Les gars ont l’air bizarres avec leurs longues piques, mais ils ont confiance en eux. On fait quoi, alors ? Comme les Celtes, les Samnites, les Carthaginois, tous les autres, on charge ? C’est un peu con, non ?

Tu as toujours marché jusque-là, il n’y a pas de raison que ça change. Alors c’est parti. Aujourd’hui, on s’engage dans le dernier épisode sur les phalanges macédoniennes, pour parler de leur disparition. Et pour cela, on part d’une question somme toute classique : la légion romaine a-t-elle vaincu la phalange macédonienne ?
Si les conflits entre Rome et les puissances hellénistiques, notamment le royaume de Macédoine, ne laissent aucun doute sur les résultats, à deux guerres près ce ne sont que des victoires romaines, il faut affiner le constat d’un point de vue tactique pour comprendre, avec le peu que l’on sait, pourquoi les phalanges macédoniennes ont disparu. On va traverser une période assez longue, de 200 à 80 avant notre ère, pour faire une synthèse. Ça nous donne plusieurs confrontations entre les légions romaines et des phalanges à la macédonienne. On laisse de côté les guerres de Pyrrhus en Italie, parce que ça nous emmènerait trop loin.
On se retrouve donc avec un corpus de guerres non négligeable. Déjà, il y a les trois guerres macédoniennes, on retire la première où les Romains se contentent de soutenir les Étoliens sans véritable opposition directe entre légion et phalange, c’est essentiellement de la petite guerre, et ils finissent par abandonner leurs alliés. En plus de ces guerres, il y a la guerre séleucide, deux guerres contre les Béotiens, une contre les Achéens, et possiblement aussi la première guerre mithridatique. Il y a pas mal de conflits pendant cette période, et on va surtout se donner une image globale pour déterminer la dynamique des confrontations entre légion romaine et phalange à la macédonienne.
Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut parler de Polybe. C’est un Grec né à Mégalopolis aux alentours de 200 avant notre ère, au début de la deuxième guerre macédonienne. Il va être témoin de la conquête romaine de la Grèce. Sa thèse sur la supériorité de la légion sur la phalange macédonienne irrigue encore notre vision de l’opposition de ces deux formations.
Il faut donc comprendre la théorie qu’il développe. La deuxième guerre de Macédoine est en réalité une intervention romaine dans le cadre d’une guerre menée par la Macédoine contre le royaume de Pergame et Rhodes. Ces derniers, en mauvaise posture, font appel à la République romaine, qui sort victorieuse de la deuxième guerre punique. Rome accepte et entre rapidement en campagne.
Elle retourne les Achéens contre les Macédoniens, obtient le soutien des Étoliens, et finit par vaincre une armée macédonienne jeune et usée à Cynoscéphales en 197. C’est une des grandes confrontations légion phalange, et un véritable tournant dans le monde hellénistique. La Macédoine perd son hégémonie sur la Grèce, et Rome se retire en se déclarant protectrice de la liberté des cités grecques. Mais un nouveau problème apparaît, les Séleucides arrivent de l’Est, avancent en Asie Mineure puis en Thrace, jusqu’à potentiellement prendre pied en Grèce.
Cinq ans plus tard, en 192, commence la guerre séleucide, où les Romains interviennent aux côtés de la Macédoine, des Achéens et de Pergame contre les Séleucides et les Étoliens. En un an, les Romains expulsent les Séleucides de la Grèce, notamment après la bataille des Thermopyles en 191. S’ensuit une campagne navale remportée en grande partie grâce à la flotte rhodienne, pour permettre des opérations terrestres en Asie Mineure, où les Romains finissent par vaincre Antiochos à Magnésie du Sipyle. Les Séleucides y perdent toutes leurs possessions en Asie Mineure, et les Romains, devenus arbitres du monde hellénistique, se retirent à nouveau.
Polybe, lui, grandit et devient un des personnages importants de la Confédération achéenne, qui soutient officieusement le roi de Macédoine Persée dans la troisième guerre macédonienne commencée en 172. Mais cette guerre est la dernière pour la monarchie antigonide. Après la défaite de Pydna en 168, le royaume de Macédoine s’effondre complètement. Rome y met en place des États clients et récupère des otages de la Confédération achéenne, dont Polybe, qui est amené à Rome.
En trente-deux ans, Rome a écrasé la Macédoine et domine les royaumes hellénistiques. La provincialisation de la Macédoine vient un peu plus tard, avec deux autres guerres : la quatrième guerre de Macédoine, avec un parent de Persée qui se révolte et obtient quelques succès entre 150 et 148, mais se fait évidemment écraser, et la guerre achéenne en 146, où Rome écrase la Confédération achéenne, notamment à Corinthe. La province de Macédoine est ainsi créée en 146, tandis que la Grèce est plus ou moins réduite à une forme de protectorat. Polybe, otage à Rome, se pose une question fondamentale : comment se fait-il que Rome conquiert le monde comme ça ?
Il cherche à démontrer que Rome est supérieure en tout point aux Grecs sur le plan militaire et politique. Il veut surtout convaincre les Grecs de ne jamais se soulever contre les Romains, et il y a des affaires personnelles là-dedans, il en veut vraiment au stratège achéen. Toujours est-il qu’il se penche notamment sur l’aspect militaire. Selon lui, la légion romaine est supérieure à la phalange, et il a des arguments.
La légion est bien plus adaptable à plein de situations. Son armement est plus polyvalent, permettant aux légionnaires individuellement de mieux s’en sortir que le phalangite et sa sarisse, bien fragile une fois la formation rompue. La phalange est dépendante d’un terrain plat et uniforme, au moins large de 3 400 mètres pour pouvoir se déployer, ce qui la rend inutile dans d’autres conditions, notamment les sièges. Le manipule de la légion permet des manœuvres et des initiatives bien loin de la rigidité d’une phalange macédonienne qui fonctionne en bloc.
Enfin, le système du triplex acies, avec ses trois lignes, rend la légion plus résiliente et lui permet d’avoir une réserve, là où les armées fondées sur les phalanges n’en sont pas pourvues. Cette thèse est séduisante, et il faut bien admettre qu’elle explique les victoires romaines sur les puissances hellénistiques. Mais il y a plusieurs choses qui clochent. Polybe s’arrange plusieurs fois avec les faits.
Il simplifie pour faire rentrer sa théorie, voire il déforme grossièrement pour les besoins de son argumentation. Déjà, rien que la place nécessaire pour une phalange pour se déployer, plus de trois kilomètres, ça sous-entendrait une phalange macédonienne profonde de seize rangs de 50 000 hommes, ce qui a peut-être eu lieu une seule fois, à la bataille de Raphia, et encore, c’est pas sûr. Mais même sans ça, Polybe efface le fait qu’une phalange macédonienne est très bien découpée, avec un échelon tactique central, la syntagma, 256 hommes sur 50 rangs. Non seulement la phalange se découpe bien mieux que ce que Polybe expose, mais en plus ça lui donne une capacité à s’adapter aux petits espaces, typiquement les combats de brèche lors des sièges, qui sont un de ses gros points forts.
Et ça, Polybe décide de ne pas en parler. En 198, durant le siège d’Atrax, les Macédoniens laissent les Romains s’engager dans la brèche puis les chargent, provoquant une déroute coûteuse en hommes. Idem au siège de Corinthe en 198. Ce schéma assez simple se répète pas mal de fois pendant la troisième guerre macédonienne.
Les phalanges s’en sortent très bien durant les sièges. C’est d’ailleurs dans ces contextes de front limité qu’elles sont les meilleures. Certes, Polybe exagère sur la nécessité d’un terrain plat, mais il n’a pas totalement tort. La très grande difficulté pour la phalange macédonienne, c’est de bien tenir sa ligne.
Plus celle-ci est longue, plus c’est dur. Une brèche, c’est petit, c’est limité, ça s’attaque ou ça se défend facilement. Une grande plaine, c’est souvent plus hasardeux. Pour ce qui est de la capacité d’un phalangite à s’en sortir en dehors de la formation, n’oubliez pas qu’il a dans sa panoplie une épée, le xiphos, comme on l’a vu dans le deuxième épisode.
Les unités de phalange macédonienne doivent aussi se montrer utiles dans les opérations de petites guerres, les coups de main, les embuscades. Et durant les guerres contre Rome, Macédoniens, Achéens ou Béotiens se montrent très capables dans ce domaine. Simplement, face aux moyens énormes de Rome, c’est difficile de tenir éternellement. Alors, pourquoi les Romains ont-ils gagné ?
Parce qu’il y a des conditions à ces batailles, et surtout parce qu’il y a d’autres troupes, des alliés qui sont habitués à la phalange et qui ont trouvé d’autres moyens de la gérer. Prenons Cynoscéphales en 197. C’est une bataille de rencontre sur des collines, que les Macédoniens engagent un peu dans la précipitation, forcés par les circonstances, dans le brouillard. Les reconnaissances romaines et macédoniennes se tombent dessus sur une colline.
Le combat escalade, les Romains envoient en renfort cavalerie et infanterie légère, qui repoussent les Macédoniens. Puis ce sont des renforts de l’autre camp qui repoussent les Romains. Flamininus fait alors déployer toutes ses troupes depuis son camp au pied des collines et envoie la légion en renfort sur sa gauche, tandis que Philippe fait rameuter ses troupes qui étaient parties fourrager. Une fois son aile droite constituée avec l’élite des peltastes, il lance un assaut contre la légion.
Celle-ci est repoussée avec fracas, le flanc gauche romain est enfoncé. Mais la gauche macédonienne est lente à se mettre en place, elle a fait beaucoup de chemin pour rattraper l’avance de la droite et n’est pas en formation. Flamininus voit l’occasion et ordonne aux légions de l’aile droite, aux Étoliens et aux éléphants de charger. Les éléphants sont en tête, et les Macédoniens de l’aile gauche refusent face aux animaux.
La légion s’occupe des phalanges qui restent en arrière, et les Étoliens se jettent dans le sillage des éléphants et poursuivent les fuyards jusqu’au camp macédonien, qu’ils prennent en empêchant tout ralliement. C’est alors qu’un tribun, plutôt que de poursuivre, se retourne et flanque la droite macédonienne, qui se fait massacrer en étant prise en sandwich. Dans cette bataille, on voit un point très net : dans la confrontation frontale entre une phalange et une légion romaine sur une colline, c’est la phalange qui a nettement pris le dessus. C’est assez clair.
Ensuite, les autres phalanges sont mises en déroute par les éléphants puis par les Étoliens, qui ont l’habitude de gérer les phalanges autrement et profitent du désordre. Philippe demande trop à ses troupes, il est dans une position dangereuse et tente un coup dans la précipitation. Les phalangites ont été rappelés en toute urgence de leurs opérations de fourrage, ont parcouru du chemin et ont dû monter une pente avant de se mettre en formation. En face, les légionnaires n’ont eu qu’à se déployer en contrebas de leur camp.
Par contre, le triplex acies a sûrement permis de tenir le temps nécessaire sur la gauche, et la manœuvre inattendue mais plutôt réussie des manipules du demi-tour d’une partie des troupes de la droite romaine dans le dos de la droite macédonienne a été décisive. La victoire macédonienne aurait été miraculeuse, ils étaient 25 000 contre 33 000. La légion a frontalement été vaincue, mais elle a bien tenu et bien manœuvré, et merci aux Étoliens, qui d’ailleurs considèrent que cette victoire est la leur. Bataille suivante, aux Thermopyles en 191.
Antiochos, avec 10 000 hommes contre 22 à 30 000 en face, bloque le défilé. Après un duel d’infanterie légère, la première ligne de la légion tente de les déloger et se fait sèchement repousser. Dans une redite de la bataille des Thermopyles plus connue, les légionnaires font le tour par plusieurs sentiers et prennent par surprise les troupes séleucides. Antiochos se retrouve menacé, encerclé, et se fait déborder.
Autant faire le tour, certes, ce sont des unités de la légion, mais passer par des chemins cachés, c’est de la manœuvrabilité. En combat frontal, encore une fois, c’est la phalange qui a dominé. La bataille de Magnésie du Sipyle en 189 est beaucoup plus complexe. Les Séleucides tentent un déploiement complexe, avec des chars et de la cavalerie à gauche, de la cavalerie lourde appuyée par les argyraspides, corps d’élite de la phalange, à droite, et un centre avec le reste de la phalange découpé en blocs de 1 600 hommes, avec des éléphants dans les intervalles.
Le but est de donner de l’autonomie aux unités de phalange et de réduire le risque d’une ligne mal tenue. C’est aux ailes de charger. La droite, par son choc, renverse complètement la légion et poursuit vers le camp romain, abandonnant le reste. La gauche, en revanche, voit les chars être mis en déroute par les hommes du roi de Pergame, qui savent les gérer.
Cela désorganise complètement la ligne séleucide. La phalange, qui n’a jusqu’alors rien fait, voit les restes de cette gauche refluer vers elle et se met en position défensive, incapable de charger. Elle doit subir le harcèlement des Romains et de leurs alliés, qui visent les éléphants jusqu’à les mettre en panique. Cela détruit toute la formation.
Dans le même temps, la droite séleucide a été arrêtée à l’entrée du camp, et la cavalerie attalide, victorieuse de l’autre côté, vient en renfort. Les argyraspides et la cavalerie lourde doivent se retirer face à la dissolution du centre. La victoire romaine est totale, et doit beaucoup aux troupes alliées du royaume de Pergame. La légion est encore dominée dans le combat frontal.
Ce qui frappe, c’est surtout la complexité tactique du plan séleucide, la panique des éléphants, et le gros travail des alliés attalides, à tel point que le mérite leur sera reconnu par les Romains. Pour Pydna, la phalange semble effectivement se désorganiser, ce qui permet à la légion de se glisser dans des interstices et de briser la formation. Mais au début de la bataille, c’est la phalange qui impose carrément son choc, et c’est en exploitant les effets qu’elle perd la cohérence de sa ligne. Il ne faudrait pas diminuer l’importance des combats sur les ailes, gagnés par les éléphants et les troupes alliées.
Quand on sort de toutes ces batailles, le bilan n’est pas si bon en faveur de la légion dans son opposition à la phalange. Certes, le triplex acies donne de quoi encaisser parfois le choc, les manipules ont permis des manœuvres assez inattendues, même du côté romain à Cynoscéphales. Mais même dans les opérations de petites guerres ou de sièges, la phalange macédonienne remplit son rôle et met plusieurs fois en échec les légionnaires. Alors pourquoi autant de victoires ?
Pourquoi Rome domine systématiquement ? Précisément parce que ces conflits entre Romains et Hellènes ne sont pas simplement des duels légion phalange. Les troupes alliées, les éléphants, les conditions d’engagement et parfois les manœuvres ont joué un grand rôle dans la mise en échec des phalanges. Il est loin d’être impossible que le récit polybien soit une construction à posteriori, fondée sur les tentatives d’adaptation des commandants romains face à la phalange.
Polybe est proche des Scipions, et il a certainement entendu discuter avec des commandants romains qui, au bout d’une cinquantaine d’années de conflits où la phalange gagne frontalement contre la légion, ont voulu développer une doctrine d’évitement face à cette dernière. En observant les méthodes des Étoliens, par exemple, les Romains ont certainement tenté de penser une autre approche des phalanges, moins frontale, même si cela ne semble pas avoir vraiment réussi, puisque cela arrive tardivement, à Magnésie ou à Pydna, où l’on sent un léger fléchissement de l’approche habituelle. La légion a bien eu une autre occasion avec la première guerre mithridatique à Chéronée, mais c’était en 86, et elle a eu le temps d’oublier. Encore une fois, la phalange impose son choc et se montre supérieure, et encore une fois, c’est le combat sur les ailes et une bonne réaction des vétérans légionnaires au centre qui détruit l’ordre de bataille adverse.
On peut finalement dire que la légion n’a jamais vaincu seule la phalange. Le récit polybien, en plus de nous donner une mauvaise image de ces oppositions, efface les autres acteurs de ces combats. Cela relève d’une querelle mémorielle : Polybe s’appuie sur le récit des Romains, qui mécaniquement diminue le rôle des alliés pour mieux valoriser celui des légionnaires. Et en face, les Hellènes ne se laissent pas faire.
Les Étoliens, par exemple, font diffuser dans toute la Grèce des chants sur leur victoire à Cynoscéphales. Il y a un autre point qui doit nous interpeller. Depuis le début, on dit que la légion a du mal à s’adapter, mais il faut noter qu’en face, c’est tout aussi conservateur, voire pire. Les Hellènes gardent jusqu’au bout les phalanges macédoniennes.
Mais le récit grec pour expliquer la victoire romaine est complètement différent. Pour eux, le problème n’est pas la phalange, c’est l’emploi que les commandants en font. On ne repère pas spécialement de panique ou de volonté de réforme. Les officiers d’Antiochos III lui reprochent amèrement d’avoir mal employé sa phalange à Magnésie et d’avoir trop compté sur sa cavalerie et ses chars.
Pour les Hellènes, la phalange ne semble pas être remise en cause. On n’a que deux réformes qui tentent de copier les Romains : une par Andriscos, mais c’est seulement une unité, un ajustement dans une armée qui reste centrée sur des phalanges à la macédonienne, et une par Mithridate VI après la deuxième guerre mithridatique dans les années 70, donc très tard. Mais ce n’est pas dû à un conservatisme militaire. Le monde hellénistique n’a eu aucun problème à adopter l’armement celte des Galates pour mener la création des thureophoroi.
En 280-279 a lieu la grande expédition, un ensemble d’invasions et de migrations par des Celtes nommés Galates, qui détruit le royaume de Macédoine et atteint même Delphes. Autant vous dire que ça traumatise les Grecs. Cette grande expédition amène certains de ces Celtes jusqu’en Asie Mineure, où ils font de la Galatie. S’ils finissent par être vaincus, leur armement impressionne et est adopté en une dizaine d’années par tout le monde hellénistique, menant à la naissance des thureophoroi.
Pas si conservateurs, ces Hellènes, qui adoptent très rapidement quelque chose d’assez éloigné de leurs habitudes. Le fait que la phalange ait été conservée jusqu’au bout ne relève pas spécialement d’une cécité de leur part. Les officiers romains ont clairement été meilleurs tacticiens, mais ce n’est pas la légion comme formation tactique qui a vaincu la phalange comme formation tactique. Celle-ci, dans ces confrontations frontales et pendant les campagnes, a somme toute fait ce qu’elle pouvait faire.
Elle est restée adaptable et a su employer son choc. Autre avantage des Romains : ils ont clairement de meilleurs moyens dans les guerres. Après la deuxième guerre punique, Rome est un monstre géant démographique et économique, surtout quand on y rajoute les alliés italiens. Elle a beau subir des désastres, ce n’est pas vraiment un problème.
Les pertes sont bien réelles, souvent pendant les sièges ou les opérations de petites guerres, mais jamais la Macédoine ou les Séleucides n’auraient pu en encaisser autant. Là où les Hellènes ont peut-être véritablement fait une erreur, c’est dans leur appréciation de la puissance romaine, qu’ils pensaient plus fragile que ça. Alors, pourquoi la phalange macédonienne disparaît-elle dans ce cas ? Très franchement, on ne sait pas.
Le problème, c’est qu’après la mort de Polybe vers 120, ça devient beaucoup moins clair. Mais on peut proposer une hypothèse. Ça vient certainement du lien entre structure militaire et structure politique. La phalange macédonienne ne disparaît pas comme une unité qui ne serait plus adaptée, comme les tercios espagnols au début du XVIIIe siècle ou les cuirassiers après la Première Guerre mondiale, après une réforme d’un pouvoir qui fait évoluer son armée.
Contrairement à cette dynamique, les phalanges macédoniennes semblent disparaître avec les structures politiques qui s’appuyaient sur elles militairement. On peut observer que les Romains n’annexent pas directement les territoires grecs et macédoniens. On ne sait pas si la phalange survit à la disparition du royaume antigonide de Macédoine, mais on sait que ce dernier la garde jusqu’au bout. Pareil pour les Béotiens, les Achéens, les Séleucides.
Pour les Grecs, c’est plus compliqué. Si on se penche par exemple sur la Confédération béotienne, celle-ci disparaît en 172-171 du fait de ses divisions politiques au début de la troisième guerre macédonienne. Il y a deux camps dans la Confédération béotienne : les romanophiles, avec Thèbes ou Thespies, et les macédonophiles, avec Aliarte, Coronée ou Thisbé. Chaque camp est représenté dans l’assemblée fédérale, mais les Romains, intelligemment, parviennent à s’insinuer dans le processus de prise de décision.
Une cité n’est pas romanophile ou macédonophile par plaisir, elle a ses intérêts, ses craintes. Rome appuie par ses manœuvres diplomatiques le camp qui lui est favorable. Résultat : le ton monte, les divergences augmentent, et la Confédération implose. Derrière, face à des cités isolées, Rome fait sa guerre et s’attaque au potentiel allié de la Macédoine pour isoler cette dernière.
Ce schéma se répète régulièrement dans les différentes cités grecques. Le camp romanophile, soutenu par Rome, s’appuie sur ce soutien extérieur pour faire taire son opposition. Mais ce faisant, il laisse de plus en plus de marge de manœuvre aux Romains, qui s’insinuent dans la gouvernance des cités, tant et si bien que l’annexion se fait doucement, diplomatiquement. À la fin, le pouvoir est à Rome.
La structure sociale et étatique permettant de lever les phalanges meurt, et la phalange meurt avec elle. Derrière, Rome a la légion pour remplir les missions. Contrairement à d’autres troupes alliées, la phalange à la macédonienne n’apporte rien de nouveau au dispositif romain, et ainsi elle disparaît sans qu’on la regrette. Les phalanges à la macédonienne disparaissent non pas par une réforme, mais par une disparition des structures institutionnelles et politiques leur permettant d’exister.
C’est presque décevant. Le véritable problème, c’est qu’on manque de données. La phalange macédonienne disparaît silencieusement dans les sources. Peut-être que de futures études feront émerger d’autres facteurs de cette disparition.
Toujours est-il que, finalement, c’est un peu à l’image de toute l’histoire que nous avons traversée. Outre l’armement et l’organisation de ces formations tactiques, on peut remarquer que les phalanges à la macédonienne sont le produit d’une organisation militaire mais aussi politique. Ce sont toujours des levées, pas des troupes professionnelles, même s’il y a des troupes d’élite. Elles sont donc toujours intimement liées aux États qui les ont mises sur pied.
Leur diffusion après la mort d’Alexandre se fait grâce aux vétérans des guerres, mais aussi grâce à la constitution de pouvoirs plus locaux qui prennent petit à petit leur indépendance. Par la suite, des États décident de les copier à des moments où leur structure sociale ou politique, leur puissance démographique ou financière, bref un contexte favorable, leur permet de le faire, sans pour autant faire disparaître les thureophoroi ni empêcher l’émergence de nouvelles unités. Finalement, c’est presque trop logique de les voir disparaître avec les États qui les structurent. Mais on peut au moins retenir que, contrairement au récit polybien qui a certes raison sur certains points mais en déforme ou en omet d’autres assez grossièrement, les légionnaires n’ont pas particulièrement dominé les sarissophores.
Par contre, les Romains ont su s’adjoindre les bons alliés, mieux employer leurs outils tactiques, déployer plus de moyens, mais surtout ils ont su détruire et diviser politiquement et diplomatiquement les États hellénistiques afin de les soumettre. Ce qui fait que si la légion a fait, disons, match égal avec la phalange macédonienne, le pouvoir romain, lui, a explosé les pouvoirs helléniques. Et voilà.


