut être balayé par quelques hommes bien installés. La planification du soutien d’artillerie devient donc nécessaire pour empêcher les mitrailleuses d’agir pendant une attaque. Se pose également la question de la proportion de mitrailleuses à fournir aux troupes, mais ces dernières les ralentissent trop, et il est décidé de ne pas les multiplier, histoire d’éviter de trop pousser à la défense.
Le conflit russo-japonais permet également d’en apprendre un peu plus sur l’emploi de l’artillerie, mais encore une fois en demi-teinte. On remarque surtout trois choses. Premièrement, le tir direct est devenu impossible, car toute batterie visible est immédiatement la cible de l’artillerie adverse qui la bat. Deuxièmement, l’emploi continu pose des problèmes d’approvisionnement et d’usure des pièces.
Troisièmement, les obus sont inefficaces contre des positions retranchées. On se retrouve à accepter que la seule chose qui puisse protéger l’artillerie, c’est son invisibilité. L’artillerie doit donc reculer, privilégier les tirs indirects et surtout gagner en mobilité. La doctrine française n’est pas remise en cause mais doit s’adapter.
Elle prône l’emploi d’une artillerie légère et moyenne au contact pour aider les attaques d’infanterie. Si elle doit accepter de s’éloigner des combats, son rôle ne change pas, car là où l’artillerie peut faire des dégâts, c’est contre une infanterie à découvert, donc à l’offensive. L’artillerie française est toujours dans son rôle de soutien et la plus mobile possible. Elle doit se concentrer sur des zones d’attaque pour faire taire l’artillerie adverse et ainsi protéger l’infanterie française à l’assaut.
On notera également que la très faible efficacité des obus contre des troupes retranchées fait considérer que l’artillerie lourde et à longue portée est un gâchis inutile d’énergie. Mais ce conflit va surtout nourrir tout un pan théorique qui va faire définitivement gagner l’offensive sur la défensive en France. En remarquant l’incroyable attentisme des Russes, toujours prompts à s’enterrer et peu motivés pour tenter des manœuvres, les Français vont commencer à mêler plusieurs théories : psychologie, nationalisme, mais aussi cadences. Nombreux sont ceux, entre 1900 et 1914, à avoir une approche anti-matérielle et à considérer que la prochaine guerre ne sera pas un défi industriel mais un défi moral.
La puissance nouvelle des États-Unis et désormais du Japon, la défaite des Russes, font craindre une entrée en décadence de l’Occident européen. Ce courant s’agrégera plus tard autour du livre Le Déclin de l’Occident, publié en 1914 et 1922 par Oswald Spengler. Comme la guerre russo-japonaise semble une nouvelle fois réglée avec un engagement total d’un des deux camps, les Japonais contrairement aux Russes, les thèses de la nation armée et de la guerre absolue semblent encore plus crédibles. Il y a donc une recherche à faire de la part des penseurs militaires afin de relever ce défi moral.
On emprunte certes par moments aux théories raciales, mais c’est surtout la psychologie nationale qui prime. Il faut insuffler, forger cette âme nationale et transmettre un esprit de sacrifice qui dépassera le confort qui endort les hommes, selon les craintes des penseurs de l’époque. Ils sont influencés en cela par un penseur fort en vogue à l’époque, Gustave Le Bon, auteur de Lois psychologiques de l’évolution des peuples et de Psychologie des foules, ouvrage fondateur du maintien de l’ordre à la française. C’est un auteur un peu controversé.
De manière assez brouillonne, les Français font feu de tout bois pour trouver un moyen de donner aux soldats la force psychologique de surpasser un champ de bataille de feu et d’acier. S’ils vont effectivement chercher chez Ardant du Pic une théorie psychologique du soldat, ils font une erreur d’interprétation très grave au début du XXe siècle : c’est le champ de bataille qui porte en lui sa dimension psychologique, pas le soldat. En d’autres termes, il suffit de trouver un moyen de renforcer l’âme du combattant afin de lui permettre de dépasser l’impact du champ de bataille. Sans s’en rendre compte, ils cherchent de nouveau à imposer un modèle théorique au soldat plutôt que d’observer son comportement en situation.
Il y a une idée de formation, d’instruction, mais également toute une idéologie de l’âme française, de la supériorité inhérente du soldat de la Troisième République. Finalement, la seule véritable leçon que les Français intégreront, c’est la nécessité absolue de faire prévaloir l’initiative au commandement. Le véritable tournant intellectuel faisant passer l’armée française de la défensive-offensive à l’offensive à outrance se joue dans deux livres et deux penseurs : Les Principes de la guerre de Foch en 1903, mais surtout Le Dressage de l’infanterie en vue du combat offensif de Louis de Grandmaison en 1908. Grandmaison modernise parfaitement l’approche néo-napoléonienne tout en l’intégrant à des théories et concepts psychologiques nationaux et individuels.
Il finit par créer une synthèse dans laquelle il prône une initiative très forte du soldat mêlée à un esprit offensif à toute épreuve. Il marque aussi un changement de génération de penseurs militaires en France, et il parvient, par son approche pédagogique et non coercitive de la formation du soldat, à briser le conservatisme des officiers. Il parvient à prendre en compte les derniers conflits et à défendre un combat offensif, mais aussi à proposer un manuel d’instructions pour permettre au soldat d’acquérir une nouvelle initiative tout en rénovant le lien entre l’officier et ses hommes. On voit avec ce livre toute l’ambiguïté de la pensée théorique militaire : d’un côté, elle accouche d’une approche nouvelle du soldat et lui donne les moyens et la formation nécessaires pour affronter la guerre à venir ; de l’autre, elle mélange des théories psychologiques douteuses au point de mal interpréter plusieurs concepts et de créer un véritable culte de l’offensive.
Grandmaison a un argument choc : les statistiques. Les taux de perte de la campagne de Mandchourie ne sont pas plus élevés que ceux des campagnes précédentes, preuve que l’angoisse face au feu du champ de bataille est essentiellement une question psychologique. Malheureusement pour la suite, il est confirmé par plusieurs autres études. On pourrait citer Military History Fils Screens Lexicon 1618-1905 de Gaston Bodart, sorti en 1908.
Cette étude fait une liste exhaustive des combats de la guerre de Trente Ans à la guerre russo-japonaise, avec plus de 1 500 batailles, et en observant les taux de perte, Gaston Bodart observe que ces derniers diminuent depuis Napoléon. La véritable étude sera publiée en 1916, mais en tout cas ce constat vaut toujours entre 1870 et 1905. Autrement dit, tout va bien. Cette idée d’un taux de perte décroissant va dans le sens des offensivistes qui défendent l’idée d’une guerre courte gagnée par un engagement total de la nation et qui dépend fatalement de l’esprit offensif de l’armée.
Notez bien que cet esprit offensif est tout autant présent à l’esprit des Allemands, même s’il reste la question de la manœuvre contre l’instant décisif. Le dernier clou dans le cercueil sera planté par les observations faites durant les deux guerres balkaniques en 1912 et 1913. Au cours du XIXe siècle, plusieurs pays ont gagné leur indépendance de l’Empire ottoman sur sa partie européenne. En 1912, on a ainsi la Grèce, la Serbie, le Monténégro, la Bulgarie et la Roumanie.
Tous, à l’exception de la dernière, se rassemblent dans la Ligue balkanique afin de pouvoir attaquer groupés les Ottomans, qui montrent de très graves signes de faiblesse après avoir perdu la guerre italo-ottomane. La guerre éclate le 8 octobre 1912, et les Ottomans perdent complètement pied en Europe, à l’exception de la région de Constantinople. Le 30 mai 1913, le traité de Londres redessine les frontières, sauf que les Bulgares ne sont pas satisfaits. Dix-sept jours plus tard commence la seconde guerre balkanique entre les Bulgares et tous les autres membres de la Ligue, plus la Roumanie.
L’affaire est pliée en un mois. Les Ottomans interviennent même pour tenter de reprendre du terrain par rapport au traité de Londres. Finalement, ce sont surtout la Grèce et la Serbie qui sécurisent, voire augmentent, leurs gains. Pour les observateurs, qu’ils soient français, britanniques ou allemands, ces guerres sont un soulagement.
Loin des assauts infructueux des Japonais et des Russes qui s’en tiraient trop vite, les troupes de la Ligue balkanique ont su imposer une guerre de mouvements efficace et rapide contre les Ottomans. Encore meilleure nouvelle : Serbes et Bulgares se réclament de la doctrine offensive française, pas allemande. Pas de manœuvre de contournement, mais de vrais assauts sur les points faibles du dispositif adverse, avec un appui de l’artillerie à tir rapide. Et la pelle ?
Finalement, c’est un excellent outil offensif. Une attaque massive fondée sur l’initiative du soldat et non le commandement ne peut se faire en une seule avancée. À la place, l’expérience montre qu’il faut effectuer des bonds offensifs successifs. Ainsi, les groupes se forment, ceux qui avancent sont couverts par le tir de ceux qui sont à l’arrêt.
Au bout de quelques mètres, ils se couchent, se creusent un petit renfoncement dans le sol pour se couvrir, et se mettent à tirer pour les groupes qui les couvraient précédemment. Tant et si bien qu’à la fin, le champ de bataille est plein de petits trous. Ce comportement, observé notamment à la bataille de Kumanovo, plaît particulièrement aux Français. Le terrain n’a pas un attrait irrésistible qui enlise, mais devient un excellent moyen d’appuyer une attitude offensive permanente.
La pelle y gagne ses lettres de noblesse. On progresse la pelle et la pioche à la main. Si cela ralentit le mouvement, peu importe, la volonté d’aller de l’avant est ainsi présente. Volonté d’offensive, volonté d’offensive, et volonté d’offensive.
Pour l’artillerie, c’est pareil. La pensée française semble confirmée : l’artillerie lourde fait peu de dégâts malgré de nombreux efforts, mais surtout l’artillerie légère et moyenne, comme celle des Bulgares, soutient parfaitement les assauts de l’infanterie. Ce soutien est même absolument nécessaire, notamment face aux mitrailleuses que tout le monde a intégrées dans sa puissance défensive. Il faut d’abord s’assurer de les faire taire afin de protéger l’infanterie de leur feu dévastateur.
Par contre, on comprend qu’il ne faut pas engager l’artillerie trop avant. Passer à la vue et à la portée de l’artillerie adverse signifie la fin de sa propre artillerie. Mais vu la faiblesse de celle des Ottomans, cela n’a pas été vu en pâtir. Il y a bien trop peu d’épisodes de duels d’artillerie pour que les Français puissent comprendre pourquoi les Allemands tiennent tant à leur artillerie lourde.
Tant que la guerre est mobile, elle n’est effectivement pas très utile. Mais dès que les troupes s’enterrent, sa portée et sa puissance supérieure permettent tout simplement de détruire entièrement l’artillerie adverse, ce qui pose problème pour les futures attaques. Autre faille de la vision française : le soutien de l’infanterie qu’elle attend de l’artillerie impose à cette dernière d’être très mobile, ce qui s’avère en réalité impossible. Les conditions météorologiques deviennent alors centrales pour ne pas voir une attaque échouer toute seule en distançant son soutien.
Mais peu importe, finalement, au sortir des deux guerres balkaniques, la confiance des Français en leur doctrine offensive est à son zénith. De toute manière, même Britanniques et Allemands étaient rassurés par ce conflit. Il est possible de ne pas s’enterrer. C’est l’offensive et l’engagement qui résoudront le conflit à venir.
Alors, les contemporains pouvaient-ils voir venir la forme qu’a prise la Première Guerre mondiale ? La réponse est selon moi non. On pourrait même dire que les penseurs de l’époque ne s’en sortent pas si mal. On a beau faire les malins à se moquer a posteriori de l’offensive à outrance, le fait est qu’ils naviguaient à vue.
Plutôt que d’attendre d’eux une prédiction entière de la guerre des tranchées, remarquons déjà qu’ils ont réussi à voir chacun de ces éléments indépendamment : le réflexe de s’enterrer, le besoin de se camoufler, une artillerie de soutien nécessaire, l’importance de la mitrailleuse. Simplement, ils en ont fait une mauvaise synthèse, obnubilés par une vision idéologique de la guerre empreinte de nationalisme, de supériorité morale et d’engagement total dans une violence extrême. Ils ont forcément fait fausse route. Mais même leur approche d’offensive à outrance n’a pas empêché des évolutions structurelles et culturelles complexes qui, par la suite, permettront leur formidable rapidité d’adaptation.
L’évolution d’une pensée militaire théorique est complexe, sans conflit. Si la doctrine défensive plutôt mise en avant par les traditionalistes avait prévalu, elle aurait peut-être créé un carcan trop étouffant pour les penseurs suivants, ce qui n’est pas le cas de la doctrine de Grandmaison. En cherchant à favoriser l’offensive, les penseurs ont tout de même réussi à faire une place aux soldats, à l’initiative, à l’officier, à son lien avec les troupes, etc. Tant et si bien que si l’armée française est inadaptée à la Première Guerre mondiale en elle-même quand elle se déclare, elle est tout de même dotée d’une formidable capacité d’adaptation.
En permettant des initiatives locales, des essais nombreux et en étant très attentive à leurs effets pratiques sur le terrain, cette armée va réussir en quelques mois à transformer radicalement ses méthodes. Pas au point de renoncer à l’offensive à outrance, certes, mais assez pour tenter des expériences dans l’aviation, la motorisation, la mobilité, pour rénover la logistique, la défense des tranchées ou encore la production industrielle. Ce sont les observations faites pendant 44 années de paix qui amortissent un choc qui n’avait de toute manière été envisagé par personne. Un dernier chiffre : de 1870 à 1914, avec les innovations techniques et technologiques, une brigade d’infanterie passe de 40 000 à 200 000 coups tirés par minute, et une pièce d’artillerie de 5 à 15.
Une explosion de puissance de feu dont personne ne pouvait prévoir les effets.


