« Tu sais quand je t’ai dit de te servir de ta tête, je ne pensais pas à ça. »
« Oui, maintenant je me doute. »
« On va vite oublier tout ça. En même temps, ça a fonctionné là où les canons échouent depuis un moment.

»
« Non, non, non, non, non. Je ne veux plus jamais me servir de ma tête. »
« Ça ne risque pas d’arriver avec toi, t’inquiète. »
« Très amusant.
Je ne plaisante pas. »
Aujourd’hui, nous allons parler d’histoire navale avec la bataille de Lissa, qui a opposé en 1866 une flotte autrichienne à une flotte italienne. Le but est de comprendre comment, à cette époque et avec cette bataille, on a pensé réhabiliter une arme antique : l’éperon, et ce malgré les canons. Pour ceux qui ne connaîtraient pas les éperons, parfois appelés rostres, sachez qu’il s’agit d’une arme, d’un renforcement placé à la tête d’un navire pour lui permettre d’éventrer un navire adverse en lui rentrant dedans.
Pendant l’Antiquité, cela avait un sens, mais en 1866, c’est un peu étonnant. Alors, jetons-y un œil. Pour cela, on va commencer par un peu de contexte pour comprendre comment Autrichiens et Italiens ont pu engager une telle bataille. Lissa, dans l’Adriatique, a eu lieu durant ce que les Italiens appellent la troisième guerre d’indépendance, en parallèle de la guerre austro-prussienne que nous avons déjà rencontrée avec la bataille de Sadowa.
Comme cette fois c’est le côté austro-italien qui nous intéresse, je vous refais du contexte, mais selon ce point de vue. Pour la deuxième guerre d’indépendance italienne, comme nous avons pu la voir avec la bataille de Solférino, l’intervention française se termine en demi-teinte en 1859. Mais le royaume de Sardaigne ne s’arrête pas là. Pendant deux ans, il unifie morceau par morceau la botte italienne, à l’exception du Latium qui reste aux États pontificaux et de la Vénétie qui reste à l’Autriche.
En mars 1861 est proclamé le royaume d’Italie, faisant du roi de Sardaigne Victor-Emmanuel II le roi d’Italie. C’est ainsi que naît l’État italien. Mais pour les tenants de l’unité italienne, le processus n’est pas terminé. Les États pontificaux, cela viendra en 1870, mais la Vénétie, elle, reste entre les mains des Autrichiens, et il s’agirait de la leur arracher.
C’est un courant politique assez puissant dans ce pays : il s’agit de rallier à l’Italie tous les territoires où les populations italiennes sont majoritaires. On parle de panitalianisme ou d’irrédentisme italien, mais il faut se méfier de cette expression dont l’ampleur nationaliste puis fasciste a énormément varié de 1860 à 1945. Pour faire simple, l’Italie cherche à récupérer une Vénétie bien plus grande que celle reconnue par l’Autriche, incluant l’Istrie et une partie du Frioul. Certains pans italiens réclament même la Dalmatie.
Autant dire que les tensions dès la fondation de l’Italie entre ce jeune pays et l’Autriche sont extrêmement fortes, et les deux camps se préparent jusqu’en 1866. Mais l’Autriche, on l’a vu avec Sadowa, a alors un problème bien plus urgent en la personne de la Prusse, et cette dernière s’allie à l’Italie en avril 1866. L’Autriche essaie tant bien que mal de casser cette alliance et finit même par faire une proposition assez alléchante : elle propose rien d’autre que la Vénétie à la France, qui la rétrocéderait à l’Italie, en échange de la neutralité de la France et de l’Italie. Après avoir hésité, cette dernière refuse.
Mais la France met le pied dans la porte. Je vous la fais courte, mais en gros, la France pourrait très bien intervenir aux côtés de la Prusse pour obtenir des concessions du côté de l’Allemagne. L’Autriche craint ce scénario et finalement elle signe un accord avec la France le 12 juin, qui lui fera céder la Vénétie à la fin de la guerre. Napoléon III assure ainsi sa neutralité et essaie de convaincre les Italiens d’en faire de même.
Mais ces derniers ne veulent rien entendre. Ils ne sont pas satisfaits des nouvelles frontières que cela dessinerait. Ils ont décidé d’aller chercher le reste. Le 20 juin 1866, six jours après la Prusse, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche.
Elle engage alors trois armées au-delà d’une mission, mais l’une d’elles est défaite très vite par l’armée autrichienne défendant la Vénétie à la bataille de Custoza le 24 juin. À partir de cette bataille, il n’y a plus vraiment d’opérations terrestres. L’armée italienne est trop jeune, trop désorganisée entre ses différentes composantes. Elle patine.
En même temps, ça ne fait pas longtemps qu’elle existe. Elle est un patchwork d’unités issues d’entités politiques très variées et différentes qui existaient encore il n’y a pas cinq ans. Bref, on n’avance pas par la terre. Les Prussiens, eux, en revanche, ils avancent très vite.
Le 3 juillet, ils gagnent à Sadowa. Si les Italiens veulent tirer quelque chose de leur guerre, il va falloir qu’ils accélèrent. La solution peut venir de la mer. Une opération est montée en hâte avec la flotte italienne pour attaquer la côte dalmate autrichienne et débarquer des troupes sur l’île de Lissa.
Il est même prévu, si la flotte autrichienne est bien occupée par cette opération, voire vaincue, d’organiser une attaque de Trieste par la mer. C’est ainsi que le 16 juin, une flotte italienne rassemblant les meilleures unités et 3 000 hommes de troupes part d’Ancône pour Lissa. Les 18 et 19, elle n’ose pas débarquer ses troupes de peur d’être surprise pendant la manœuvre. Elle bombarde donc le fort de l’île, prévenant les Autrichiens de leur position.
Ils envoient donc leur flotte de Pola le 19 pour intervenir. Tegetthoff, le commandant de cette flotte, engage directement le combat le lendemain à 10 heures. Pour comprendre ce dernier, il s’agirait de savoir de quoi sont composées les flottes de cette époque, parce que depuis la fin du Premier Empire, beaucoup, mais alors beaucoup de choses se sont passées pour la marine. C’est bien simple : les flottes se sont entièrement transformées plusieurs fois.
On va reprendre. Aujourd’hui, on veut se concentrer sur autre chose, donc je vais juste vous présenter les éléments clés, mais retenez bien que chacun mériterait sa propre vidéo, sans parler des évolutions intellectuelles et théoriques que cela a provoqué. Je vous assure qu’on pourrait faire tenir la chaîne YouTube longtemps rien que sur les évolutions de la marine durant le XIXe siècle. « Tu pourrais arrêter à chaque vidéo de promettre plus que ce qu’il y a déjà sur toute la chaîne, s’il te plaît.
»
« Pardon, pardon. »
Bon, déjà, d’où partons-nous ? Rappelez-vous, nous avons fait une série sur la tactique de la ligne de file et sur son dépassement durant le XVIIIe siècle. Des navires fortement dotés en canons sur les flancs, mis à la queue leu leu pour maximiser leur puissance de feu sur la file adverse, finalement dépassée par une innovation tactique : la rupture de la ligne.
Sauf qu’entre Trafalgar et Lissa, ben, deux trois petites choses ont changé. « Je ne sais pas, genre le moteur à vapeur, par exemple. »
« Oui, bon bah typiquement, le moteur à vapeur permet effectivement de remplacer la voile comme moyen de locomotion des navires. Militairement, c’est pas inintéressant, vous vous en doutez, puisqu’avec un moteur on devient indépendant du vent.
Pour la première fois depuis les rames, un navire peut décider de sa vitesse et de sa direction. Bon, après évidemment, l’intégration du moteur à vapeur ne s’est pas faite en un jour. On assiste du début à la deuxième moitié du XIXe siècle à de nombreuses hybridations entre voile et vapeur, y compris militairement. L’efficacité des moteurs, les technologies de propulsion passant de la roue à aubes aux hélices, la maîtrise de la combustion du charbon, le dessin des bateaux, tout cela a mis un certain temps à arriver à maturité.
Tant et si bien qu’il faudra attendre 1850 en France pour voir la première grande unité où le moteur à vapeur est le principal moyen de locomotion, prenant le pas sur des voiles ne servant plus que d’appoint. Encore quelques années avant leur disparition finale. Dans les années 1860, en France comme en Grande-Bretagne, on considère que pour la voile et pour la roue, c’est fini. Il n’y a plus guère que les navires amiraux qui conservent des voiles comme appoint pour leur permettre de conserver une plus grande taille.
»
En plus de ce déjà gros morceau, on a l’apparition du principe de la cuirasse. Je ne vais pas vous en faire une histoire précise, mais en gros on se met à blinder les coques petit à petit. Cela amène un alourdissement des navires, mais pensez-y, ça ouvre des possibilités intéressantes. On peut ainsi penser aux batteries flottantes à la bataille de Kinburn par les Français durant la guerre de Crimée, qui laisse présager l’apparition d’un tout nouveau type de navire : les frégates cuirassées, par la suite simplement nommées cuirassés.
Au passage, clarifions tout de suite, ne confondons plus, s’il vous plaît, les cuirassés et les cuirassiers. Sale d’honneur nerveux à la fois, les marins et les cavaliers, et je vous assure que c’est pas fréquent de voir ces deux populations être d’accord. Bref, si on fera un autre jour l’histoire de l’apparition des cuirassés, dans les années 1860 c’est un type de navire bien défini. Évidemment, c’est par l’association de la cuirasse et du moteur à vapeur que ce navire a pu voir le jour.
Enfin, dernier point : les canons. Ces derniers ont connu des évolutions assez notables qui ont amélioré à la fois leur puissance et leur portée. Mais dans les années 1860, c’est plutôt le début de l’explosion de leur puissance, ce qui fait d’ailleurs qu’il y a une forme de course qui s’engage entre les canons et la cuirasse entre les années 1860 et 1890. Toutes ces évolutions ont des conséquences sur les populations des navires militaires.
Bah oui, la technique nécessaire à l’emploi ou l’entretien de l’artillerie, de la coque, de la machine à vapeur, ça demande des spécialistes : mécaniciens, chauffeurs, électriciens, servants de pièces d’artillerie complexes, ingénieurs. On ne se suffit plus de marins et d’officiers. Cela implique de nouvelles formations, une nouvelle organisation du personnel et de nouvelles manières de commander. Bref, vous comprendrez qu’entre le moteur, la cuirasse et l’artillerie, on a des évolutions profondes qui créent une certaine fébrilité du côté de la théorie militaire maritime.
En même temps, on les comprend. Tout à coup, on a des navires capables de manœuvrer comme ils veulent, et même certains qui encaissent très bien, voir trop bien, les dégâts causés par l’artillerie. Sans compter que les flottes en 1860 sont loin d’être uniformes. Il n’y a pas que des cuirassés.
Tous les navires n’ont pas le même mix entre voile et moteur à vapeur. Enfin, vous voyez le principe. Bref, comment on fait pour mener une bataille avec cette nouvelle donne technologique ? Vous vous en doutez, les marins ne sont pas restés au port sans rien faire.
Ils ont réfléchi à tout ça et ont progressivement proposé de véritables doctrines tactiques ou stratégiques sur l’emploi et l’exploitation du moteur ou de la cuirasse. Je vous ferai également un jour, peut-être, un point sur le développement théorique sur lesquels les Français sont alors plutôt à la pointe. Quelques exemples pour dire : en 1846, on a l’Essai de tactique navale pour les bâtiments à vapeur par le capitaine de corvette vicomte Léon du Parc. Mais le plus important, c’est le Combat de terre et de mer de Bois de Vie humaine en 1855, qui contient un projet de tactique navale pour une flotte de vaisseaux à vapeur à hélice.
Cela donne par la suite un livre officiel français de tactique navale en 1857, qui sera repris plus ou moins tel quel par les Russes, les Danois et les Italiens. Enfin, notons l’Essai sur l’attaque et la défense des lignes de vaisseaux de Jérôme Hyacinthe Penhoat en 1862. Bref, à la bataille de Lissa, cela fait quelques années que l’on réfléchit à la théorie tactique de l’emploi des cuirassés ou des navires à vapeur en général, non sans une certaine angoisse. Mais on va y revenir.
Je n’ai pas choisi la bataille de Lissa pour rien. Donc voilà, c’est dans ce contexte de profonde transformation technologique, technique, industrielle et même sociale qu’a lieu la bataille de Lissa. Pour la comprendre, il nous faut encore voir à quoi ressemblent les deux flottes qui s’affrontent, car ni la marine italienne ni la marine autrichienne ne sont alors très expérimentées. Commençons par les Italiens.
Ces derniers étant unifiés que depuis 1861, on comprendra que leur marine n’existe que depuis 1861. Alors oui, certains veulent faire commencer l’histoire de la marine italienne à la fondation du royaume d’Italie par Napoléon en 1805. Il y a alors effectivement une flotte italienne, mais celle-ci ne fera pas grand-chose si ce n’est être battue par une flotte britannique à Lissa en 1811. Et comme entre les deux il s’est passé tout ce qu’on a pu voir, on ne va pas tracer de continuité entre les deux royaumes d’Italie.
Ce ne serait pas sérieux. Donc en 1861, sont unifiées les flottes sarde, napolitaine, toscane. On rassemble tout ce qu’il y a. En gros, ça donne un patchwork assez monstrueux, à la fois du point de vue du matériel, avec des navires qui ne sont pas méga à jour, que du point de vue du personnel, des officiers, de la formation, etc.
Par exemple, il y a de très fortes tensions entre les écoles de Gênes et de Naples. Si un des personnages majeurs du Risorgimento se donne pour fonder une véritable marine italienne, il meurt deux mois après la fondation du royaume. Mais bon, il décide tout de même de se doter d’un gros budget, notamment pour pouvoir commander des cuirassés, suite à l’exemple du combat de Hampton Roads en mars 1862. Je vous explique très rapidement, on y reviendra un jour.
Durant la guerre de Sécession, les États sudistes se dotent d’un cuirassé, le Virginia, aussi appelé le Merrimack, qui se confronte à un cuirassé nordiste, le Monitor. Ils se canonnent pendant des heures, essaient de se rentrer dedans, puis se séparent, à peine le Monitor a-t-il la timonerie. Bref, ce combat montre, au-delà d’une possible impasse, le véritable intérêt du cuirassé. D’autant plus que la veille, le Merrimack avait réussi à couler deux frégates qui, à la base, étaient cinq, et s’était avéré bien incapable d’endommager leur adversaire blindé.
Cela a donc convaincu de nombreuses marines, dont l’italienne, de se doter de cuirassés. En 1863, l’Italie en commande donc 14, notamment réparties entre la France et les États-Unis, pour en avoir 12 opérationnels à Lissa. Voilà donc la flotte italienne : une escadre neuve et modernisée, accompagnée d’un ensemble de flottilles rassemblées par l’unification. Elle n’a jamais connu de combat et est désunie du point de vue du personnel et du commandement.
Elle a des artilleurs assez mauvais, mais d’un point de vue matériel, elle est supérieure à la flotte autrichienne. Justement, les Autrichiens. Jetons un œil sur ce qu’ils ont à disposition. Déjà, le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est une flotte assez nouvelle aussi.
Historiquement, la marine autrichienne n’a jamais été très développée. Enfin, la marine fluviale, ça va, mais pas la marine maritime. Déjà en 1848, les Autrichiens avaient eu toutes les peines du monde à réduire Venise en révolte. C’est vous dire.
En même temps, traditionnellement, ils avaient un peu accepté qu’il était impossible de rattraper les puissances britanniques, françaises ou russes dans le domaine naval. Alors autant économiser en ne misant rien dedans. Mais avec la mise en place de la puissance italienne, il a commencé à devenir assez évident que les Autrichiens devaient se doter d’une flotte de second rang. Toujours impossible de tutoyer les très grands, mais il fallait au moins avoir de quoi protéger leurs intérêts dans l’Adriatique.
Aussi, dans les années 1850, ils commencent à faire des efforts et modernisent petit à petit leur flotte ainsi que le port de Trieste. Mais c’est en 1862, après la fondation du royaume d’Italie et l’exemple du combat de Hampton Roads, qu’ils font le plus gros effort financier et misent également sur des cuirassés. Ils en construisent chez eux et accélèrent le processus en en achetant comme ils peuvent, notamment des cuirassés britanniques prévus pour la Confédération sécessionniste. Ainsi, en une dizaine d’années, les Autrichiens se sont constitué une flotte à peu près à jour, si ce n’est au niveau de l’artillerie.
En tout cas, ils ont au moins de quoi répondre aux Italiens. Ils ont même l’occasion de faire connaître un baptême du feu à leur flotte en 1864 face aux Danois durant la guerre des Duchés. C’est pas très glorieux, mais bon, ça fait de l’expérience. Et voilà, avec tout ça, on a le contexte de la bataille de Lissa, qui oppose finalement deux flottes moyennes, mais qui ont bien en leur sein une combinaison de toutes les innovations contemporaines, ce qui fait de cette bataille une expérience assez unique pour l’époque, comme on va le voir.
Au total, ce sont 27 navires autrichiens, dont 7 cuirassés, un navire de ligne, six frégates et neuf canonnières, pour un total de 532 canons et 7 800 hommes, commandés par l’amiral Tegetthoff, contre 34 navires italiens, dont 12 cuirassés, 10 frégates et trois canonnières, pour un total de 645 canons et 10 900 hommes, commandés par l’amiral Carlo Persano. Je vous passe les détails des autres navires et de ceux qui prennent réellement part au combat. Bon, voilà, finalement on a deux flottes assez compliquées puisqu’elles mélangent les moyens de locomotion, les cuirassements, les types de navires, etc. Pour se simplifier la vie, on ne fera la différence qu’entre les navires cuirassés et les autres.
De toute manière, vous allez voir, c’est assez fouillis. Les deux camps prennent une formation très différente. Les Autrichiens se forment en coin, en pointe, disons, ce qui n’est pas sans nous faire penser aux formations antiques de galères. Trois vagues sont prévues à 400 mètres de distance chacune, avec les cuirassés en tête, puis les gros navires en bois, puis le reste.
En face, les Italiens s’interposent en mettant en ligne leurs cuirassés en trois groupes de trois, plus le navire amiral au centre. Le reste de la flotte observe de loin. Alors, déjà côté italien, on a un bon gros problème : le navire amiral, d’où Persano doit donner ses ordres, change au dernier moment, du Re d’Italia à l’Affondatore, plus en retrait. Le reste de la flotte ne semble pas vraiment au courant.
Il va passer la bataille à chercher ses ordres venant du Re d’Italia. À une époque où on n’a pas encore la radio, autant vous dire que c’est pas vraiment optimal pour la coordination. Pour ce qui est des deux formations, en fait, c’est assez cohérent. Les Italiens ont de meilleurs canons et ils le savent, et ils veulent donc maximiser leur puissance de feu en présentant leur flanc, où à l’époque les canons sont encore sur les flancs.
La tourelle n’en est qu’à ses débuts. À la bataille de Lissa, il n’y a que l’Affondatore qui en est doté. Je vous passe les détails techniques. Les Autrichiens, en face, se savent en infériorité du point de vue de la puissance de feu.
Aussi, ils adoptent une formation permettant de percer et d’arriver au contact le plus vite possible. La mer semble alors assez difficile, avec de la houle et un vent de sud-est. Mal coordonnés, les tirs italiens ne font rien à la flotte autrichienne en approche, dont la première vague passe entre les deux premiers groupes italiens. Ils doivent donc faire demi-tour, tandis que la deuxième vague autrichienne arrive au combat, mais plus au sud, au niveau du troisième groupe italien.
Là, autant vous dire que ça devient assez chaotique. Entre les ordres par signaux, la fumée des tirs des canons et des moteurs à vapeur, là où le vent les combat tournoyants, chaque navire en est plus ou moins réduit à essayer de réagir à la menace la plus proche. Je vous fais un résumé global, parce que dans les faits, c’est surtout une fois d’empoigne. Les cuirassés autrichiens cherchent à éperonner leurs adversaires, ripant régulièrement sur leur coque, tandis que le troisième groupe italien essaie de s’en prendre aux escadres de navires en bois autrichiens.
Dans le chaos, les canons italiens semblent inefficaces, et seuls trois événements attirent l’attention. Tout d’abord, le navire amiral autrichien, le Ferdinand Max, parvient à éperonner le Re d’Italia, le faisant couler à pic. Ensuite, un navire de ligne autrichien, le Kaiser, est particulièrement amoché par sa tentative ratée d’éperonnage et les tirs italiens. Il manque lui-même d’être éperonné par l’Affondatore.
Enfin, le cuirassé italien le Palestro, isolé, finit par être touché en profondeur par un obus qui lance un incendie. Il explose peu de temps après. Vers 14 h 30, les deux flottes se séparent. Les Autrichiens restent en défense devant Lissa, les Italiens finissent par rentrer à Ancône.
Résultat : deux cuirassés coulés, trois endommagés et près de 600 morts pour les Italiens, contre quelques navires amochés, notamment le Kaiser, et moins d’une cinquantaine de morts pour les Autrichiens. Finalement, comme l’amiral Tegetthoff avait prévu de chercher l’éperonnage, la confusion a plutôt joué à son avantage, tandis que le manque de coordination, le mauvais commandement et l’incompétence des artilleurs ont fortement plombé les Italiens. Bon, les conséquences de la bataille sont assez faciles à voir. Les Italiens n’avancent pas, ont perdu sur mer, donc ils n’ont pas vraiment d’arguments dans les négociations de paix.
Pire, les Autrichiens refusent de passer par eux. Les négociations de paix ne serviront qu’à déterminer les conditions d’application de l’accord passé avec la France. Du coup, oui, l’Autriche cède la Vénétie qu’elle entendait à la France, mais rien de plus, et elle impose comme conditions l’organisation d’un plébiscite pour déterminer le rattachement de cette région à l’Italie ou non. Un vote d’autodétermination pour demander à la population si elle souhaite être rattachée ou non au royaume d’Italie.
La France est censée être arbitre de ce vote. C’est une humiliation à tout point de vue. L’armée et la marine italiennes ont échoué, et l’Italie est plus ou moins ignorée durant les négociations. Heureusement qu’elle a tonton Napoléon III pour être favorable pendant le plébiscite, qui se passe pas vraiment dans des conditions très démocratiques.
Je n’ai pas vraiment creusé, mais il semblerait que les troupes italiennes étaient bien présentes dans les villes où étaient organisés le vote, pour un résultat disons sans appel. Les 21 et 22 octobre 1866, on a 640 000 votes pour le rattachement, 69 voix contre et 273 nuls. Voilà pour le reste. La bataille de Lissa lance de nombreuses controverses en Italie, retardant d’autant plus la fondation d’une véritable marine italienne.
De leur côté, les Autrichiens ne se privent pas pour en faire des caisses, histoire d’effacer l’humiliation de Sadowa. Faut bien se concentrer sur le positif. Mais bon, si je vous ai parlé de tout ça, c’est pour aborder quelque chose d’un peu plus profond : les éperons au début des cuirassés. Pardon, de quoi je vous ai parlé tout à l’heure ?
De la fébrilité des théoriciens de la tactique marine. Leur problème, c’est qu’il y a beaucoup de nouveautés mais pas beaucoup d’expérience pratique. Depuis Trafalgar, si on oublie la bataille de Navarin en 1827, qui a vu une flotte turque qui avait jeté l’ancre se faire pulvériser, bah il n’y a rien eu avant Lissa. Certes, on a le combat de Hampton Roads qui a montré que les cuirassés avaient un certain intérêt, mais c’était super limité, et puis ça avait montré que dans le duel canon-cuirasse, c’était peut-être la cuirasse qui était en train de gagner.
Du coup, grosse question : comment on fait pour gagner des batailles si nos canons ne coulent plus rien ? Vous comprendrez donc que la bataille de Lissa a été énormément décryptée. C’est la première bataille qui rassemble toutes les innovations que nous avons présentées, et elle a donné un résultat. Face à l’impuissance des canons, certains ont vu dans l’éperonnage du Re d’Italia par le Ferdinand Max une nouvelle solution.
Bon, l’idée d’un renouveau de l’éperon avait émergé avant la bataille de Lissa, mais alors après, oubliez la défaillance du commandement italien, oubliez l’incompétence des artilleurs, oubliez même le côté hasardeux des éperonnages. Le fait est que Tegetthoff a cherché le choc et qu’il a gagné. Bon, ce dernier a confié que c’était un miracle de ne pas avoir perdu de navire et que c’était surtout une mêlée chaotique. Mais ok, la bataille de Lissa devient une bataille paradigme qui sert de base à toute une théorie, et elle va nourrir ce qu’on pourrait appeler une forme de mythe de l’éperon.
Je vous assure que c’est pas une blague. Nous, aujourd’hui, on aurait tendance à voir les éperonnages comme une anecdote, un fait exceptionnel. Mais il faut bien se rendre compte qu’à l’époque, des théoriciens de renom l’ont élevé au rang de base théorique conceptuelle. La formation en coin et l’addition d’éperons sur les navires va ainsi être défendue par des théoriciens comme Philippe Colomb pour les Britanniques, ou Rien de la Gravière pour les Français.
L’amiral Eugène de Fonds, pour les combats sur mer, l’arme de l’avenir, remisant les canons à un rôle secondaire. Alors on en rigole, mais il faut le comprendre. Tout ce beau monde, ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, c’est-à-dire à peu près rien. Et comme il faut bien être prêt pour le prochain conflit, bah on parie sur ce qu’on trouve.
Surtout qu’à cette époque, on l’a vu, le canon montrait de sérieuses faiblesses face à la cuirasse. Il fallait des solutions. Ainsi, les éperons pris très au sérieux, amenant à des réflexions théoriques poussées, des adaptations matérielles réelles et même des entraînements que je vous montre. On a par exemple cette image montrant un entraînement russe à l’éperonnage dès 1869, à l’impulsion d’un de leurs penseurs, Boutakov.
En France, on met des éperons sur certains cuirassés comme la classe Océan en 1868, et on crée des bâtiments à éperon comme le Redoutable, lancé en 1872, ou des béliers comme le Taureau, dans les faits prévus comme des garde-côtes. D’un point de vue tactique, la formation en coin comme à Lissa prend le dessus. C’est le grand retour du choc comme tactique décisive. Oui, enfin, un retour qui remonte à l’Antiquité.
Certes, il y a eu des tentatives d’éperonnage à Lépante, mais ça n’a jamais été discuté à ce point. C’est une grande nouveauté que le choc comme tactique décisive malgré les canons. Si on veut un résultat, il faut couler, donc il faut aller au contact. Et comme les éperonnages impliquent des logiques de combat singulier, on se met à chercher des petites formations, des mouvements pour mettre en difficulté l’adversaire.
Le but étant de toujours menacer le flanc de l’adversaire sans lui montrer le sien. Par exemple, dans son article des combats à éperons dans la Revue maritime et coloniale en 1868, Clément Corde propose ce mouvement pour permettre à un trio de navires de prendre le dessus sur un autre trio tout en se couvrant mutuellement. Bref, vous l’aurez compris, l’éperonnage du Re d’Italia n’est pas une anecdote, et a donné naissance à une branche de la théorie tactique maritime bien vivace. Une branche qui, si elle paraît risible aujourd’hui, fut bien prise au sérieux, au point de se retrouver sur le Nautilus de Jules Verne en 1869, par exemple, où l’éperon est bien désigné comme étant une des armes majeures du sous-marin.
Bref, n’oublions pas tout de même que nous avons aujourd’hui l’avantage de connaître la suite des évolutions technologiques. Bien évidemment, d’autres penseurs se sont opposés à cette vision, et la course entre le canon et la cuirasse se rééquilibre dans les années 1870-1890. Tout cela va nourrir de réelles réflexions, mais ces dernières, comme avant Lissa, resteront orphelines d’une pratique réelle. D’ailleurs, les plus connaisseurs d’entre vous auront noté que la tactique qui va s’avérer gagnante au début du XXe siècle, c’est celle des Italiens.
En faisant une file pour couper la trajectoire des Autrichiens, ils ont en réalité exécuté un mouvement bien connu des marins militaires : ils ont barré le T. Donc je vous propose qu’on s’intéresse à cette tactique dans le prochain épisode. Et voilà, c’est la fin de cet épisode. J’espère qu’il vous a plu.
En attendant, moi je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.


