Ce matin, en ouvrant le placard, je suis tombé sur une lettre jaunie qui a tout changé. Mon grand-père, que je croyais simple soldat, y racontait comment il avait survécu à l’invasion…

Ce matin, en ouvrant le placard, je suis tombé sur une lettre jaunie qui a tout changé. Mon grand-père, que je croyais simple soldat, y racontait comment il avait survécu à l'invasion...

« J’ai faim. Tu as les cendres ? — Non, je ne les ai pas. — Qu’est-ce qui s’est passé encore ?

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— Un raid contre le ravitaillement, ils ont pris un sandwich. — Mais c’est pas possible ! Je t’avais dit d’allouer des compagnies de cavalerie à la protection du ravitaillement. Tu savais très bien qu’il y avait des raids.

— Mais c’est des mecs qui se cachent dans la forêt, des partisans imprévisibles. — Bon, eh bien on va avoir faim alors. »

Aujourd’hui, nous allons parler de la troisième invasion napoléonienne du Portugal en 1810, pour tenter de définir et de différencier la petite guerre et la guerre des partisans. Cette vidéo sert d’introduction à tout ce qui traitera des guerres asymétriques, dissymétriques et des conflits réguliers.

La nuance que je vais vous présenter ici est centrale, et bien que moins visible publiquement, elle est particulièrement débattue dans la théorie militaire. On a du boulot. Pour commencer, il nous faut un peu de contexte. La troisième invasion du Portugal est la dernière tentative des armées napoléoniennes.

Le Portugal et le Royaume-Uni sont des alliés de longue date. Quand Napoléon accède au pouvoir, si les Espagnols sont restés fidèles à leur alliance avec la France, la défaite de Trafalgar en 1805 les empêche de mettre au pas les Portugais dans le cadre du grand blocus de Napoléon, qui cherche à isoler la Grande-Bretagne de l’Europe. Si les Espagnols ont déjà battu les Portugais durant la guerre d’Orange en 1801, ils n’ont pu ni les priver de leurs colonies au Brésil, ni briser leur flotte. Tant et si bien qu’en 1807, les Portugais refusent le blocus continental de Napoléon et deviennent une faille dans le système français.

L’empereur décide donc d’envahir le Portugal. Une première invasion qui se soldera par un échec, du fait de l’insurrection de la population portugaise ainsi que d’une intervention de troupes britanniques. Dans le même temps, Napoléon commence à lorgner sur la couronne d’Espagne. Impossible de rentrer dans les détails sans trop allonger la vidéo, mais retenez que Napoléon pensait être soutenu par une majorité d’Espagnols conquis aux idées des Lumières et de la Révolution, et que ces derniers n’attendaient que des réformes.

Non, ce qu’on appelait les afrancesados n’était pas si majoritaire, et disons que l’Église catholique espagnole était encore très influente. Napoléon se retrouve dans une position d’arbitre durant une dispute entre le roi d’Espagne et son fils. Après avoir écrasé un soulèvement à Madrid le 3 mai 1808, il en profite pour les faire tous les deux abdiquer. Dès lors, le pays entier se soulève.

En trois mois, plusieurs villes se rebellent, ce qui correspond à la fin de la première invasion du Portugal. Napoléon envahit alors avec 80 000 hommes le territoire de son ancien allié et impose son frère Joseph sur le trône d’Espagne. En janvier 1808, il repart, considérant la situation sous contrôle. Une deuxième invasion du Portugal sera lancée en février 1809, mais elle ne durera que quatre mois.

Nouvel échec. Dans le même temps, l’Espagne entre dans une guérilla efficace et très engagée. Napoléon ne peut s’occuper de ce théâtre, mais il ne l’ignore pas, car il a désormais des Britanniques au Portugal et peine à garder le contrôle de l’Espagne. Il fait donc préparer une armée du Portugal avec trois corps d’armée, pour un total de 65 000 hommes, et en donne le commandement à Masséna, un maréchal proche de l’empereur depuis sa première campagne en Italie, et au rôle majeur à Arcole, Rivoli, Wagram ou Zurich.

Bref, un poids lourd. Mais en face de lui, il a un futur grand : le duc de Wellington, qui gagnera la bataille de Waterloo en 1815. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a un plan bien défini en tête. En réalité, dans les options stratégiques des Britanniques, il aurait été possible de rejoindre des troupes espagnoles pour les aider à défendre l’Andalousie.

Mais confronté à des officiers espagnols qu’il considère arrogants et peu compétents, Wellington préfère rester au Portugal, dont l’armée lui est plus docile. D’autant plus qu’il se sait dans une grande infériorité, tant technique que numérique. Il préfère donc la jouer le plus défensif possible, et pour cela, le Portugal est adapté à ses objectifs. Wellington se recroqueville sur Lisbonne, qu’il sait atteignable par trois routes : au nord, à l’est et au sud.

La route du nord est trop longue pour des Français impatients, celle du sud force à traverser le fleuve du Tage. Le Britannique sait donc par avance quelle route Masséna va emprunter, et quelles forteresses il va prendre. Le maréchal français va se préparer pendant six mois et attendre la fin de la période des récoltes, afin de permettre à son armée de facilement vivre sur le pays. Mais cette tendance logistique, devenue une marque de fabrique française, est bien connue de Wellington, qui ne veut pas défendre le terrain.

Il ordonne donc en amont de la dévastation une destruction méthodique de toutes les ressources sur la route française. Ainsi, après avoir pris Ciudad Rodrigo en Espagne le 9 juillet, les trois corps d’armée s’élancent vers le Portugal et prennent rapidement Almeida. Masséna en profite pour se ravitailler proprement, histoire de tirer parti de la proximité de la frontière espagnole, tandis que Wellington reste en retrait. Le 15 septembre, les Français repartent de l’avant.

Si les Britanniques et les Portugais parviennent à gagner à Bussaco, la position reste indéfendable. Ils vont donc devancer les Français dans un repli maîtrisé, tout en s’assurant de ne rien laisser en vivres ou en munitions. Si les Français avancent rapidement, ils souffrent dans leur dos de miliciens qui attaquent leurs corps isolés, et le ravitaillement s’avère totalement insuffisant, faute de vivre local à prendre. Et le 11 octobre, ils font une horrible trouvaille.

En moins d’un mois, Masséna est arrivé aux portes de Lisbonne et découvre que trois lignes de fortification protègent la zone escarpée, rendant le passage de son armée jusqu’à Lisbonne impossible. Ces lignes sont celles de Torres Vedras, ce que les Britanniques ont fait construire dans le plus grand secret afin de protéger la capitale portugaise. Attention, ce ne sont pas des lignes continues de fortifications, mais plutôt un réseau de forts et de redoutes qui permettent de mailler et de maîtriser les axes du terrain. Ces lignes, construites de novembre 1809 à septembre 1810, jouent sur le terrain et la connaissance du chemin qu’emprunterait Masséna.

Non contentes de couper l’élan et les assauts français, elles permettent également de conserver un lien avec l’Atlantique, d’où viendra une part du ravitaillement, et de communiquer en moins de sept minutes d’un bout à l’autre grâce à un système de sémaphore. Ajoutez à cela un réseau de routes facilitant la logistique et le déplacement des soixante mille soldats et douze mille miliciens, et vous obtenez une région totalement inassiégable, protégée en vue d’un seul objectif : la campagne française. La construction extrêmement rapide et son grand secret prennent totalement au dépourvu les Français, qui sont désormais dans une région isolée et désertée par ses populations, toutes allées se réfugier derrière les lignes de Torres Vedras. Incapable de prendre d’assaut ce système sans renforts, Masséna tient sa position un mois, puis recule sur Rio Maior pour jouer la montre.

S’il reçoit une division supplémentaire, ils restent impuissants. L’armée d’Espagne est bloquée, son commandant régnant ne peut venir à son aide. Il est isolé, sans soutien local et sans ressources. Les razzias des Français se font violentes car peu efficaces, ce qui empire l’opinion des Portugais, qui mènent une résistance armée de plus en plus active.

Masséna tient efficacement une position statique pendant cinq mois, mais sans pouvoir faire plus. En mars 1811, il décide de faire retraite. Et ses cinq mois n’ont pas vraiment entamé les troupes de Wellington, bien ravitaillées par la mer. Pire, ce temps a permis d’entraîner des troupes qui étaient alors encore trop inexpérimentées.

La retraite commence bien grâce à la ruse classique des feux de camp pourtant déserts. Mais les Français, trop lourds avec leurs canons et affamés, doivent alléger le plus possible. Les Britanniques parviennent à engager certains combats d’arrière-garde, mais le 11 mai, il n’y a plus de troupes françaises au Portugal. Une écrasante victoire de Wellington, donc, qui peut enfin envisager une position offensive face à des troupes françaises exsangues, et avec une armée britannico-portugaise bien plus expérimentée et opérationnelle.

Mais quand on se penche sur les chiffres, quelque chose frappe. Pour le camp de Wellington, impossible d’estimer les pertes, les miliciens se mélangeant aux soldats professionnels, mais on peut considérer qu’il a au moins une armée de 50 000 soldats opérationnels. Les Français, eux, déplorent 25 000 pertes sur 60 000, dont seulement 6 % au combat. Un excellent exemple de victoire sans bataille, qu’il convient ici d’analyser.

En fait, Wellington a su faire emploi de la stratégie du terrain et de tout un éventail d’actions qui relèvent de ce qu’on appelle la petite guerre. À ne pas confondre avec la guerre des partisans, menée en même temps en Espagne. « Où tu me racontes là ? Calme-toi.

» La nuance est subtile mais riche en enseignements. S’il n’y a pas eu combat, il y a malgré tout duel, prenant en compte des problématiques matérielles extérieures à la lutte armée, mais nécessaires à la bonne tenue de cette dernière par une force militaire. « Je comprends pas. — Bon, une armée pour être fonctionnelle a besoin de munitions, de nourriture, d’argent, de soutiens locaux ou de connaissance du terrain.

Bref, d’autre chose que de force d’armement. — Ok. — Ces éléments sont soumis à bien des contraintes : il faut acheminer la nourriture, trouver des soutiens locaux, localiser l’adversaire, etc. — Ouais.

— Tous ces besoins réclament des moyens qui sont autant de faiblesses, s’ils sont brisés par l’adversaire. Il faut donc allouer de quoi protéger sa logistique, s’assurer de la loyauté des soutiens locaux. Bref, tu m’as compris. — Et je suppose que l’adversaire, étant soumis aux mêmes contraintes, on peut faire pression sur lui en attaquant sa logistique, en récupérant ses soutiens locaux ou en minant son moral.

— Exactement. Et bien, toutes les actions qui permettent de seconder celle de l’armée, ou qui visent à nuire, à perturber les actions de l’adversaire, c’est ce qu’on appelle la petite guerre. »

Donc, la reconnaissance du terrain, c’est de la petite guerre. La protection des convois, oui.

Les razzias pour vivre sur le pays, oui. Les communications, l’espionnage, la perturbation des lignes adverses, la sûreté de l’armée, tout ça, ce sont des actions de la petite guerre. Les actions de la petite guerre sont en réalité infinies, elles regroupent une grande quantité d’efforts, engageant par exemple énormément de cavaliers, et ses conséquences sont énormes. La troisième invasion du Portugal en est un parfait exemple, de par les actions de Wellington : sa politique de la terre brûlée, sa destruction de ponts et de routes, sa protection par les lignes de Torres Vedras, sa logistique avec l’Atlantique absolument vitale, ou bien même par le secret de la construction de ces lignes.

Ne me demandez pas comment il a fait, c’est un mystère, même la presse londonienne ne savait pas, c’est dire. Les Britanniques et les Français se sont également livrés une guerre de propagande dans les journaux afin d’obtenir le soutien de la population. Oui, bon, ça dans toutes les guerres, c’est une constante. Dans le même temps, Masséna et les Français ont échoué dans leur conduite de la petite guerre.

Ils ne surent pour les lignes de Torres Vedras que très tardivement, et ils firent des razzias trop violentes, ligant contre eux une population déjà hostile. Depuis Wellington, des populations locales livrent une guérilla perturbant grandement la logistique et les communications des Français, qui doivent surarmer chacun de leurs convois. « Mais la guérilla, c’est de la petite guerre, du coup ? — Non, non.

La guérilla, c’est rendre inoccupable un terrain par des frappes diffuses et permanentes sur des points isolés. Ça perturbe la logistique, ça force des déplacements très encadrés. Bref, ça perturbe l’armée adverse. C’est de la petite guerre.

— La différence ? — La petite guerre est indissociable des opérations principales. La guerre des partisans, plus souvent dénommée guérilla, ne s’inscrit pas dans la logique d’action d’une force principale. En clair, elle est indépendante dans ses objectifs.

— Mais Wellington l’a bien provoquée, non ? — Pas tout à fait. Mais il ne faut pas se tromper : la guerre des partisans est une stratégie globale qui peut parfaitement être appliquée par une armée professionnelle ou étatique. C’est le cas d’ailleurs en Espagne au même moment.

Ça peut être organisée par une armée, la guérilla. Bien sûr, il y a des tas de théories militaires sur les qualités d’un partisan, ses modes d’action, ses objectifs. On pourrait proposer que l’action de Wellington d’armer les populations locales relève de la petite guerre, mais par la suite, ces mêmes populations sont entrées dans une stratégie de guérilla. Donc, non, engagées que des combats limités, en occupant des terrains rudes et en perturbant grandement les convois français.

La guerre des partisans harcèle, fatigue, sans s’exposer, mais elle reste une guerre à part entière. »

Ce qui fait que, par exemple, pour les Espagnols, il n’y a pas de petite guerre pendant un temps, car ces derniers se vouent quasi exclusivement à la guerre des partisans. En tout cas, on peut dire que l’emploi des deux durant cette campagne fut extrêmement efficace. La guérilla des Espagnols et des Portugais occupe et isole complètement une armée française qui, en plus, devait dévier une bonne partie de ses ressources à la protection des convois.

Par exemple, un message à la fin de la campagne devait être escorté par plus de vingt cavaliers. Dans le même temps, Wellington s’est concentré sur la petite guerre et la sûreté de son armée. Le temps et les conditions matérielles ont fait le reste. Pour tout vous dire, ces deux sujets que sont la petite guerre et la guerre des partisans sont des sous-branches de l’étude militaire particulièrement riches et débattues.

Les conflits napoléoniens, de la guerre péninsulaire, ont tout de même ouvert le champ à l’étude de comment mener ou lutter efficacement dans une guerre des partisans. Cette vidéo est donc la première de ce que je prévoyais de dénommer « guerres coloniales », ce qui ne me satisfait pas. Je vous propose, en partant de cette nuance entre petites guerres et guerres des partisans, d’ouvrir enfin le sujet des guerres dissymétriques, asymétriques, contre-insurrectionnelles et révolutionnaires. Et croyez-moi, il y a tout autant à dire.

C’est dans le cadre de la colonisation puis de la décolonisation que cette matière se développera chez les intellectuels militaires. Voilà, c’est la fin de cet épisode. J’espère qu’il vous a plu.

En attendant, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.