Au matin des obsèques, j’avais posé mes mains à plat sur la table de la salle des familles et je regardais la chaise vide en face de moi. Celle où Lucien aurait dû être assis. Cinquante-six ans de mariage, et pour la première fois, je voyais cette chaise sans lui, dans une pièce qui sentait les fleurs blanches trop fraîches, avec des bougies que je n’avais pas allumées moi-même et ma fille debout à quelques mètres, les bras croisés, qui parlait de moi comme si je n’étais plus là. La petite clé dorée, je l’avais dans le creux de ma paume depuis le matin.

Lucien me l’avait glissée dans la main un soir d’octobre, les doigts déjà froids, la voix déjà basse, et il avait dit quelque chose que je n’avais pas encore osé répéter à voix haute. Pas encore. Mais je la serrais, cette clé. Je la serrais comme on serre la main de quelqu’un qui part.
Gaël parlait. Je l’entendais sans vraiment l’écouter, parce qu’il y a des mots qu’on reconnaît avant même de les comprendre. Des mots qui ont une forme, une odeur. Et les mots de ma fille, ce matin-là, dans cette salle où le corps de son père reposait à dix mètres derrière une porte fermée, avaient la forme de quelque chose que j’avais craint pendant des années sans jamais le nommer.
Elle dit : « Maintenant que papa est parti, c’est moi qui gère tout. »
Elle ne me regardait pas en disant cela. Elle regardait Étienne, son mari, comme si ma présence dans la pièce était déjà réglée, déjà classée, déjà mise de côté comme un vieux meuble dont on ne sait pas encore quoi faire. Je n’ai pas répondu.
J’ai serré la clé. Je m’appelle Bérangère Nozal. J’ai soixante-dix-neuf ans et je vis au numéro 24 de la rue Saint-Martin à Nevers, dans une maison à porte bleue que Lucien et moi avons achetée il y a cinquante-deux ans avec des économies que nous avions mis des années à faire. La peinture de la porte a changé trois fois.
Le quartier a changé autour de nous. Les enfants du voisin d’en face ont grandi, sont partis, sont parfois revenus avec leurs propres enfants. Mais la maison, elle, est restée. Au rez-de-chaussée, il y avait l’atelier d’horlogerie de Lucien.
Un comptoir en bois sombre, des tiroirs étroits rangés comme des petits cimetières de pièces minuscules, des horloges accrochées partout sur les murs, et cette odeur particulière d’huile légère et de métal propre que je reconnaîtrais les yeux fermés jusqu’au dernier jour de ma vie. Lucien travaillait là depuis l’âge de vingt-deux ans. Il avait appris le métier de son oncle à Moulin, puis il était venu s’installer à Nevers avec deux valises et un établi pliant, et il n’était jamais reparti. Moi, j’étais arrivée deux ans après lui.
Je venais de la Creuse, d’un village si petit qu’il n’avait même pas de boulangerie. Mon père cultivait des betteraves, ma mère cousait pour les autres. J’avais des mains habituées au travail et une façon de me taire quand les choses devenaient difficiles, venue de loin, de bien avant moi, transmise de mère en fille comme un outil qu’on ne questionne pas. Quand j’ai rencontré Lucien à une fête de quartier un dimanche d’avril, il réparait l’horloge de la salle des fêtes pendant que les autres dansaient.
Il avait l’air tellement sérieux et tellement seul à la fois que je me suis approchée et je lui ai demandé s’il avait besoin d’aide. Il a levé les yeux. Il avait les yeux d’un homme qui regarde les choses de très près pour les comprendre, pas pour les juger. Nous avons parlé pendant deux heures.
L’horloge fonctionnait depuis longtemps quand nous avons arrêté de parler. La maison de la rue Saint-Martin, nous l’avons remplie lentement. Une table d’abord, puis des chaises. Puis Gaël est née un mercredi de novembre, et le monde a changé de taille.
Lucien avait passé la nuit précédente à réparer une pendule pour un client pressé, et quand je l’avais appelé de la clinique pour lui dire que c’était le moment, il était arrivé avec encore de l’huile sur les mains. Il avait regardé sa fille dans le berceau avec la même expression que quand il tenait une pièce rare : cette concentration absolue, ce silence habité. Gaël avait grandi dans la maison aux portes bleues avec le bruit des horloges en fond sonore. Elle était intelligente, vive.
Elle avait hérité de l’énergie de son père sans en hériter la patience. À dix-huit ans, elle était partie étudier à Dijon. À vingt-cinq ans, elle avait rencontré Étienne Rau, comptable d’entreprise, un homme correct qui aimait les chiffres et les plans bien établis. Ils s’étaient installés à Bourges.
Ils étaient venus à Nevers régulièrement pendant des années, puis de moins en moins, puis surtout pour les anniversaires et pour Noël. Les dernières années, les conversations avec Gaël portaient presque toujours sur la maison. La maison était grande pour deux personnes. La maison était mal chauffée en hiver.
La maison demandait de l’entretien. Le rez-de-chaussée restait fermé depuis que Lucien avait ralenti, et c’était dommage. Un espace pareil en plein centre, avec une vitrine. On aurait pu en faire quelque chose de bien, de moderne.
Et nous, ma mère, serions tellement mieux dans un appartement plus petit, plus facile à gérer, plus adapté à notre âge. Lucien écoutait sans rien dire. Il me regardait ensuite avec ce petit mouvement de tête presque imperceptible qui signifiait : « Je sais. Ne t’inquiète pas.
J’ai une idée de l’heure. »
Je ne savais pas encore à quel point cette expression allait prendre tout son sens. Les mois avant sa mort, Lucien avait eu des rendez-vous que je ne connaissais pas tous. Je savais qu’il voyait le médecin.
Je savais qu’il se fatiguait plus vite. Mais il y avait aussi des sorties le matin, des lettres qu’il allait poster lui-même, des conversations téléphoniques dans l’atelier avec la porte fermée. Je n’avais pas posé de question. Ce n’est pas que je manquais de curiosité.
C’est que je lui faisais confiance avec une profondeur que les mots ont du mal à décrire. Cinquante-six ans de confiance construite heure par heure, comme un mécanisme qu’on remonte chaque matin. Un soir d’octobre, trois semaines avant qu’il parte, il m’avait appelée dans l’atelier. Il était assis sur son tabouret, les mains sur le comptoir, et devant lui il y avait une petite clé dorée que je n’avais jamais vue.
Pas tout à fait dorée, plutôt vieillie, avec une petite tête ronde et une tige simple. Il l’avait poussée vers moi. « C’est la clé du tiroir du bas, le troisième en partant de la gauche. Celui que je n’ai jamais ouvert devant personne.
»
J’avais pris la clé. « Quand ils essaieront de mesurer ta valeur par ce que j’ai laissé, avait-il continué, et sa voix avait quelque chose de calme et de très vieux, la voix d’un homme qui a fini de douter, montre-leur qui a gardé mon temps. »
Je n’avais pas compris entièrement. Mais j’avais gardé la clé.
Ce matin des obsèques, j’avais la clé dans ma paume, et Gaël avait les bras croisés et elle disait que maintenant, c’est elle qui gérait tout. La maison funéraire se trouve au numéro 7 de la rue de la Jonction. C’est un bâtiment discret, une façade beige, des pots de fleurs à l’entrée, une lumière douce dans chaque pièce. Lucien avait fait une visite là-bas l’année précédente, seul, et il avait tout arrangé lui-même.
Je n’avais rien eu à décider. Pas l’urne, pas les fleurs, pas la salle, pas l’ordre des choses. Il avait tout réglé avec la précision d’un homme qui règle des mécanismes depuis toujours. Même mort, il était plus organisé que moi.
Je lui en aurais voulu si je n’avais pas été si brisée. Mon amie Éliane Maurisset était assise à ma droite. Elle a soixante-quatorze ans, elle est petite, elle a des cheveux blancs coupés courts et des yeux qui voient tout sans avoir l’air de regarder. Elle avait posé sa main sur la mienne au moment où nous étions entrés, et elle ne l’avait pas retirée depuis.
Les cousins de Lucien étaient là, deux frères âgés venus de Moulin. Des anciens clients de l’atelier. La femme du boucher de la rue Saint-Étienne, qui avait apporté des sablés dans une boîte en métal parce qu’elle ne savait pas quoi faire d’autre, et que faire quelque chose était mieux que ne rien faire. Et puis Gaël et Étienne, arrivés la veille au soir avec leurs valises rangées dans la chambre d’amis et leurs projets rangés dans leurs têtes.
C’est Étienne qui avait parlé en premier le soir de leur arrivée. Il avait dit que maintenant qu’il fallait penser à l’avenir, il y avait des démarches à anticiper, des délais légaux à respecter, et que ce serait bien qu’on commence à réfléchir ensemble à ce qu’on allait faire de la maison. Il avait dit « on », mais ce « on » ne m’incluait pas vraiment. Un « on » de façade qui était en réalité un « je » avec ma signature en annexe.
J’avais dit que j’étais fatiguée. J’étais allée me coucher avec la clé dorée sur ma table de nuit. Le lendemain matin, le jour des obsèques, Gaël s’était levée avant moi. Quand j’étais descendue dans la cuisine, elle faisait du café et elle avait déjà sorti des papiers de son sac.
Des formulaires imprimés, des feuilles avec des cases à remplir. Elle avait dit que c’était rien d’urgent, juste des choses pratiques, qu’on pouvait regarder ça ensemble rapidement avant de partir. Les papiers concernaient le rez-de-chaussée, la superficie, le classement en local commercial, une estimation. J’avais bu mon café debout face à la fenêtre sans rien dire.
Nous étions arrivés à la maison funéraire à dix heures. La cérémonie de recueillement était prévue à onze heures. Entre les deux, il y avait eu cette heure dans la salle des familles. Cette heure où Gaël avait fini par dire ce qu’elle pensait depuis la veille, avec assez de personnes présentes pour que les mots aient du poids.
« Maintenant que papa est parti, c’est moi qui gère tout. Maman n’est plus en mesure de s’occuper de cette maison seule. On va faire les choses proprement, mais il faut qu’on soit clair. »
Je n’avais pas répondu.
J’avais serré la clé dans ma paume. Et puis la porte s’était ouverte. Un homme en manteau sombre était entré. Il portait une sacoche en cuir marron foncé, usée au coin.
Le genre de sacoche qui a connu beaucoup de tables, beaucoup de signatures, beaucoup de silences importants. Derrière lui, un autre homme, plus jeune, que je connaissais bien : Maxence Perdriot, quarante-cinq ans, l’ancien apprenti de Lucien, celui qui avait passé trois ans à apprendre les mécanismes dans l’atelier de la rue Saint-Martin avant d’ouvrir son propre atelier à Cosne-sur-Loire. L’homme au manteau sombre, c’était maître Olivier Cernin, notaire à Nevers depuis plus de trente ans. Un homme silencieux, avec une façon de parler qui ne laissait pas de place au malentendu.
Il a regardé la salle. Il a dit : « Je suis désolé pour votre deuil. Je vous demande quelques minutes avant la cérémonie. Monsieur Nozal avait une disposition particulière concernant le moment et le lieu de la première lecture.
»
Gaël s’était redressée. « Ce n’est peut-être pas le moment. »
Maître Cernin avait répondu doucement, mais sans se laisser interrompre : « Monsieur Nozal a explicitement souhaité que cette lecture ait lieu ici, avant la cérémonie, précisément pour que madame Nozal ne soit soumise à aucune pression dans les jours qui suivraient, alors qu’elle serait dans sa période de plus grande vulnérabilité. »
Cette phrase avait changé quelque chose dans la pièce.
Éliane avait serré ma main. Les cousins de Moulin s’étaient redressés sur leurs chaises. Gaël avait pâli d’une façon que je n’avais vue que deux fois dans ma vie. Une fois quand elle avait eu un mauvais résultat scolaire à seize ans, et une fois quand elle avait compris que son père ne guérirait pas.
Maître Cernin avait ouvert la sacoche en cuir. Il en avait sorti un dossier à rabat noué d’un cordon bleu. Il l’avait posé sur la table basse, défait le cordon, et lu la première ligne. « Ma femme Bérangère Nozal n’est pas une partie de mon héritage.
Elle est la raison pour laquelle un héritage quelconque existe. »
Le silence qui a suivi cette phrase était différent de tous les silences que j’avais connus jusque-là. Ce n’était pas le silence du deuil. C’était le silence de quelque chose qui se met en place.
J’ai regardé ma fille. Elle avait la bouche légèrement ouverte et les yeux fixés sur le dossier. Et dans ce regard, je lisais quelque chose que je n’avais pas souvent vu sur son visage : la compréhension soudaine qu’un homme avait prévu ce qu’elle allait dire avant même qu’elle le dise, avec des mois d’avance, depuis une table d’atelier, avec une plume et une sacoche en cuir marron. Son père la connaissait.
Il avait toujours su l’heure exacte. Maxence Perdriot était resté debout près de la porte, les mains jointes devant lui, dans cette posture des gens qui ont quelque chose d’important à dire mais qui attendent leur moment. Je le regardais et je pensais à toutes les fois où je l’avais vu adolescent dans l’atelier, absorbé par un calibre de montre avec la même concentration que Lucien. Il avait maintenant les cheveux grisonnants aux tempes et une barbe courte, et il me regardait avec une expression que je ne savais pas encore comment interpréter.
Quelque chose entre le chagrin et la résolution. Maître Cernin avait continué de parler calmement, posément, comme quelqu’un qui a répété ces mots plusieurs fois pour les dire sans les brusquer. Il avait expliqué que Lucien avait préparé, plusieurs mois avant sa mort, un ensemble de documents constituant ce qu’il appelait simplement « sa dernière précision ». Pas son dernier testament.
Sa dernière précision. Comme un horloger qui vérifie une dernière fois le réglage avant de refermer le boîtier. Il y avait une donation entre époux renforcée, préparée dans les règles, signée devant notaire au mois de juin. Il y avait une clause de protection de la résidence principale de la rue Saint-Martin, rédigée de façon à ce qu’aucune vente ne puisse être engagée sans la signature libre et éclairée de Bérangère Nozal.
Il y avait un inventaire détaillé de l’atelier d’horlogerie, de chaque pièce, de chaque outil, de chaque horloge, avec une évaluation professionnelle réalisée par un expert. Et il y avait une lettre particulière, longue, manuscrite, dans l’écriture serrée et régulière de Lucien, qui serait lue en privé uniquement à moi, à ma demande. Gaël avait dit : « Tout ça peut se régler sans qu’on fasse ça ici. »
Maître Cernin lui avait répondu sans élever la voix : « Monsieur Nozal était très précis sur le lieu et le moment.
Il tenait à ce que madame Nozal entende la première ligne de ses dispositions avant de quitter ce bâtiment, pour que lorsqu’on lui parlerait de ses droits dans les jours suivants, elle sache déjà qu’elle en avait. »
Étienne avait mis sa main sur l’avant-bras de Gaël, un geste d’apaisement ou de retenue, je n’aurais su dire. La femme du boucher tenait sa boîte de sablés sur ses genoux et regardait droit devant elle, l’air de quelqu’un qui assiste à quelque chose qu’il gardera longtemps en mémoire. Les cousins de Moulin, eux, avaient l’air franchement soulagés.
Moi, j’étais assise avec la petite clé dorée dans la paume et la phrase de Lucien qui tournait dans ma tête comme tourne une aiguille. Ma femme n’est pas une partie de mon héritage. Elle est la raison pour laquelle un héritage quelconque existe. J’avais soixante-dix-neuf ans.
J’avais vécu cinquante-six ans avec un homme qui n’avait jamais beaucoup parlé. Un homme qui réparait les montres des autres et oubliait de porter la sienne. Un homme qui achetait le même pain chaque matin. Un homme qui ne me disait pas « Je t’aime » tous les jours parce qu’il pensait que les actes quotidiens disaient la même chose plus honnêtement.
Il venait de me parler depuis sa mort avec la clarté la plus absolue qu’il ait jamais trouvée. Je ne pleurais pas. Pas encore. Je gardais les larmes pour plus tard, pour la nuit, pour la maison vide, pour la première tasse de café faite sans lui le lendemain matin.
Là, dans cette salle, j’étais quelque chose de différent des pleurs. J’étais verticale d’une façon que je n’aurais pas su prévoir le matin même. C’est alors que Gaël s’était approchée de moi. Elle s’était penchée à mon oreille doucement, et elle avait murmuré : « Maman, s’il te plaît, ne signe pas ce papier.
»
Cinq mots qui imploraient plus qu’ils ne demandaient. Et dans ces cinq mots, il y avait toute l’histoire de ce qu’elle avait cru possible ce matin et qui venait de s’effacer. Je n’ai pas répondu. J’ai regardé droit devant moi, vers la porte derrière laquelle Lucien reposait, et je lui ai dit dans ma tête ce que je ne pouvais pas dire à voix haute : tu avais raison.
Tu savais l’heure. Tu as toujours su l’heure. La cérémonie a eu lieu à onze heures comme prévu. Je me souviens de la lumière dans le couloir, une lumière d’automne tardif qui entrait par une fenêtre haute et tombait sur le parquet en diagonale.
Je me souviens de l’odeur des tulipes qui se mélangeait à quelque chose de plus froid, de plus propre. Je me souviens que j’ai tenu la clé pendant toute la cérémonie. Et je me souviens qu’à un moment, Maxence Perdriot s’est approché de moi après les condoléances, alors que les gens commençaient à partir, et il m’a dit très bas, presque comme s’il me confiait quelque chose de caché : « Vous aurez peut-être besoin d’un témoin. Quelqu’un qui a entendu les choses telles qu’elles étaient réellement dites.
»
J’avais levé les yeux vers lui. « Quelle chose ? »
Il avait répondu avec cette gravité tranquille des gens qui ont tenu une promesse difficile : « Les conversations que Gaël a eues avec lui ces deux dernières années. Celles où elle parlait de la maison et de vous comme si les deux n’étaient plus qu’un problème à régler.
»
Je n’ai pas répondu tout de suite. Le couloir s’était vidé peu à peu. Éliane attendait à l’entrée. Elle avait dit qu’elle prendrait le même taxi que moi.
Gaël et Étienne parlaient à voix basse dans un coin. Je ne cherchais pas à entendre. Je pensais à Lucien. Je pensais à la façon dont il avait passé les derniers mois de sa vie à préparer non pas sa mort, mais ma vie après lui.
Non pas sa disparition, mais ma protection. Un homme qui avait passé cinquante-six ans à réparer le temps des autres avait consacré ses dernières heures de clarté à s’assurer que personne n’aurait la possibilité de me voler le mien. Dans le taxi, sur le chemin du retour vers la rue Saint-Martin, Éliane m’avait dit : « Lucien avait commencé à me parler de ce qu’il préparait l’été dernier. Il voulait être sûr que tu n’allais pas te retrouver seule avec des papiers à signer le jour des obsèques sans comprendre ce que tu signais.
»
Je l’avais regardée. « Tu le savais ? »
« Je savais qu’il s’occupait de toi comme il l’a toujours fait. Seulement vers la fin, il avait besoin de le faire autrement.
»
La voiture avait tourné dans la rue Saint-Martin. Les portes bleues de la maison étaient là, exactement là où je les avais laissées le matin. Le même bleu, la même façade, le même numéro en fer forgé, vingt-quatre, légèrement penché depuis que Lucien avait oublié de le revisser après le dernier ravalement. Il n’y avait plus personne derrière ces portes pour entendre mes pas dans l’escalier.
Mais il y avait une sacoche en cuir marron et une lettre manuscrite que je n’avais pas encore lue. Et il y avait la clé. J’avais ouvert la porte de la maison et je m’étais arrêtée dans l’entrée. L’atelier était fermé à ma gauche, comme il l’était depuis les dernières semaines.
À travers la vitre de la porte, je voyais le comptoir en bois sombre, les outils posés exactement là où Lucien les avait laissés, les horloges accrochées au mur avec leurs aiguilles qui continuaient de bouger sans lui. Elles tournaient toutes. Personne ne les avait arrêtées. Je ne savais pas si c’était beau ou insupportable.
J’avais décidé que c’était les deux à la fois. Gaël et Étienne étaient arrivés derrière moi. Ils étaient entrés sans rien dire. Étienne avait posé son manteau sur le porte-manteau de l’entrée avec le geste précis de quelqu’un qui se sent chez lui, et ce geste m’avait traversée d’une façon que je n’avais pas anticipée.
Gaël avait dit qu’on devrait manger quelque chose. J’avais dit que oui, on devrait manger quelque chose. Et je m’étais mise à faire du café parce que c’était le seul geste que je savais faire dans cette cuisine sans que les mains me tremblent trop. La nuit de ce premier jour sans lui, je n’avais pas dormi.
Pas à cause du chagrin. Enfin, pas seulement à cause du chagrin. C’était autre chose aussi. C’était la conscience aiguë que le lendemain matin, des décisions allaient devoir être prises.
Que des mots avaient été dits dans cette salle de la rue de la Jonction, et que ces mots n’avaient pas de retour possible. J’avais sorti la clé dorée et je l’avais posée sur la table de nuit. Je l’avais regardée longtemps dans l’obscurité. Lucien avait dit : « Montre-leur qui a gardé mon temps.
» Je ne savais pas encore exactement ce que je trouverais dans ce tiroir. Je ne savais pas encore ce que maître Cernin lirait dans les pages suivantes du dossier. Je ne savais pas encore ce que Maxence avait à témoigner, ni ce que la lettre manuscrite contenait, ni ce que Gaël ferait quand elle comprendrait que son père avait tout prévu. Mais je savais une chose.
Le lendemain matin, j’irais dans l’atelier. J’ouvrirais le tiroir du bas, le troisième en partant de la gauche. Et pour la première fois depuis cinquante-six ans, j’apprendrais quelque chose sur Lucien Nozal que je ne savais pas encore. Le lendemain matin, le soleil était entré par les volets mal fermés de la chambre avec cette insistance douce du mois de novembre qui n’a pas encore décidé d’être vraiment froid.
J’avais entendu Gaël se lever avant moi, encore une fois, et cette fois les bruits de la cuisine avaient quelque chose de différent. Plus prudents, moins assurés que la veille. Comme si la nuit lui avait appris quelque chose sur les limites de ce qu’elle pouvait s’autoriser. Je m’étais levée lentement.
Mes genoux protestaient comme tous les matins, avec cette douleur sourde qui était devenue une sorte de bonjour quotidien que j’acceptais sans l’aimer. J’avais mis ma robe de chambre, les mêmes pantoufles que depuis des années, et j’avais descendu l’escalier en tenant la rampe que Lucien avait fixée plus solidement l’année précédente. Pour toi, pas pour moi. Moi, je me retiens au mur.
Gaël était assise à la table de la cuisine avec un café. Elle avait les yeux gonflés. Elle n’avait pas bien dormi non plus. Ça se voyait.
Elle avait levé les yeux vers moi avec une expression que je n’avais pas vue depuis qu’elle était très jeune. Quelque chose de vulnérable et de confus à la fois, comme une enfant qui a fait une erreur et qui ne sait pas encore si elle va s’excuser ou la défendre. J’avais sorti deux tasses. J’avais versé le café.
Je lui en avais posé une devant elle, même si elle en avait déjà une, parce que c’est le geste que les mères font. Elles font du café, elles posent des tasses. C’est une façon de tenir le monde ensemble quand tout le reste part en morceaux. Gaël avait dit : « Maman, je suis désolée pour hier.
»
J’avais dit oui. Elle n’avait pas continué tout de suite. Elle avait regardé sa tasse, puis la fenêtre, puis ses mains. « Et ce que tu vas signer ?
»
Je n’avais pas répondu immédiatement. J’avais bu une gorgée de café. Le café était trop fort, comme je le faisais toujours depuis des décennies, malgré les réclamations de tout le monde. « Je vais aller dans l’atelier ce matin, j’avais dit finalement.
Seule. Je te dirai après. »
Gaël avait hoché la tête. Elle n’avait pas insisté.
C’était peut-être la première fois depuis deux jours qu’elle ne poussait pas. J’avais pris ma tasse, la clé dorée dans la poche de ma robe de chambre, et j’avais traversé le couloir jusqu’à la porte de l’atelier. La clé de l’atelier était accrochée au même clou depuis trente ans. Je l’avais prise.
J’avais ouvert la porte. L’odeur m’avait frappée avant même que j’aie fini d’entrer. L’huile légère, le métal propre, quelque chose de vieux bois et de poussière fine et de précision. L’odeur de Lucien telle qu’elle était dans ses vêtements de travail, dans ses mains le soir, dans ses cheveux quand il venait dîner sans avoir pensé à se coiffer.
J’étais restée debout dans l’embrasure de la porte un long moment. Les horloges tournaient toutes. Leur tic-tac superposé formait un bruit que je n’avais jamais vraiment analysé, mais que j’avais toujours entendu dans toute la maison, le fond sonore de ma vie entière depuis cinquante-deux ans. Elles tournaient et elles ne savaient pas que celui qui les avait réglées n’était plus là pour les remonter.
Je m’étais avancée vers le comptoir. Le tiroir du bas, le troisième en partant de la gauche. J’avais sorti la petite clé dorée de ma poche. La serrure avait cédé doucement, sans résistance, comme si elle avait attendu.
À l’intérieur du tiroir, il n’y avait pas d’argent, pas de bijoux, pas de titre de propriété ni d’enveloppes mystérieuses comme dans les histoires qu’on lit. Il y avait des lettres. Des dizaines de lettres pliées, et sur chacune, écrite à la main, un prénom. Le mien, Bérangère, sur plusieurs.
Gaël sur d’autres. Maxence sur quelques-unes. Et sur les dernières, écrits en plus grand, les mots : pour le notaire, déjà remis. Puis, tout au fond, enveloppé dans un morceau de flanelle grise, un objet que je reconnus immédiatement.
La première montre que Lucien avait réparée, celle de son oncle à Moulin. Une montre de gousset ancienne à couvercle, avec un mécanisme qu’il avait entièrement démonté et remonté à l’âge de dix-sept ans, comme apprentissage final. Il me l’avait montrée une seule fois, au tout début de notre relation, et il avait dit que c’était la montre qui lui avait appris que rien n’est irréparable si on prend le temps de comprendre comment c’est fait. Je l’avais tenue dans mes mains.
Elle était remontée. Elle fonctionnait. Il l’avait remontée avant de partir. Je suis restée debout dans cet atelier pendant je ne sais combien de temps, avec la montre de gousset dans une main et la petite clé dorée dans l’autre, et les horloges qui tournaient autour de moi, et l’odeur de Lucien partout, et la certitude absolue, la certitude la plus nette que j’avais jamais eue de toute ma vie, que cet homme m’avait aimée d’une façon que je n’avais pas toujours su voir parce qu’elle ne ressemblait pas aux amours des films ou des chansons.
Elle ressemblait à un mécanisme réglé avec soin, à quelque chose qui continue de fonctionner même quand la main qui l’a réglé n’est plus là. Je n’ai pas signé ce jour-là. Je n’ai pas signé le soir des obsèques, ni le lendemain matin dans la cuisine avec Gaël qui regardait ses mains, ni le surlendemain quand Étienne avait essayé de relancer la conversation sur les démarches pratiques en utilisant ce ton de comptable qui présente une évidence chiffrée. J’avais dit à chaque fois que je n’étais pas prête.
Pas que je refusais. Pas que je m’opposais. Que je n’étais pas prête. Et il y a une différence entre ces mots-là, qui est la différence entre une femme qu’on peut bousculer et une femme qu’on ne peut pas.
Maître Cernin m’avait appelée le troisième jour. Il avait dit que je pouvais prendre tout le temps dont j’avais besoin, que les documents n’avaient pas de date limite d’urgence, que Lucien avait précisément prévu cette période de flottement et demandé qu’aucune pression ne soit exercée pendant les deux premières semaines de deuil. Il y avait une clause dans les dispositions qui le stipulait explicitement par écrit, avec sa signature et la date. Même dans ses protections, Lucien avait pensé au calendrier.
J’avais dit à maître Cernin que je viendrai à son étude dans quelques jours, que je voulais d’abord lire la lettre seule. La lettre manuscrite était dans ma table de nuit depuis le soir des obsèques. Je ne l’avais pas ouverte. Pas parce que j’avais peur.
Parce que j’avais besoin que Gaël et Étienne soient repartis avant de la lire. Certaines choses se lisent uniquement dans le silence qu’on a choisi soi-même, pas dans le silence qu’on vous impose entre deux conversations de couloir. Gaël était repartie le quatrième jour. Elle était venue dans la cuisine ce matin-là avec ses valises déjà faites.
Ce qui voulait dire qu’elle avait décidé de partir avant de descendre. Elle s’était assise en face de moi à la table. Étienne était resté dans l’entrée avec les valises, à une distance prudente de ce que sa femme allait dire. Gaël avait posé les mains à plat sur la table, comme moi aux obsèques, et je m’étais demandé si elle le savait, si elle avait hérité ce geste de moi sans s’en rendre compte.
Les mains à plat pour tenir quelque chose d’immobile quand tout le reste tremble. Elle avait dit : « Je suis désolée pour ce que j’ai dit dans la salle devant les autres. » Ce n’était pas exactement des excuses, mais c’était quelque chose. J’avais répondu : « Je sais que tu avais peur.
»
Elle avait levé les yeux, surprise, comme si la peur était la dernière chose qu’elle s’attendait à ce que je nomme. « Peur de quoi ? »
J’avais réfléchi avant de répondre. « Peur d’être laissée de côté.
Peur que ton père et moi ayons construit quelque chose dont tu ne seras pas héritière de la façon dont tu avais imaginé. Peur que ce que tu avais prévu ne se passe pas comme tu l’avais prévu. »
Gaël n’avait pas répondu tout de suite. Elle avait regardé la fenêtre, la rue Saint-Martin dehors, les pavés mouillés par la nuit, le ciel de novembre bas et blanc.
« Ce n’est pas que je ne t’aime pas, maman. Je sais. C’est juste que je pensais… »
« Je sais ce que tu pensais. »
Silence.
Puis elle avait demandé très doucement, presque sans voix : « Et tu vas rester dans cette maison ? »
Et j’avais répondu sans hésiter : « Oui. »
Elle était partie avec Étienne. Le taxi avait disparu au bout de la rue Saint-Martin.
J’étais restée sur le pas de la porte un moment dans le froid de novembre, les bras croisés sur ma robe de chambre. Puis j’étais rentrée. J’avais fermé la porte bleue derrière moi, et pour la première fois depuis une semaine, la maison était à moi. J’avais fait du café.
Un café long, clair, contrairement à mon habitude, parce que Lucien aimait le café clair le matin et que ce matin-là, j’avais envie de boire son café. J’avais pris la lettre dans ma table de nuit. Je m’étais installée dans le fauteuil du salon, celui qui est près de la fenêtre, avec la lumière du matin qui entrait de côté. C’est le fauteuil de Lucien.
Il n’y lisait jamais rien. Il n’était pas un homme de livres. Il s’y asseyait juste pour regarder la rue, pour regarder le temps passer depuis un endroit fixe. J’avais ouvert l’enveloppe.
Il y avait huit pages écrites recto verso à l’encre bleue, dans cette écriture de Lucien que je connaissais aussi bien que ma propre voix. Serrée et régulière, sans rature, comme s’il avait réfléchi à chaque phrase avant de l’écrire. La première ligne de la lettre reprenait ce que maître Cernin avait lu dans la salle. Mais ensuite, il y avait tout le reste.
Il y avait l’histoire de Lucien Nozal racontée par Lucien Nozal lui-même, pour la première fois de sa vie. Il avait écrit qu’il avait voulu me dire certaines choses depuis longtemps et qu’il n’avait pas trouvé les mots dans la vie parlée. Qu’un homme qui travaille avec ses mains n’est pas toujours un homme qui trouve ses mots. Qu’il avait cru pendant des années que ce qu’il faisait parlait suffisamment pour lui.
Réparer les horloges, tenir la maison, garder les comptes, ne jamais partir. Qu’il avait fini par comprendre, trop tard peut-être, mais pas trop tard pour l’écrire, que les actes ne disent pas toujours ce qu’on croit qu’ils disent. Que parfois, on a besoin des mots aussi. Il avait écrit qu’il savait ce que Gaël pensait de la maison.
Qu’il avait écouté depuis des années sans répondre, en prenant des notes dans un carnet qu’il gardait dans le tiroir du haut de son bureau. Non pas par rancune, mais parce qu’il comprenait que sa fille avait peur, elle aussi, à sa façon. Une peur différente. La peur d’une femme qui avait grandi dans une maison modeste et qui avait décidé très jeune que la sécurité se mesurait en biens visibles.
Il ne la blâmait pas. Il la comprenait. Mais la comprendre ne voulait pas dire lui céder. Il avait écrit qu’il m’avait vue tenir cette maison pendant des décennies avec une constance que les gens autour de nous ne voyaient pas parce qu’elle ne faisait pas de bruit.
Que j’avais cousu des rideaux, réparé des robinets, fait les marchés, gardé les comptes des périodes difficiles, soutenu son atelier dans les années où les commandes étaient rares, sans jamais me plaindre, sans jamais exiger, sans jamais brandir ce que je faisais comme une dette. Que cette façon de faire les choses sans les montrer était peut-être la raison pour laquelle les autres avaient pu croire à tort que je n’avais rien fait. Il avait écrit : « Tu n’es pas une partie de ce que j’ai bâti. Tu es la raison pour laquelle bâtir avait un sens.
»
J’avais dû m’arrêter à cette page. Pas à cause des larmes. Les larmes, j’avais appris depuis longtemps à les laisser venir sans leur obéir. Je m’étais arrêtée parce que je lisais la lettre d’un homme qui avait passé sa vie à tout dire dans ses gestes et qui, à la fin, avait trouvé ses mots.
Et que l’honnêteté de cela était d’une nature si simple et si complète qu’elle demandait du temps pour être reçue entièrement. Dans les pages suivantes, Lucien avait expliqué ses dispositions. Il avait détaillé ce qu’il avait préparé avec maître Cernin, pourquoi et dans quel ordre. Il avait expliqué le rôle de Maxence, ce qu’il lui avait demandé d’observer, ce qu’il lui avait demandé de témoigner si nécessaire.
Il avait expliqué la clause de l’atelier, cette idée d’un espace de transmission pour les artisans. Pas comme une obligation, mais comme une proposition. Quelque chose que je pourrais faire si j’en avais envie. Un atelier Lucien Nozal ouvert aux adultes qui voulaient apprendre, ou réparer, ou simplement être dans un endroit où les choses prenaient le temps qu’elles demandaient.
Il avait écrit : « Je ne te demande pas de continuer ce que j’ai fait. Je te demande seulement de choisir ce que tu veux faire de ce que nous avons bâti ensemble. Que ce soit vendre, garder, transformer ou laisser tel quel, mais que ce soit ton choix, pas le leur. »
La dernière page était courte.
Il avait écrit : « La montre de l’oncle Georges est dans le tiroir. Je l’ai remontée pour toi. Elle tiendra longtemps encore. Comme toi.
»
J’avais refermé la lettre. Je l’avais posée sur mes genoux. J’avais regardé la rue, et j’avais pleuré enfin, pour la première fois depuis une semaine. Vraiment pleuré, sans retenue, sans audience, avec la laideur et le soulagement complet du chagrin qu’on n’a pas encore laissé sortir.
Un chagrin propre. Un chagrin mérité. Celui d’une femme de soixante-dix-neuf ans qui venait de finir de lire la plus longue conversation qu’elle n’avait jamais eue avec l’homme qu’elle avait aimé pendant cinquante-six ans. Quand les larmes s’étaient taries, j’avais regardé l’heure.
Neuf heures vingt-deux. J’avais repris ma tasse de café. Il était froid maintenant. Je l’avais bu quand même.
Puis j’avais décroché le téléphone et j’avais appelé maître Cernin. « Je viens demain », j’avais dit. Il avait répondu : « Je vous attendrai. »
Le lendemain matin, j’avais mis ma meilleure robe.
Pas la robe noire des obsèques. Une autre. Une robe gris foncée que j’aimais depuis des années parce qu’elle avait des poches, et que toute robe digne de ce nom devrait avoir des poches. J’avais mis mes chaussures à talon plat, celles avec la boucle sur le côté.
J’avais coiffé mes cheveux avec soin. Je m’étais regardée dans le miroir de la salle de bain et j’avais vu ce que j’avais l’habitude de voir. Une femme de soixante-dix-neuf ans avec des rides autour des yeux et des mains qui avaient fait beaucoup de choses. Des cheveux blancs coupés proprement.
Un visage qui n’avait jamais cherché à impressionner, mais qui avait toujours dit la vérité. Éliane était venue me chercher avec sa vieille Clio bordeaux dont le chauffage faisait un bruit de castagnettes depuis trois hivers. Nous avions roulé jusqu’à l’étude de maître Cernin, rue du Commerce, une rue calme avec des platanes et des façades du dix-neuvième siècle. L’étude était au premier étage, derrière une porte à panneau de verre dépoli avec le nom du notaire en lettres dorées.
Maître Cernin nous avait reçues dans son bureau. Une grande pièce avec des rayonnages de dossiers et une table ronde pour les signatures. Pas un bureau frontal où quelqu’un serait d’un côté et quelqu’un d’autre de l’autre. Une table ronde.
Lucien avait dû apprécier ce détail. Maxence Perdriot était déjà là, assis sur une chaise près de la fenêtre avec un carnet à la main. Il s’était levé quand j’étais entrée et il avait dit bonjour, madame Nozal, d’une voix qui avait quelque chose de particulier. Cette voix des gens qui vous respectent vraiment et qui savent pourquoi.
Maître Cernin avait sorti le dossier. Pas la sacoche en cuir cette fois. Le dossier était déjà ouvert sur la table, avec des pages séparées par des intercalaires, les clauses numérotées, les articles du code civil cités en marge dans une écriture serrée. Il avait dit : « Madame Nozal, je vais vous expliquer chaque document avant que vous décidiez quoi que ce soit.
Vous n’êtes pas obligée de signer aujourd’hui. Vous n’êtes pas obligée de tout signer. Votre mari a insisté sur ce point. Chaque disposition peut être acceptée indépendamment des autres.
»
J’avais dit : « Je comprends. Expliquez-moi. »
Et il avait expliqué. La donation entre époux renforcée d’abord.
Elle s’appliquait à l’ensemble du patrimoine commun et garantissait que je conservais l’usufruit total de la maison de la rue Saint-Martin jusqu’à mon décès, sans possibilité de remise en question par les héritiers directs sans mon consentement explicite. En termes simples : personne ne pouvait me mettre dehors. Personne ne pouvait vendre sans moi. Personne ne pouvait décider à ma place.
La clause de l’atelier ensuite. L’atelier d’horlogerie et son contenu étaient estimés dans l’inventaire à une valeur que je n’avais pas anticipée. Les outils anciens, certaines pièces rares, les horloges de valeur. Tout cela représentait quelque chose de substantiel.
La clause prévoyait deux options. Soit la vente aux enchères du contenu avec répartition du produit selon les règles de succession ordinaire. Soit la constitution d’une association loi de 1901 pour la gestion d’un atelier de transmission au métier d’art, avec moi comme présidente d’honneur et Maxence comme référent technique, bénéficiant d’un statut de local associatif qui protégeait l’espace de toute vente précipitée pendant cinq ans minimum. La lettre particulière, enfin.
Celle que j’avais lue seule dans le fauteuil. Elle n’avait pas de valeur légale en elle-même, mais elle avait été rédigée en double exemplaire, l’un pour moi et l’un conservé à l’étude, et elle constituait ce que maître Cernin appelait une pièce d’intention. Un document qui, en cas de contestation devant un tribunal, permettait d’établir l’état d’esprit du testateur et son souci explicite de protéger son épouse contre toute pression familiale. Lucien avait pensé à tout.
Même au tribunal qu’il espérait qu’il n’y aurait pas. Maître Cernin avait fini son explication et il m’avait regardée sans rien ajouter, dans ce silence professionnel qui laisse à l’autre le temps de traiter ce qu’il vient d’entendre. J’avais posé ma main sur la table. J’avais dit : « Je veux signer la donation, et je veux signer la clause de l’association pour l’atelier.
»
Maxence avait relevé la tête. Maître Cernin avait demandé : « Vous en êtes sûre ? »
J’avais répondu : « Lucien a mis des mois à préparer ces papiers. Il me connaissait assez bien pour savoir ce que je signerais et ce que je ne signerais pas.
Ce qu’il a mis dans ce dossier, c’est ce qu’il savait que je voulais. Il a juste attendu que je le sache aussi. »
Maître Cernin avait souri légèrement. Un sourire de notaire, mesuré mais réel.
Il avait sorti les pages à signer. J’avais signé. Bérangère Nozal, de la rue Saint-Martin. Cette signature que je n’avais presque jamais utilisée depuis des décennies parce que Lucien s’occupait des papiers.
Cette signature qui, ce matin-là, dans cette étude de la rue du Commerce à Nevers, signifiait que j’existais dans le monde légal avec mes propres droits et mes propres décisions et ma propre place dans la maison que j’avais habitée pendant cinquante-deux ans. Éliane avait posé sa main sur mon épaule au moment où je signais la dernière page. Maxence regardait par la fenêtre. La lumière de novembre entrait dans le bureau avec cette qualité particulière des matins froids où le soleil est présent mais lointain, comme quelqu’un qui assiste depuis le fond de la salle.
J’avais posé le stylo, et pour la première fois depuis dix jours, quelque chose dans ma poitrine s’était un peu desserré. Maxence avait parlé après que j’avais signé. Il avait dit qu’il y avait quelque chose qu’il devait raconter. Pas comme accusation, mais comme témoignage.
Parce que Lucien lui avait demandé de le faire, et qu’il avait promis. Il avait raconté qu’au cours des deux dernières années, Gaël et Étienne étaient venus à Nevers à plusieurs reprises, parfois annoncés et parfois non, et que lors de ces visites, ils avaient eu avec Lucien des conversations dont il avait lui-même été témoin partiel. Soit parce qu’il était dans l’atelier pour une livraison de pièces, soit parce que Lucien l’avait expressément invité à être présent sans en informer sa fille. Ces conversations portaient sur la maison, toujours.
Mais Maxence avait dit que la façon dont Gaël parlait de la maison avait quelque chose qui l’avait frappé dès le début. Elle ne parlait pas de la maison comme d’un lieu. Elle parlait de la maison comme d’un problème. Et dans ce problème, j’étais comptée au nombre des variables, pas au nombre des personnes.
Une fois, Étienne avait sorti une estimation immobilière d’un agent de Nevers, imprimée, avec des chiffres surlignés. Il l’avait posée sur le comptoir de l’atelier devant Lucien. Il avait dit que le marché était bon en ce moment, que le centre-ville de Nevers avait de la valeur, que le rez-de-chaussée en local commercial représentait un potentiel intéressant, et qu’il fallait être raisonnable. Que Bérangère avait soixante-dix-neuf ans et qu’un appartement adapté dans une résidence avec services serait objectivement plus sécurisé pour elle.
Lucien avait regardé l’estimation. Il avait regardé Étienne. Il n’avait rien dit. Mais le soir même, il avait appelé maître Cernin.
Maxence avait dit tout cela sans élever la voix, sans jugement particulier dans le ton. Juste les faits, dans l’ordre où ils s’étaient produits. Et j’écoutais, et je pensais à Lucien dans l’atelier face à son gendre avec une estimation immobilière posée sur son comptoir. Lucien qui ne disait jamais rien dans ces moments-là et qui téléphonait le soir.
Lucien qui remontait les mécanismes avant de les laisser. Maître Cernin avait demandé à Maxence si ces conversations avaient été enregistrées. Maxence avait dit non, mais il avait un carnet dans lequel il avait noté les dates, les propos essentiels, les personnes présentes. Lucien lui avait demandé de tenir ce carnet depuis un an.
Il l’avait tenu. Ce carnet, avait dit maître Cernin, pouvait constituer un témoignage recevable en cas de litige. Pas une preuve absolue, mais un élément de contexte sérieux. J’avais regardé Maxence.
« Lucien t’avait demandé de faire ça ? »
« Oui, madame Nozal. »
« Depuis quand ? »
« Depuis l’été dernier.
Il m’a dit : je veux que quelqu’un sache ce qui s’est dit. Quelqu’un qui n’a rien à gagner ni à perdre. Quelqu’un d’honnête. »
J’avais réfléchi à ça.
Lucien avait choisi Maxence. Pas un avocat, pas un ami de la famille, pas un membre de la parenté. Il avait choisi son ancien apprenti. Un homme qu’il avait formé à la précision et à la patience.
Un homme qui avait appris dans son atelier que la vérité d’un mécanisme est dans ses détails, et que rien ne s’invente quand on a les pièces sous les yeux. Il avait choisi quelqu’un qu’il avait lui-même formé à voir juste. Ce n’était pas un hasard. Rien de ce que Lucien faisait n’était un hasard.
Il était horloger. Les hasards ne lui plaisaient pas. L’après-midi de ce même jour, Gaël avait appelé. Elle appelait depuis Bourges, depuis son appartement où je l’imaginais assise à sa table de salle à manger avec son téléphone posé devant elle et les mains croisées, comme quand elle était petite et qu’elle préparait quelque chose de difficile à dire.
Elle avait dit : « Maître Cernin m’a informée que tu avais signé ce matin. »
« Oui. »
Silence. « La donation et l’association.
»
« Oui. »
Silence, encore plus long. « Maman, je veux que tu saches que je ne veux pas te faire la guerre. »
J’avais réfléchi à ma réponse.
Pas longtemps, mais j’avais réfléchi. « Gaël, ton père n’a pas écrit ces documents pour te faire la guerre non plus. Il les a écrits parce qu’il connaissait sa fille et parce qu’il aimait sa femme. Ces deux choses ne s’excluent pas.
»
Elle n’avait pas répondu tout de suite. Puis : « Qu’est-ce que tu vas faire avec l’atelier ? »
« Je ne sais pas encore exactement. Mais je vais garder les horloges, et je vais laisser Maxence m’aider à voir ce qu’on peut en faire.
L’atelier Lucien Nozal, comme dans le document. Peut-être. C’est un beau nom. »
Gaël avait fait un son qui n’était ni un rire ni un soupir, mais quelque chose entre les deux.
Un son de quelqu’un qui reconnaît quelque chose sans pouvoir tout à fait le dire. Elle avait dit : « Il a toujours été plus futé que moi. »
J’avais dit : « Il a toujours été plus patient. Ce n’est pas la même chose.
»
Nous avions raccroché sans avoir résolu quoi que ce soit de définitif. Mais nous avions raccroché sans avoir ajouté de blessures à ce qui existait déjà. C’était quelque chose. Les semaines qui avaient suivi avaient eu la texture particulière des périodes de transition.
Ces semaines où on n’est encore ni dans ce qu’on était, ni dans ce qu’on sera, et où chaque journée ressemble à un couloir entre deux pièces dont on n’a pas encore ouvert les portes. J’avais pris mes repères un par un. Le matin, le café à la même heure, mais maintenant avec la radio, parce que le silence complet me tombait dessus trop brusquement. L’après-midi, le marché du mercredi, les mêmes stands, les mêmes vendeurs qui me connaissaient depuis des décennies et qui ne savaient pas quoi dire, mais qui disaient quand même quelque chose de gentil sur Lucien, et à qui je répondais quelque chose de gentil aussi, parce que la politesse du deuil est une forme d’amour collectif qu’on donne et qu’on reçoit sans protocole.
Éliane venait deux fois par semaine. Nous buvions du café et nous parlions de tout et de rien, et parfois de choses importantes. Et c’est dans ces conversations-là que je commençais à comprendre ce que la vie ressemblerait maintenant. Pas la même.
Pas pire. Différente. Maxence était passé un jeudi avec deux caisses de pièces et d’outils qu’il avait achetés aux enchères et qu’il voulait entreposer temporairement dans l’atelier. Et nous avions passé une heure dans cet espace à ne rien faire d’autre que respirer l’odeur de métal et d’huile, à regarder les horloges, à voir comment la lumière entrait par la vitrine de la rue Saint-Martin en fin d’après-midi.
Maxence avait dit : « Il y a de la place pour six postes de travail confortables. Avec la vitrine, les passants pourraient voir les gens travailler à l’intérieur. »
J’avais dit : « Lucien n’aimait pas qu’on le regarde travailler. »
« L’atelier ne serait plus Lucien.
Il serait à lui, mais pas lui. Vous voyez la différence ? »
J’avais réfléchi. « Un hommage, pas une copie.
»
« Exactement. »
J’avais regardé le comptoir en bois sombre, les tiroirs étroits, les horloges au mur. Tout ce que Lucien avait organisé avec une précision de mécanicien, et qui était maintenant immobile et en attente, comme un mécanisme remonté qui n’avait pas encore été mis en marche. « On parle à l’association des métiers d’art en janvier, j’avais dit.
Tu peux t’occuper des démarches ? »
Maxence avait dit oui sans hésiter. Et c’est ainsi que l’atelier Lucien Nozal avait commencé à exister. Pas encore dans les faits, pas encore avec des apprentis et des outils et de l’huile sur les mains de quelqu’un d’autre.
Mais dans la décision. Dans l’intention. Dans ce moment où on cesse de se demander si on va faire quelque chose et où on commence à savoir qu’on le fera. Ce soir-là, j’avais sorti la montre de gousset de l’oncle Georges du tiroir du bas.
Je l’avais posée sur le comptoir. Je l’avais regardée tourner, et j’avais pensé à ce que Lucien m’avait dit autrefois en me la montrant pour la première fois : que rien n’est irréparable si on prend le temps de comprendre comment c’est fait. Je commençais à comprendre. Pas tout.
Pas encore. Mais assez pour avancer. Le mois de décembre était arrivé sur Nevers avec le froid habituel de la Loire en hiver et les décorations lumineuses que la mairie installait chaque année sur les platanes de la rue de la Préfecture. Je n’avais pas décoré la maison pour les fêtes cette année.
Gaël avait appelé pour demander si elle pouvait venir. J’avais dit oui. Elle était venue sans Étienne, ce qui était une première depuis des années, une façon de dire quelque chose sans le dire. Elle était arrivée un vendredi après-midi avec une petite valise et une plante en pot, un laurier bonsaï dans un cache-pot bleu, et elle m’avait dit en le donnant que c’était pour la maison, pas pour l’atelier, juste pour la cuisine, parce qu’elle avait pensé que j’avais peut-être envie d’un peu de vert dans la cuisine en hiver.
J’avais mis le laurier sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Il était encore là aujourd’hui. Gaël avait dormi dans sa chambre d’enfance, avec les mêmes rideaux que depuis trente ans et la même fenêtre qui donne sur la cour intérieure, où Lucien avait planté un rosier que personne ne taillait plus depuis l’automne et qui avait pris une liberté magnifique et un peu anarchique. Le soir du premier jour, nous avions mangé ensemble dans la cuisine une soupe, du pain et du fromage de la Creuse que j’avais trouvé au marché.
Rien de compliqué. Rien de préparé pour impressionner. Juste à manger. Gaël avait regardé l’atelier à travers la porte vitrée du couloir.
Les horloges, la lumière de la vitrine. Elle avait dit : « Est-ce que je peux entrer ? » J’avais réfléchi. Puis j’avais décroché la clé au clou.
Je la lui avais donnée. Elle était entrée seule. J’étais restée dans le couloir à regarder par la vitre. Elle avait fait le tour de l’espace lentement.
Elle avait touché le comptoir du bout des doigts. Elle avait regardé les tiroirs. Elle avait levé les yeux vers les horloges, et je voyais ses lèvres bouger légèrement comme si elle comptait quelque chose, ou nommait quelque chose que je n’entendais pas. Puis elle avait ouvert le tiroir du bas.
Le troisième en partant de la gauche. Elle avait vu qu’il était vide. Maintenant la clé dorée n’y était plus, la montre de gousset non plus, les lettres non plus. Elle avait refermé le tiroir et elle était sortie de l’atelier avec quelque chose de différent sur le visage.
Quelque chose de plus posé. Comme si elle venait de voir quelque chose qu’elle avait besoin de voir et qui lui avait répondu à une question qu’elle n’avait pas posée à voix haute. Elle m’avait rendu la clé. Elle avait dit : « Il était plus fort que je ne le pensais.
»
J’avais dit : « Il était plus patient. Ce n’est pas la même chose. Mais avec le temps, ça arrive au même résultat. »
Gaël avait ri.
Un vrai rire. Bref, mais vrai. C’était la première fois depuis la mort de Lucien que j’entendais ma fille rire. Je l’avais regardée, et j’avais pensé que sous l’ambition et la peur et les estimations immobilières surlignées en jaune, il y avait encore cette fille qui avait grandi avec le bruit des horloges en fond sonore.
Cette fille qui connaissait l’odeur de l’atelier depuis l’enfance. Cette fille qui était venue avec un laurier bonsaï parce qu’elle ne savait pas quoi apporter, mais qu’elle voulait quand même apporter quelque chose. Nous n’étions pas réconciliées. Pas encore.
La réconciliation n’est pas un événement, c’est une direction. Nous avions juste fait un pas dans cette direction ce soir-là, dans la cuisine, avec une soupe et un rire bref et une clé rendue. C’était assez pour commencer. Le mois de janvier était arrivé avec cette rigueur particulière des hivers de la Loire centrale.
Un froid sec et honnête qui ne prétend pas être autre chose que ce qu’il est. Je me levais à sept heures. C’était une habitude que j’avais prise depuis l’enfance et que cinquante-six ans de mariage n’avaient pas modifiée, parce que Lucien se levait à sept heures lui aussi, et que nous nous étions levés ensemble pendant si longtemps que mon corps ne savait plus faire autrement. Maintenant je me levais seule à cette heure, mais je me levais.
Et c’était quelque chose. Les démarches pour l’association avaient avancé pendant ce mois de janvier avec la lenteur prévisible des procédures administratives françaises. Cette lenteur qui n’est pas de la mauvaise volonté, mais simplement la vitesse à laquelle les institutions digèrent les nouvelles réalités. Maxence s’était occupé de la plupart des formulaires avec une patience que je reconnaissais comme héritée de l’atelier.
Cette façon d’accepter que les choses prennent le temps qu’elles prennent sans s’en agacer. Nous avions choisi le nom officiellement en janvier. L’atelier Lucien Nozal, association pour la transmission des métiers d’art horloger, déclarée à la préfecture de la Nièvre. Le vingt-sept janvier, le récépissé était arrivé par courrier un mardi matin dans une enveloppe administrative banale, et je l’avais tenu dans mes mains, debout dans l’entrée, pendant un long moment avant de le poser sur le comptoir de l’atelier face aux horloges.
Lucien avait maintenant une adresse qui continuerait d’exister après lui. Éliane était venue le soir de ce mardi avec une bouteille de vin de Bourgogne qu’elle avait gardée pour une occasion, et elle avait dit que créer quelque chose au nom de quelqu’un qu’on aime était la seule vraie façon de lui répondre depuis l’autre côté du silence. Nous avions bu le vin dans le salon, dans les fauteuils, avec le bruit des horloges tout autour, et nous avions parlé de nos maris respectifs, le sien décédé depuis dix ans, et de ce que c’est que de continuer quand quelqu’un qu’on a aimé longtemps n’est plus là pour voir ce qu’on fait. Éliane avait dit : « Au début, on fait les choses pour eux.
Puis on fait les choses pour soi. Et si on a de la chance, on finit par faire les choses pour les deux en même temps, sans pouvoir distinguer l’un de l’autre. »
J’avais pensé à ça longtemps après qu’elle soit repartie. Le premier apprenti de l’atelier Lucien Nozal s’était présenté en février.
Il s’appelait Bernard Coursaget, soixante-six ans, retraité des postes. Il avait passé quarante ans à trier du courrier, et il avait toujours voulu apprendre à réparer les montres depuis qu’un horloger de son village natal en Corrèze lui avait montré, quand il avait douze ans, comment fonctionnait un mécanisme à remontoir. Il n’avait jamais eu le temps pendant sa vie active. Maintenant, il avait le temps.
Il était arrivé un mardi matin avec une vieille montre de son père dans la poche et une façon de regarder l’atelier en entrant qui m’avait rappelé quelque chose que je n’avais pas vu depuis des décennies. Cette façon qu’avaient les gens de regarder l’espace de Lucien la première fois, avec ce mélange de curiosité et de respect pour un endroit où les choses sérieuses se passaient discrètement. Maxence l’avait accueilli. Ils avaient passé la matinée à démonter la montre du père de Bernard sur l’établi, pièce par pièce, avec la lumière qui entrait par la vitrine de la rue Saint-Martin et les horloges qui tournaient au mur, et moi qui regardais depuis le couloir par la vitre, comme autrefois avec Lucien.
Bernard Coursaget était revenu le jeudi suivant, et le mardi d’après, et tous les mardis et jeudis depuis lors. D’autres étaient venus ensuite. Une femme de cinquante-huit ans qui restaurait des objets anciens et voulait apprendre la partie horlogère pour compléter son travail. Un homme de soixante-deux ans, ancien mécanicien, qui avait la dextérité des gens qui ont toujours travaillé avec leurs mains mais qui avaient besoin d’apprendre la miniaturisation.
Une jeune femme de vingt-neuf ans, la seule vraiment jeune, qui faisait une reconversion professionnelle et qui voulait devenir horlogère mais qui ne trouvait pas de formation accessible dans la région. L’atelier s’était rempli doucement. Pas comme un commerce. Comme quelque chose de vivant qui prend sa propre forme.
Le mois de mars avait amené le printemps et Gaël. Elle était revenue cette fois pour trois jours, et cette fois en ayant appelé la veille, pas le matin même. Ce qui était une façon de dire qu’elle respectait quelque chose de nouveau dans notre relation. Un espace.
Une distance, non pas froide, mais mesurée. Ce genre d’espace qu’on crée quand on a compris qu’on ne peut pas simplement reprendre les habitudes d’avant, parce qu’il n’y a plus d’avant. Elle était venue un vendredi en fin d’après-midi. J’étais dans l’atelier quand j’avais entendu la porte de la rue s’ouvrir.
Je sortais d’une conversation avec Maxence sur l’acquisition d’une loupe binoculaire professionnelle que Bernard Coursaget avait du mal à se passer de demander à chaque séance. Gaël s’était arrêtée dans l’embrasure de la porte de l’atelier. Elle avait vu les six postes de travail, les outils organisés sur les établis, la jeune femme de vingt-neuf ans qui démontait un réveil ancien avec une concentration absolue, Bernard Coursaget qui comparait deux calibres sous sa loupe, la lumière de fin d’après-midi qui entrait par la vitrine. Et sur le mur du fond, encadrée simplement dans un cadre en bois clair que Maxence avait acheté au marché, la première ligne de la lettre de Lucien.
Ma femme, Bérangère Nozal, n’est pas une partie de mon héritage. Elle est la raison pour laquelle un héritage quelconque existe. Gaël avait regardé cette phrase un long moment. Je l’avais regardée regarder cette phrase.
Bernard Coursaget avait levé les yeux et il avait dit bonjour, madame, avec la courtoisie naturelle d’un homme des postes habitué à traiter chaque rencontre avec la même considération. La jeune femme de vingt-neuf ans avait souri sans lever les yeux de son réveil, parce que sa pièce était dans un équilibre délicat et que sourire sans regarder était tout ce qu’elle pouvait offrir sans risquer de tout faire tomber. Gaël avait finalement baissé les yeux vers moi. Elle avait dit : « Tu as fait tout ça depuis novembre ?
»
J’avais dit : « Maxence a fait la plupart. Moi, j’ai signé les papiers et j’ai fait le café. »
Elle avait souri légèrement. « Papa aurait dit la même chose s’il avait fait quelque chose d’important.
»
Je n’avais pas répondu. Mais elle avait raison. Nous avions dîné ce soir-là toutes les deux, avec une quiche que j’avais faite, une salade, et du vin blanc de la région que j’achetais chez le caviste de la rue des Ardillers depuis des années. C’était un dîner ordinaire dans une cuisine ordinaire dans une maison de Nevers, et il n’y avait rien d’extraordinaire à l’intérieur si on ne savait pas ce qui s’y était passé depuis cinq mois.
Mais si on le savait, alors chaque détail avait un poids particulier. La table où Lucien avait pris ses repas pendant cinquante-deux ans. La chaise où Gaël s’était assise enfant. Le laurier bonsaï sur le rebord de la fenêtre, que Gaël reconnaissait sans le dire.
La façon dont nous nous passions le pain l’une à l’autre sans nous le demander. Ce geste automatique et intime des gens qui ont partagé des tables depuis longtemps. Gaël avait dit à un moment, sans préambule : « Étienne et moi, on a des difficultés en ce moment. »
Je n’avais pas répondu tout de suite.
Elle avait continué : « Pas à cause de papa. Pas à cause de la maison. Enfin, pas seulement. C’est autre chose.
Des choses qui existaient avant, et que le reste a mises en lumière, je suppose. »
J’avais réfléchi à ce que je voulais dire. Puis j’avais dit ce qui m’était venu, sans chercher à le formuler différemment : « Quand quelque chose d’important arrive dans une vie commune, ça éclaire tout le reste. Parfois ce qu’on voit à cette lumière-là, on n’aurait pas voulu le voir.
Mais c’est quand même là. »
Gaël avait hoché la tête. « Toi et papa, vous n’avez jamais eu de période comme ça. »
J’avais souri.
« Nous en avons eu plusieurs. La première, dix ans après notre mariage. Nous avions tous les deux des envies différentes pour des raisons différentes, et nous n’arrivions pas à le dire à l’autre. Ça a duré presque deux ans.
Deux ans de silence poli et de distance qui n’avaient pas l’air d’être de la distance, parce que nous vivions dans la même maison et que nous faisions les mêmes gestes. »
« Qu’est-ce qui a changé ? »
« Lucien a réparé une horloge ancienne que nous avions reçue de ses parents. Une horloge comtoise qui n’avait pas fonctionné depuis des années.
Il a mis trois semaines à la remettre en état. Et quand elle a recommencé à sonner, il a dit que certaines choses méritaient qu’on y consacre le temps qu’elles demandent. Il ne parlait pas de l’horloge. »
Gaël avait regardé sa quiche.
« Il était comme ça, avait-elle dit doucement. Il disait les choses importantes en parlant d’autres choses. »
« C’est le propre des gens qui ont peur que les mots directs fassent trop de bruit. »
Nous n’avions plus parlé d’Étienne ce soir-là.
Mais nous avions parlé d’autres choses. Des choses légères et des choses moins légères, comme font les mères et les filles qui recommencent à se faire confiance après avoir failli se perdre. Gaël était repartie le dimanche avec sa petite valise et l’air d’une femme qui portait quelque chose de plus léger qu’à l’aller, sans que rien n’ait été résolu de façon nette et définitive. Certains allègements ne ressemblent pas à des solutions.
Ils ressemblent simplement à de l’espace retrouvé pour respirer. Avant de monter dans son train, sur le quai de la gare de Nevers, elle m’avait embrassée. Pas la bise de politesse. Une vraie étreinte, courte mais réelle.
Elle avait dit : « Je reviendrai en mai. »
J’avais dit : « Les rosiers seront en fleur en mai. »
Elle avait souri et elle était montée dans le train. Je suis restée sur le quai jusqu’à ce que le train soit parti.
Puis je suis rentrée à pied par le centre-ville, par les rues que je connais depuis cinquante-deux ans. Ma ville. Toujours ma ville. La maison aux portes bleues au numéro 24 de la rue Saint-Martin m’attendait avec son silence de dimanche matin et ses horloges qui tournaient.
Je suis entrée, j’ai refermé la porte bleue derrière moi, et j’ai pensé que c’était exactement ce que Lucien avait voulu. Pas que je sois heureuse comme dans les films. Pas que tout soit résolu et propre et sans douleur. Juste que je sois là, dans ma maison, avec ma clé, avec mes décisions, avec ma vie qui continuait d’avancer à ma propre vitesse, comme une aiguille sur un cadran que personne d’autre ne pouvait remettre à zéro à ma place.
L’inauguration de l’atelier Lucien Nozal avait eu lieu un samedi de mai. Maxence avait organisé les détails avec le même soin qu’il mettait dans les mécanismes. Une affichette dans la vitrine, une annonce dans le journal local, des invitations envoyées aux anciens clients de Lucien dont nous avions pu retrouver les coordonnées dans le fichier papier qu’il tenait depuis trente ans dans un cahier à spirale bleue. Des petits fours que j’avais faits la veille avec Éliane.
Des choses simples. Des gougères, des petites tartelettes aux fruits, des sablés de la Nièvre. Parce que quand on reçoit des gens pour quelque chose d’important, on les nourrit. C’est ainsi.
La journée de mai était exactement ce qu’une journée de mai à Nevers peut être quand elle décide de bien faire les choses. Un ciel clair, une lumière dorée qui entrait par la vitrine de la rue Saint-Martin et faisait briller les horloges sur les murs, une douceur dans l’air qui sentait les tilleuls des bords de Loire et quelque chose de légèrement fleuri qu’on ne sait pas nommer exactement, mais qu’on reconnaît comme le printemps dans sa version la plus généreuse. Les anciens clients étaient revenus. Des hommes et des femmes d’un certain âge pour la plupart, ceux qui avaient connu Lucien depuis longtemps, qui lui avaient apporté leurs montres, leurs réveils et leurs horloges depuis des décennies, et qui entraient dans l’atelier avec cette expression que j’avais appris à reconnaître.
Ce mélange de chagrin pour l’absence et de surprise attendrie pour la présence de quelque chose de nouveau dans l’espace. Bernard Coursaget était là avec sa femme. La jeune femme de vingt-neuf ans était là avec un tablier propre et les mains soignées pour l’occasion. L’ancien mécanicien avait mis une veste.
La restauratrice d’objets anciens avait apporté un objet, une petite pendule de voyage qu’elle avait restaurée entièrement seule pendant les trois derniers mois, pas parfaitement mais honnêtement, et qu’elle avait posée sur le comptoir comme une offrande. Éliane était là avec sa robe des grandes occasions. Maître Cernin était passé en début d’après-midi, brièvement, avec la discrétion d’un homme qui sait qu’il a joué son rôle et qui ne cherche pas à occuper plus de place que celle qui lui revient. Et Gaël était là.
Elle était arrivée le matin par le train, comme elle avait dit. Elle portait une robe bleue, une couleur qu’elle n’avait pas l’habitude de porter, et j’avais pensé que peut-être elle avait choisi cette couleur sans se le dire vraiment, en pensant aux portes de la maison, à ce bleu particulier qu’elle avait vu toute son enfance. Elle m’avait aidée à préparer les petits fours. Elle avait mis les tables dans l’atelier.
Elle avait accroché un fil de lumière blanche entre deux horloges, parce que Maxence avait dit qu’il fallait un peu de fête, et qu’une inauguration sans lumière, c’est comme une montre sans aiguille. Gaël n’avait pas pris de place de chef. Elle n’avait pas organisé, ni décidé, ni dirigé. Elle avait aidé.
Et c’était une différence de taille. À un moment de l’après-midi, alors que l’atelier était plein de gens et de conversations et du bruit doux des gens qui regardent des choses avec attention, Gaël s’était approchée du mur du fond. La phrase de Lucien était là, encadrée en bois clair. Ma femme, Bérangère Nozal, n’est pas une partie de mon héritage.
Elle est la raison pour laquelle un héritage quelconque existe. Gaël avait lu la phrase. Elle l’avait lue une première fois, puis une deuxième. Je la regardais depuis l’autre côté de l’atelier, entre les têtes et les épaules des gens qui parlaient, et je voyais ses lèvres bouger légèrement, comme ce soir de novembre quand elle était entrée seule dans l’atelier et qu’elle regardait les tiroirs.
Puis elle s’était retournée et elle m’avait cherchée dans la pièce avec les yeux. Quand elle m’avait trouvée, elle m’avait regardée un moment sans bouger. Puis elle avait dit quelque chose que je n’entendais pas, à voix trop basse, perdue dans le bruit de la pièce. Mais j’avais lu sur ses lèvres.
Elle avait dit : pardon. Pas pardon des papiers et des estimations et de ce matin aux obsèques. Pas pardon de tout ce qui s’était dit et fait et voulu. Juste pardon.
Simple, sans explication, comme les pardons qui viennent quand on a enfin compris quelque chose qu’on aurait dû comprendre plus tôt. Je n’avais pas répondu avec des mots. J’avais traversé la pièce et je lui avais pris la main. Nous étions restées là, debout devant la phrase de Lucien, avec l’atelier plein de gens autour de nous et les horloges qui tournaient et la lumière de mai qui entrait par la vitrine.
Et je tenais la main de ma fille pour la première fois depuis des années, depuis si longtemps que j’avais oublié que sa main avait grandi depuis l’enfance, qu’elle avait maintenant les mains d’une femme adulte de cinquante-deux ans, pas les petites mains de la fille que j’avais portée contre moi. Je ne lui avais pas dit que je lui pardonnais. Pas parce que je ne lui pardonnais pas. Parce que certaines choses ne se disent pas.
Certaines choses se font. Et tenir la main de quelqu’un en silence est parfois la déclaration la plus complète qu’on puisse faire. Lucien aurait compris ça. Il aurait compris ça mieux que personne.
La journée s’était terminée doucement, comme les bonnes journées se terminent, sans qu’on ait envie de les voir finir, mais sans qu’elles laissent non plus de regret. Les gens étaient partis un par un avec leurs manteaux, leurs sourires et leurs mots gentils. Bernard Coursaget avait serré ma main avec les deux siennes en partant, et il avait dit que son père aurait aimé cet endroit. La jeune femme de vingt-neuf ans avait récupéré sa petite pendule de voyage restaurée avec le soin d’une personne qui porte quelque chose de précieux.
Maxence avait éteint les lumières de l’atelier en dernier. Il s’était arrêté dans l’embrasure, avait regardé l’espace une dernière fois, puis il avait dit bonsoir, madame Nozal, d’une façon qui contenait beaucoup plus que ces deux mots. Gaël était restée. Nous avions rangé ensemble dans la cuisine.
Laver la vaisselle, replier les nappes, remettre les chaises à leur place. Des gestes ordinaires dans une cuisine ordinaire, qui avaient ce soir-là une texture particulière. La texture des choses qu’on fait ensemble quand on a décidé, sans se le dire, qu’on va continuer de se choisir malgré tout. Gaël dormait dans sa chambre d’enfance.
Moi, j’avais attendu qu’elle soit couchée pour faire un dernier tour de la maison, comme je le faisais depuis des décennies. Vérifier les fenêtres, éteindre les lumières. Le rituel du soir qui n’avait de sens que parce qu’il était répété. Je m’étais arrêtée dans l’entrée devant l’atelier.
J’avais regardé par la vitre. Les horloges dans le noir continuaient de tourner, leur tic-tac superposé formant ce bruit de fond que j’avais entendu toute ma vie et que je n’entendais plus depuis longtemps comme un bruit, mais comme une présence. Le bruit du temps qui passe, régulier et indifférent, et beau dans son indifférence même. J’avais sorti la petite clé dorée de ma poche.
Je la portais toujours sur moi. Pas parce que j’en avais encore besoin pour ouvrir le tiroir. Le tiroir était vide maintenant. Mais parce que cette clé était devenue autre chose qu’une clé.
Elle était devenue ce qu’Éliane appellerait un talisman, si elle croyait aux talismans. Ce que moi j’appellerais plus simplement une mémoire qu’on peut tenir dans la main. J’avais tenu la clé dans ma paume, dans le couloir sombre de la maison aux portes bleues, avec les horloges qui tournaient derrière la vitre et ma fille endormie dans sa chambre et le printemps dehors qui sentait les tilleuls. Et j’avais pensé à Lucien.
Je pense à lui tous les jours. Je penserai à lui tous les jours jusqu’au dernier de ma vie. C’est ainsi que ça fonctionne quand quelqu’un a été le fond sonore de votre existence. Vous continuez de l’entendre même dans le silence, comme on entend les horloges même quand on a cessé d’y faire attention.
Mais ce soir-là, la pensée n’était pas douloureuse. Elle était quelque chose d’autre. Elle était reconnaissante. Elle était précise.
Elle était à la bonne heure. Je suis restée longtemps debout dans ce couloir avec la clé dans la main et le bruit des horloges tout autour. Et j’ai eu la certitude très calme, pas une certitude de foi ou d’espérance, mais une certitude pratique, comme celle d’un mécanisme bien réglé, que tout ce que Lucien avait mis en place avait fonctionné exactement comme il l’avait prévu. Pas parfaitement, parce que rien n’est parfait et que les mécanismes, même les mieux réglés, ont leurs imprécisions.
Mais honnêtement. Avec la précision de quelqu’un qui a mesuré les choses au plus juste de ce qu’il savait. Il avait prévu la protection. Il avait prévu le notaire et la sacoche en cuir et la première ligne lue dans la salle des obsèques.
Il avait prévu Maxence et le carnet et les témoignages. Il avait prévu la clause de l’association et l’idée de l’atelier et les six postes de travail et les apprentis adultes qui apprennent à tenir un outil de précision dans des mains qui ont déjà vécu. Il avait même prévu, je pense, que Gaël finirait par venir avec un laurier bonsaï et une robe bleue et un pardon dit à voix basse devant une phrase encadrée. Il la connaissait.
Il m’aimait. Ce sont deux choses différentes, qui chez Lucien Nozal avaient toujours eu la même façon de se manifester. Avec patience. Avec précision.
Avec une attention portée aux détails que la plupart des gens n’auraient jamais pensé à regarder. Je suis remontée dans ma chambre. J’ai posé la clé sur la table de nuit. J’ai éteint la lumière.
Et dans le noir, j’ai entendu les horloges, tous leurs tic-tac différents qui se superposaient et qui formaient ensemble quelque chose qu’on ne peut pas tout à fait appeler une harmonie, mais qui s’en approche. Quelque chose de vivant et de régulier et de persistant. Le bruit du temps qui continue même quand on dort, même quand on ne l’écoute plus, même quand on a fermé les yeux sur tout ce qu’on a aimé et perdu et retrouvé différemment. J’ai pensé : voilà ce que c’est.
Voilà ce que c’est que de survivre à quelqu’un qu’on a aimé. Ce n’est pas continuer sans lui. C’est continuer avec lui autrement. Avec sa lettre dans le tiroir et sa clé dans la poche et son nom sur la devanture de l’atelier et la première ligne de sa dernière précision encadrée sur le mur du fond.
C’est tenir quelque chose qu’il a réglé et le laisser tourner. C’est être, jusqu’au dernier jour, la raison pour laquelle une chose quelconque a du sens. Je me suis endormie avec les horloges. Comme toujours.
Comme depuis cinquante-deux ans. Comme pour toujours.


